Édition du 26 mai 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débat sur la question nationale

L’impasse souverainiste

J’ai voté OUI aux deux référendums. Le dernier, celui de 1995, m’a conduit à remettre en question ma quête éperdue de l’indépendance.

L’accord du Lac Meech, qui accordait pourtant peu de pouvoirs au Québec, est rejeté en 1990 grâce à une campagne menée par Pierre Elliott Trudeau qui, entêté, ne tolérait aucun amendement à la Constitution canadienne qu’il avait fait adopter en 1982. Antinationaliste québécois intransigeant, il considérait que le Québec était une province comme les autres et ne devait jouir d’aucun pouvoir particulier. (Le Québec, quel que soit le gouvernement au pouvoir, n’a jamais d’ailleurs entériné cette Constitution).

Mobilisés par ce rejet, les Québécois francophones créent une vaste coalition regroupant le gouvernement québécois dirigé par Jacques Parizeau, l’Action démocratique du Québec par Mario Dumont et le Bloc québécois par Lucien Bouchard. La droite, le centre et la gauche nationalistes sont pour la première fois réunis. Malgré le camouflet du Lac Meech et malgré le ralliement des divers nationalistes québécois, le Non est encore vainqueur lors du référendum de 1995, même si ce n’est que de peu.

Remarquons que les deux référendums n’ont jamais porté sur l’indépendance du Québec. Le premier, en 1980, prônait la souveraineté-association, le second, il y a un peu plus de vingt ans, la souveraineté partenariat, même si Parizeau avait préféré une question plus claire.

La timidité revendicatrice des Québécois

Comment expliquer cette timidité revendicatrice ? Il n’y a qu’une seule réponse : la majorité des citoyens québécois ne veut pas se séparer du Canada. Les raisons sont multiples et relèvent souvent de craintes face à l’avenir. La crainte d’une baisse de niveau de vie est omniprésente. Contrairement à l’Écosse et à la Catalogne qui subventionnent le pays où ils sont intégrés, l’Angleterre pour la première et l’Espagne pour la seconde, le Québec jouit de la péréquation provenant de provinces plus riches. Beaucoup doutent que la centralisation de tous les pouvoirs au Québec apporte une plus grande prospérité. Certains croient qu’un Québec indépendant deviendrait plus dépendant des États-Unis qu’il ne l’est déjà.

Mais tout ne se réduit pas à la peur, tant s’en faut. Les Québécois, comme tous les Canadiens, jouissent des grandes libertés démocratiques : de penser, d’expression, de comportement, d’organisation, d’élire un gouvernement puis de le démettre, etc. Ces libertés semblent aller de soi pour nous alors qu’une minorité de la population mondiale y a accès. Ils peuvent de plus déménager dans une province plus riche afin d’y trouver un emploi. Le Québec, comme les autres provinces, dispose d’un pouvoir gouvernemental non négligeable, dont celui crucial en éducation.

Une nouvelle consultation populaire

Pourtant, je serais incapable de voter Non ou de m’abstenir si le peuple était de nouveau consulté sur son avenir constitutionnel. Pourquoi ? Un Québec indépendant aurait davantage de moyens pour assurer l’avenir de la nation québécoise dont l’identité repose maintenant et fondamentalement sur un seul facteur : la langue. Ce choix viscéral ne repose sur aucun sentiment de supériorité. La langue et la culture françaises, dont nous sommes un des rejetons, ne valent guère mieux que les autres. Mais c’est la mienne et je la défends.

Toutefois, en cas de conflit, je privilégie les valeurs d’égalité entre individus, de leur liberté et de justice sociale qui sont fondamentales, tandis que je considère les identités comme des états de fait qui doivent être reconnus.

Comme la majorité des Québécois, je ne veux pas d’une nouvelle consultation. Le Non gagnerait de nouveau et cet échec, comme celui des deux autres référendums, pourrait limiter davantage notre autonomie, le premier ayant entraîné la nouvelle constitution canadienne dont sont exclues les revendications québécoises et le second la Loi sur la clarté référendaire qui non seulement exige une question claire, ce qui m’apparaît sensé, mais plus de 50 % du suffrage, ce qui est antidémocratique. Alors, que faire ?

Que faire ?

On ne refait pas l’histoire. Nous ne sommes pas des colonisés et nous ne l’avons jamais été. En 1763, l’empire français perd certaines de ses colonies, dont celle du Canada, aux mains de l’Empire britannique. L’Église négocie alors la survie des Canadiens français en assurant leur soumission au nouvel empire. Les Amérindiens et les Inuits étaient colonisés et le sont toujours. La plupart de leurs communautés vivent aujourd’hui dans la misère.

Lors de la défaite du référendum de 1995, l’amer Jacques Parizeau, premier ministre de Québec, en rend responsable « l’argent et les votes ethnique ». L’argent, car malgré la loi référendaire du Québec, le gouvernement fédéral dépense des millions de dollars pour appuyer le NON. Cependant, derrière cet argument, se dissimule le fait que la plus grande partie de la bourgeoisie québécoise s’alliait à la bourgeoisie canadienne pour combattre l’indépendance, non seulement parce qu’elle craignait les inévitables remous qu’entraînerait sa mise en œuvre, mais parce qu’elle préférait maintenir son accès à deux râteliers au lieu de se réduire à un seul.

L’attaque contre les milieux ethniques, venant du premier ministre qui devait représenter l’ensemble des citoyens québécois, était inappropriée et discriminante. N’est-il pas normal que la minorité anglo-québécoise, qui a intégré au cours des années, et surtout avant la Loi 101, bien des immigrants, veuille conserver ses liens avec le Canada ? Peut-on reprocher aux nouveaux immigrants, tiraillés entre la culture de leur pays d’origine et celle de leur pays d’accueil, de ne pas se sentir concernés par nos disputes ancestrales auxquelles ils sont étrangers ? L’attitude de Gérald Godin était plus juste humainement et politiquement : comprendre leur ambivalence et leur ouvrir les bras.

Les immigrants veulent travailler. Comment encadrer nos ordres professionnels qui, sous prétexte de défendre la qualité de leurs services, subordonnent le bien commun à leur intérêt particulier de contrôle du marché ? Comment lutter contre la discrimination qui s’exerce contre les minorités visibles, particulièrement les Noirs et les Arabes, même lorsqu’elles parlent français ? Pourquoi continuer de subventionner les écoles privées qui alimentent des ghettos ethniques, religieux ou de classe ? Une école publique commune regroupant tous les étudiants et étudiantes soumis à la Loi 101 ne favoriserait-elle pas le développement d’une nation forte ?

Le Québec contrôle l’éducation, mais ne lui accorde aucune priorité, sauf verbalement. Le gouvernement actuel accorde de fait la priorité à ses médecins généralistes et spécialistes qui sont payés plus cher que ceux de l’Ontario, même si cette province est plus riche que la nôtre. C’est un scandale. Pour des raisons économiques, culturelles et politiques, la priorité, y compris financière, devrait être allouée à l’éducation. Une nouvelle Commission Parent devrait être mise sur pied pour baliser l’atteinte de cet objectif.

Ainsi, au lieu de nous dépenser à dire ce que le Canada nous empêche de faire, nous nous occuperions immédiatement de ce que personne ne nous empêche de faire.

Jean-Marc Piotte

Jean-Marc Piotte

Professeur émérite du département de science politique de l’UQAM

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