Édition du 5 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Cinéma

A Cannes, Ken Loach reçoit la Palme d’or... anti-austérité !

Enfin une bonne nouvelle que personne, y compris lui-même, n’attendait... Notre ami Ken Loach vient de décrocher la Palme d’or pour son dernier film Moi, Daniel Blake. Il faut dire que ce film et son auteur sont à l’opposé du climat fétide de pacotille qui règne pendant ce festival, où tout le monde semble obsédé par la « montée des marches », le tapis rouge et les habits portés par ce beau monde. Il est vrai que tout cela a peu à voir avec la vie d’un prolétaire anglais âgé, empêché de travailler à cause de son cœur, et confronté à l’absurdité d’une administration sociale...

Lors de la remise de son prix, devant un public un peu effaré, Ken n’a pas hésité à s’en prendre à « un projet d’austérité, conduit par des idées que nous appelons néolibérales qui risquent de nous mener à la catastrophe. Ces pratiques ont entraîné dans la misère des millions de personnes, de la Grèce au Portugal, avec une petite minorité qui s’enrichit de manière honteuse », ajoutant que « Nous approchons de périodes de désespoir dont l’extrême droite peut profiter. » Et de conclure qu’« un autre monde est possible et nécessaire ».

Cinéaste, Ken Loach a été de tous les combats, y compris historiques, que ce soit avec Land and Freedom pour la révolution espagnole ou Le vent se lève sur l’indépendance de l’Irlande. Militant, il a défendu la cause palestinienne ou dénoncé l’Europe libérale, en particulier son représentant David Cameron. Ainsi, après la remise de son prix, Ken a même ajouté que « ce qui se passe en Angleterre est inacceptable.Le gouvernement néolibéral de David Cameron met fin aux droits des travailleurs et met gravement en danger la démocratie. À travers ce petit film, je veux dire qu’il faut garder espoir et surtout être solidaires ». Et en ce qui concerne la France, il n’a pas hésité à soutenir les candidatEs du NPA à l’occasion de différentes élections.

À presque 80 ans, Ken Loach est resté un militant, et son succès à Cannes est un signe des temps. Les ravages provoqués par la politique des classes dominantes, non seulement en Angleterre mais aussi dans toute l’Europe et dans le monde, révoltent au point de franchir tous les barrages et de trouver des porte-parole au plus haut niveau de la création artistique. Un geste politique qui est un bel encouragement pour toutes celles et ceux qui se battent quotidiennement pour changer un monde injuste et inhumain.

Alain Krivine

De Ken Loach

Discours pour la Palme d’Or à Cannes 2016

« Recevoir la Palme, c’est quelque chose d’un peu curieux car il faut se rappeler que les personnages qui ont inspiré ce film sont les pauvres de la cinquième puissance mondiale qu’est l’Angleterre.

C’est formidable de faire du cinéma, et comme on le voit ce soir c’est très important. Le cinéma fait vivre notre imagination, apporte au monde le rêve mais nous présente le vrai monde dans lequel nous vivons. Mais ce monde se trouve dans une situation dangereuse. Nous sommes au bord d’un projet d’austérité, qui est conduit par des idées que nous appelons néo-libérales qui risquent de nous mener à la catastrophe. Ces pratiques ont entraîné dans la misère des millions de personnes, de la Grèce au Portugal, avec une petite minorité qui s’enrichit de manière honteuse. Le cinéma est porteur de nombreuses traditions, l’une d’entre elles est de présenter un cinéma de protestation, un cinéma qui met en avant le peuple contre les puissants, j’espère que cette tradition se maintiendra.

Nous approchons de périodes de désespoir, dont l’extrême-droite peut profiter. Certains d’entre nous sont assez âgés pour se rappeler de ce que ça a pu donner. Donc nous devons dire qu’autre chose est possible. Un autre monde est possible et nécessaire. »

Ken Loach

A propos de Margaret Thatcher : « Privatisons ses obsèques ! »

« Margaret Thatcher fut le premier ministre le plus diviseur et destructeur des temps modernes : chômage de masse, fermeture d’usines, des communautés détruites, voilà son héritage. Elle était une combattante et son ennemi était la classe ouvrière britannique. Ses victoires, elle les a obtenues grâce à l’aide des figures politiquement corrompues du Parti travailliste et de nombreux syndicats.

C’est à cause des politiques mises en place par elle que nous sommes aujourd’hui dans cette situation. D’autres Premiers ministres ont suivi son exemple, notamment Tony Blair. Elle a tiré les ficelles, il fut sa marionnette. Souvenez-vous qu’elle a qualifié Mandela de terroriste et qu’elle a pris le thé avec Pinochet, ce tortionnaire et assassin. Comment lui rendre hommage ? En privatisant ses obsèques. Faisons jouer la concurrence et allons au moins offrant. C’est ce qu’elle aurait fait.

Ken Loach, 08/04/2013

« Commençons ensemble une nouvelle étape »

Entretien. Le 30 avril dernier, Ken Loach est venu à Paris pour présenter en avant-première son nouveau film l’Esprit de 45. Alain Krivine et Olivier Besancenot ont pu le rencontrer à cette occasion et faire une courte interview autour de son nouveau film et de l’appel à la constitution d’un nouveau parti.

Alain Krivine, Olivier Besancenot – Dans ton film, tu présentes l’année 1945 comme celle de grandes avancées sociales. Pourquoi ?

Ken Loach – C’est à cause de la guerre, où l’État a dû prendre possession des principales richesses, comme les mines ou les chemins de fer, pour assurer l’approvisionnement. Beaucoup de ministres travaillistes ont continué la même politique juste après la guerre. Leurs discours restaient très idéalistes et très socialistes. Cet énorme potentiel ne va pas durer et la rupture totale sera organisée par Thatcher, qui va organiser sa politique comme une véritable déclaration de guerre à la classe ouvrière en brisant notamment par l’intervention de la police la longue grève des mineurs.

Il n’y a plus aujourd’hui de gauche organisée au sein du parti travailliste ?

Peut-être deux députés… Mardi dernier, après la projection de mon film, un conseiller travailliste s’est levé pour dire « Personne ne doit critiquer le parti travailliste, sinon ça fera le jeu des conservateurs... »

Et pourtant, il faudrait cesser d’être exploités par les grandes firmes, et nationaliser l’électricité ou le gaz. Mais les leaders travaillistes n’en veulent pas. C’est toute leur contradiction.

Tu viens de lancer un appel au rassemblement de la gauche anticapitaliste en Grande-Bretagne. Dans quelles conditions l’as-tu fait et avec qui ?

Au départ, c’était une simple intervention, partant du principe qu’il n’ y a plus aucune force de gauche significative et organisée dans notre pays. Mais très vite, des amis m’ont demandé de mettre sur internet ma déclaration, et aujourd’hui, plus de 8 000 personnes ont signé. Mais les signatures individuelles ne suffisent pas. Il faudrait que les associations et coalitions qui mènent des campagnes unitaires nous rejoignent, par exemple celles qui luttent pour les SDF, pour la défense des services publics, des chemins de fer , de la santé ou de l’environnement. Aujourd’hui chacune mène sa campagne séparément.

Le problème n’est pas de s’emparer de leur campagne à leur place et de les mettre derrière notre drapeau, mais de se mobiliser et de militer ensemble. Ils font tous de la politique, mais il n’ y a pas de cadre commun et ils ne veulent pas rejoindre telle ou telle organisation déjà existante. Tous sont unanimes contre l’austérité ou la guerre. Il va y avoir une réunion le 11 mai et nous allons voir qui vient. Nous leur dirons « mettons nous autour de la table et commençons ensemble une nouvelle étape ».

Propos recueillis par Alain Krivine

L’Esprit de 45

Il s’agit d’un documentaire composé d’un montage de scènes d’actualité et de nombreuses interviews de témoins de deux époques totalement différentes. D’abord celle des années 45, juste après la guerre où règne dans le pays un climat d’euphorie lié à la fin de la guerre et à une série de mesures prises en faveur des travailleurs, notamment des nationalisations. Scènes de guerre et de bombardement alternent avec les interviews. Puis le film aborde la deuxième séquence, la prise du pouvoir par Thatcher et la guerre sociale qu’elle ouvre contre la classe ouvrière, notamment en brisant par la force la grande grève des mineurs qui par sa durée et sa combativité était devenue un exemple en Europe. La fin du film montre comment, avec les conservateurs ou les travaillistes d’aujourd’hui, les travailleurs subissent une politique terrible, et comment en particulier le parti travailliste a complètement trahi ses origines. La conclusion du film est un véritable appel à la résistance.

Notre hebdomadaire a passé la semaine dernière des extraits de l’appel cosigné par Ken Loach et soutenu aujourd’hui par des milliers de signataires et quelques groupes d’extrême gauche : une scission du SWP (IS Network), des jeunes de Pouvoir ouvrier (Anticapitalist left) ou nos camarades de Socialist Resistance. Déjà 90 groupes de soutien sont en formation dans le pays, et une première réunion nationale s’est tenue le 11 mai à Londres.

A.K.

Message à la rencontre du 11 décembre....

Chaque évènement économique et politique le démontre clairement : le capitalisme est en échec. Plus grand sera l’échec et plus cruelle sera la répression. Les acquis de la gauche social-démocrate s’écroulent.

En Grande-Bretagne, certains services étaient considérés comme sacrés jusqu’à maintenant, comme l’Ecole, les universités et le système de santé. Aujourd’hui, même ces activités-là sont ouvertes au marché. Les intérêts des multinationales passent avant ceux du peuple.

La pauvreté, le chômage et l’exclusion d’importants secteurs populaires qui vivent dans les quartiers sinistrés de nos villes s’accroissent.

Les sociaux-démocrates – chez nous, le Labour Party, le parti travailliste – sont une partie du problème. Ils ont conduit ou soutenu les privatisations et les coupes budgétaires dans les services publics.

La riposte a commencé, menée par les étudiants.

Ce qui horrifie la classe dominante britannique n’est pas l’attaque contre les universités… mais le fait qu’un seau de peinture ait atteint la voiture du le Prince Charles !

Maintenant, c’est à nous tous qu’incombe la responsabilité. Et, avant tout, nous avons besoin d’unité.

Cela signifie qu’il faut des dirigeants syndicaux qui aient des principes et qui s’opposent aux réductions budgétaires, sans aucun compromis. Et qui décident d’agir ensemble, de façon à ce que personne ne reste spectateur et ne laisse un secteur de travailleurs se battre seul.

Dans chaque conflit, il doit y avoir des drapeaux et des banderoles de tous les syndicats combatifs. Souvent, nous parlons d’unité. Mais, malheureusement, nous en faisons rarement la démonstration. Nous n’avons pas besoin des sectaires qui ne manifestent que s’ils sont en tête du défilé.

Nous avons besoin de renforcer les liens à travers l’Europe. J’aimerais voir un mouvement – et un parti – de la Gauche européenne, de la Gauche Anti-capitaliste.

Et nous avons besoin d’une direction politique. Nous devons montrer que les revendications du capital et les besoins populaires sont incompatibles. De plus, la terre ne peut supporter plus longtemps la croissance capitaliste. Nous avons besoin de changement, pas seulement pour nos besoins immédiats, mais pour les générations futures.

En définitive, nous avons besoin de quelques victoires, même modestes. Les gens ressentent actuellement de la colère. Cette colère peut se transformer en désespoir. Les prochains mois seront décisifs : c’est là une lourde responsabilité en termes de direction. Mais l’histoire n’est pas statique. Un autre monde est possible. Si nous agissons avec cohérence, ensemble, avec les syndicats, avec les étudiants, avec tous les autres secteurs, alors nous avons la force !

Solidarité et salutations chaleureuses !

Ken Loach

Essai

Défier le récit des puissants, Ken Loach

Voici un tout petit livre très bien pour les vacances. Le cinéaste militant, ou plutôt le militant qui fait du cinéma, nous parle de son travail et de ses convictions. La pratique de son art n’a évidement pas grand-chose à voir avec les grosses productions. Les budgets sont très petits, l’ambiance dans l’équipe est très solidaire, collective et militante : des manutentionnaires aux acteurs, en passant par les techniciens. Toutes les étapes de la fabrication d’un film sont racontées.

Ken Loach parle de sa façon de faire pour défendre au mieux les idées de la contestation. De fait, dans ce monde capitaliste, il y a pas mal de difficultés pour travailler librement, notamment à l’époque de Thatcher où la censure était importante (Irlande, grèves ouvrières…). Les documentaires qu’il faisait n’arrivaient pas à être diffusés. La question posée est bien celle de faire vivre une expression des gens d’en bas, face à celle étouffante des possédants et des gens de pouvoir.

Philippe Poutou

Olivier Besancenot

Porte—parole du NPA (France)

Ken Loach

Cinéaste et réalisateur britannique

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