Tiré de Afriques en Lutte
9 février 2026
Par Ousmane Ndiaye
Côte d’Ivoire, Cameroun et Tanzanie en octobre, République centrafricaine et Guinée en décembre : tous ces scrutins ont été, peu ou prou, non inclusifs, impartiaux, tronqués, détournés. Dernier en date, l’Ouganda, où Yoweri Museveni, au pouvoir depuis quarante ans, s’est proclamé vainqueur d’une parodie d’élection pour la huitième fois, et a lancé ses escadrons de la mort aux trousses du principal opposant, Bobi Wine (en clandestinité), et de ses partisans.
Des dizaines de morts, des milliers d’arrestations. Internet coupé. La menace sur la sécurité brandie. Le complot de l’étranger avancé. Le scénario de la confiscation du pouvoir par les urnes est presque immuable.
Ce cycle électoral en cours confirme la permanence du coup d’État civil en Afrique. Avec comme moyen cette fois non pas les armes comme les militaires putschistes, mais l’élection. Ou plutôt le simulacre d’élection.
Paradoxalement, sur le continent, le vote populaire est devenu l’outil d’accaparement du pouvoir le plus commun et le plus commode. Comme en Ouganda, le scrutin présidentiel n’est qu’un moment de relégitimation institutionnelle et non une véritable remise en jeu du pouvoir. C’est là une des grandes maladies des démocraties africaines en construction : l’électoralisme. La question démocratique réduite à des enjeux d’accession et de partage du pouvoir.
Dans ces « démocratures » procédurales, le vote ne conserve une utilité que parce qu’il offre la possibilité d’une reconnaissance institutionnelle. Yoweri Museveni, Paul Biya (Cameroun), Samia Suluhu Hassan (Tanzanie) et leurs congénères, malgré tout, finiront par être reconnus par l’Union africaine, l’ONU, l’Union européenne. Malgré les réserves diplomatiques de circonstance… ou pas. La France s’est empressée de féliciter Alassane Ouattara (Côte d’Ivoire), Faustin-Archange Touadéra (Centrafrique), Mamadi Doumbouya (Guinée) et compagnie presque dans les mêmes termes.
Cette reconnaissance est d’autant plus sûre que les institutions internationales portent une vision normative et institutionnelle de la démocratie. Il suffit de remplir les cases et le tour est joué ! Dans ces fictions démocratiques africaines, le vote n’a pas vocation à donner un espace d’expression au peuple, mais plutôt à remplir des cases normatives, de la communauté internationale notamment. C’est une forme de subvertissement même de l’esprit du vote.
Fictions démocratiques
Pour comprendre ce piège sans fin des élections sans démocratie en Afrique, il faut remonter, au moins, aux années 1990. Les régimes de partis uniques ou de partis-États sont bousculés par le vent mondial de revendications démocratiques consécutif à la chute du mur de Berlin, amplifié sur le continent par la longue lutte des mouvements sociaux et politiques pour l’ouverture démocratique.
Pour y répondre, les régimes à parti unique organisent les conférences nationales souveraines. Ces assemblées constituantes, obtenues de haute lutte, ont été un moment extraordinaire de libération de la parole et de rêves démocratiques. Mais le réveil sera brutal.
Très vite, ces conférences nationales s’avèrent être une façon de s’adapter à la nouvelle donne internationale. C’est l’invention des « fictions démocratiques » en Afrique, et nous y sommes toujours. Figure de proue et « théoricien » malgré lui de ce braquage des peuples, le président gabonais Omar Bongo. Dans les palais du continent, la maxime qu’on lui prête est encore aujourd’hui sur toutes les lèvres : « En Afrique, on n’organise pas des élections pour les perdre ! »
De fait, le cycle électoral en cours donne plus que jamais, hélas, raison à Bongo père. L’ingénierie de ces fictions démocratiques, épousant parfaitement les standards internationaux, s’est même perfectionnée au fil du temps.
Dans ces démocraties sans démocrates, les Constitutions sont écrites par les meilleurs constitutionnalistes. Quitte à les importer d’Occident, notamment de l’ancienne métropole. Elles instaurent une limitation des mandats, confèrent au pouvoir législatif un vrai rôle de contrôle de l’exécutif, prévoient un arsenal législatif pour rendre la justice indépendante et un statut de l’opposition, avec son financement.
Dans la pratique, la limitation des mandats n’est pas respectée. Le pouvoir législatif ne contrôle pas l’exécutif. La justice n’est pas indépendante. L’opposition n’est ni reconnue ni financée.
Sur le papier, le Code électoral n’a lui non plus rien à envier aux démocraties les plus avancées. Il inclut le contrôle citoyen, l’ouverture du processus à toutes les étapes à l’opposition comme aux observateurs nationaux et internationaux. L’observation électorale est tellement courante qu’elle est devenue un business lucratif.
Dans la pratique, le contrôle citoyen est empêché. L’ouverture du processus à l’opposition est obstruée. Les observateurs internationaux sont souvent confinés dans un luxueux hôtel de la capitale avec une visite de bureaux de vote soigneusement triés.
L’arnaque des commissions électorales indépendantes
Principal acquis des conférences nationales ? Les fameuses commissions électorales nationales indépendantes (Ceni). Un faux trophée. Une solution transitoire devenue permanente. La création des Ceni procédait d’une logique : puisqu’on ne pouvait pas faire confiance à l’administration (affiliée au parti au pouvoir) pour organiser les élections, cette compétence est déléguée à une commission où les forces sociales et politiques sont représentées. Limpide sur le papier, la trouvaille s’est révélée désastreuse sur le terrain.
Les Ceni sont même devenues le symbole du recul démocratique. Leur tare congénitale : le bricolage institutionnel hasardeux. Même si elles ont les attributs de l’organisation des scrutins, il n’en demeure pas moins qu’en réalité ce sont les administrations, notamment territoriales, qui en gardent les moyens opérationnels. Et le transitoire est devenu définitif.
Mal composées, mal dotées, parfois corrompues, avec des pouvoirs et prérogatives aux contours flous, les Ceni sont devenues le cauchemar des processus démocratiques post-conférences nationales. Elles sont aujourd’hui un des principaux outils des fictions démocratiques, avec leur lot d’élections truquées. Facteur de conflit numéro un des processus électoraux. Que de menaces ou d’élections boycottées à cause du soupçon de partialité de la Ceni !
Le droit contre la démocratie
Autre caractéristique commune et importante de la fiction démocratique : l’instrumentalisation de la justice pour éliminer les concurrents sérieux. Tidjane Thiam en Côte d’Ivoire, Maurice Kamto au Cameroun, Kizza Besigye en Ouganda et bien d’autres en ont fait les frais. La judiciarisation du contentieux politique est devenue une donnée constante. Le droit, qui devrait être le garant de la démocratie, est utilisé contre la démocratie. Le respect de la loi devient la ligne de défense de pratiques non démocratiques.
Cet état de fait rend l’alternance politique impossible. Certains régimes vont cependant jusqu’à inventer une alternance fictive.
Prenons le cas du Togo. Au pouvoir depuis vingt ans, Faure Gnassingbé a organisé une alternance fictive à la tête du pays. Mardi 6 mai 2025, Jean-Lucien Savi de Tové, un illustre inconnu, a ainsi été investi président de la République à la place de Faure Gnassingbé. Seulement, le poste est devenu purement honorifique.
Trois jours auparavant, l’Assemblée nationale, à la majorité écrasante, avait désigné Faure Gnassingbé président du conseil des ministres. De fait, Faure Gnassingbé change de titre, mais ne cède rien de son pouvoir. En effet, en avril 2024, malgré les protestations de l’opposition et de la société civile, un simple vote de l’Assemblée nationale avait fait basculer le pays d’un régime présidentiel à un régime parlementaire.
But de la manœuvre, sophistiquée : contourner la limitation du nombre de mandats de président de la République dans la Constitution togolaise. Si Faure Gnassingbé était resté à son poste, il aurait dû se soumettre au suffrage universel et n’aurait eu droit, en cas de victoire, qu’à un ultime et dernier mandat.
Dans ces fictions démocratiques, l’ingénierie pour détourner les textes et les institutions afin de verrouiller le système est imaginative et sans limites. Mais de plus en plus, le risque sécuritaire fait imploser ces récits fabriqués. En République démocratique du Congo, la guerre de l’Est, que le président Félix Tshisekedi promettait de gagner en cent jours, est perdue et révèle la faible légitimité de son pouvoir.
Il faut aussi se souvenir qu’il n’y a pas si longtemps, avant 2010, le Mali était présenté comme un « bon élève de la démocratie ». Que d’articles et de rapports élogieux sur la démocratie de palabres du général Amadou Toumani Touré ! La rapidité et le fracas de l’implosion de l’État malien en 2012 ont fini par témoigner de la fragilité de ce récit.
Un narratif porté par les élites issues de la révolution démocratique des années 1990, repris et validé par les organisations internationales (ONU, Union africaine, Union européenne) et certaines ONG prodémocratie, et nourri par ces constructions médiatiques dont raffolent les journalistes : les classements, entre bons et mauvais élèves.
Là où le piège se referme pour les authentiques défenseurs de la liberté et de l’égalité, c’est qu’une nouvelle génération, lassée de ces fictions mal ficelées, où l’élection ne traduit point l’expression libre et populaire, se construit une conscience politique contre la démocratie, assimilée avec force raccourcis à un impérialisme occidental.
Cette vague de coups d’État civils contre la démocratie offre en effet un terreau fertile aux coups d’État militaires. C’est dans son sillage que prospère le discours antidémocratique et promilitaire. Au Mali, au Niger et au Burkina Faso, c’est l’un des arguments, avec la sécurité, pour justifier l’injustifiable, s’attribuer des mandats de cinq ans renouvelables sans élections ni suffrage universel, et dissoudre tous les partis politiques. Un nouveau point de bascule franchi dans la confiscation démocratique.
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