Édition du 24 janvier 2023

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats : quel soutien à la lutte du peuple ukrainien ?

Après le déclenchement d’une guerre, la chose la plus répréhensible est de la poursuivre sans aucun espoir que cela puisse modifier l’issue

Il faut un cesse-le-feu immédiat et le retour à la table de négociations

La complexité du conflit en Ukraine et de la question de la culpabilité relative des différentes parties a rendu difficile l’organisation d’un puissant mouvement contre cette guerre. Une partie de la gauche s’oppose même à l’idée d’un cesse-feu immédiat et d’une reprise des négociations, rompues à la fin de mars. Le but de cet article est de jeter de la lumière sur la guerre, afin d’aider les adversaires de l’impérialisme à adopter une position éclairée.

Au vu de la division au sein de la gauche, je me sens obligé à commencer par quelques mots sur moi-même. Comme professeur de science politique, j’ai longtemps enseigné la politique de l’URSS et des États qui en sont issus. Comme militant syndical et socialiste, j’ai participé activement à la formation syndicale en Russie, en Ukraine, et au Belarus, cela depuis qu’une telle activité est devenue possible. Cette formation est d’inspiration socialiste, ce que nous définissons comme l’humanisme le plus conséquent. Je me suis donc activement opposé au régime russe, tout comme à l’ukrainien, les deux étant profondément hostiles aux intérêts des classes travailleuses.

La condition des travailleurs et des travailleuses en Ukraine indépendante n’a pas été meilleure que celle de leurs homologues en Russie. Sur certaines dimensions importantes, elle a même été pire. Depuis l’indépendance, une succession de gouvernements prédateurs a transformé ce pays, autrefois une région relativement prospère de l’Union soviétique, en l’État le plus pauvre de l’Europe. La population de l’Ukraine au cours des trente ans de son indépendance est tombée de 52 à 44 millions. Et de ces 44 millions, bon nombre travaillent en Russie.

Il est vrai qu’en Ukraine, contrairement à la Russie, les élections peuvent changer la composition du gouvernement. Mais elles ne peuvent changer la politique antipopulaire de cet État. Un coup d’État violent en février 2014, exécuté par des forces ultra-nationalistes et appuyé activement par les E-U, a renversé un président élu, cela malgré - ou plutôt, afin de, bloquer - une entente négociée la veille avec l’opposition, sous l’égide de la France, de l’Allemagne et de la Pologne, en vue de la formation d’un gouvernement de coalition et de la tenue d’élections anticipées.

Ce coup, ainsi que les premières mesures du nouveau régime, notamment l’adoption d’une loi éliminant le russe, langue quotidienne d’environ la moitié de la population, comme l’une des langues officielles, ont provoqué de la résistance et éventuellement une confrontation armée dans la partie orientale et fortement russophone du pays. Cette opposition a été partout refoulée, parfois par des moyens violents et avec des pertes de vie, comme dans la ville d’Odessa, sauf dans le Donbass, où une guerre civile a éclaté, avec l’intervention de la Russie, d’un côté, et de l’OTAN, de l’autre.

Cette dimension importante de la guerre ne fait pas partie du narratif de l’OTAN, du gouvernement ukrainien, ni de nos grands médias, qui ont préféré parler, dès 2014, d’une invasion russe. Mais ce qui a transformé un mouvement de protestation contre le coup d’État en révolte armée était le refus du nouveau régime de parler avec les dissident.e.s dans le Donbass. Au lieu de cela, Kyiv a immédiatement lancé une « opération anti-terroriste » contre la région, en se servant d’unités néofascistes de la Garde nationale nouvellement formée, l’armée régulière s’étant montrée peu fiable. (Si la Russie voulait vraiment s’emparer de l’Ukraine, elle aurait pu le faire sans grand problème à ce moment là.) Quant à la Russie, déclarée immédiatement envahisseur par Kyiv et par l’OTAN, elle n’est intervenue directement avec son armée que plusieurs mois plus tard pour sauver les insurgé.e.s d’une défaite certaine.

Comment on analyse et évalue cette guerre dépend donc du point de départ qu’on adopte. Le gouvernement ukrainien, les porte-paroles de l’OTAN, nos grands médias - ainsi que des éléments de la gauche - commencent typiquement par l’invasion russe de février dernier. Le tableau qui émerge est celui d’un grand État bien armé qui a envahi un plus petit État innocent, qui défend courageusement sa souveraineté.

Quant aux mobiles de l’envahisseur, le grand public des pays membres de l’OTAN n’est généralement informé que du caractère non provoqué de l’invasion. Dans une offensive de propagande sans précédent même à l’apogée de la guerre froide, le qualificatif « non-provoqué » est devenu obligatoire dans les reportages sur l’invasion. (Notons, en passant, l’absence du terme dans les reportages par ces mêmes médias sur les invasions américaines du Vietnam, de l’Iraq, de l’Afghanistan, de la Serbie, de la Lybie, et j’en passe). Les mots « non provoquée » servent ainsi à écarter toute discussion sérieuse des mobiles de l’envahisseur, de ce qui aurait pu provoquer l’invasion, à l’exception de ses présumées visées impérialistes.

Le simple fait de soulever la question de provocation suffisait pour s’attirer l’accusation de faire l’apologie de l’agresseur. Et une partie de la gauche participe à cette démarche. Pour expliquer l’invasion on se limite souvent à citer, sans trop se soucier du contexte, quelques mots choisis des discours de Poutine, comme par exemple, sa célèbre remarque que la dissolution de l’URSS était l’un des plus grands, sinon le plus grand, désastres géopolitiques du 20e siècle. On ne cite pas la phrase qui a suivi : toute personne qui souhaite la restauration du l’Union soviétique n’a pas de cerveau.

On évite surtout un examen sérieux de la nature des rapports entre la Russie et l’Ukraine pendant les trois décennies qui ont précédé l’invasion, un examen qui pourrait vérifier dans quelle mesure les visées impérialistes qu’on attribue à la Russie existaient vraiment. Mais pourquoi dépenser de l’énergie quand tout est déjà clair ? Un grand pays doté d’armes nucléaires a envahi un (plus) petit pays. Cela ne suffit-il pas pour justifier un appui inconditionnel au régime ukrainien ? Pas besoin d’une analyse du caractère de classe de ce régime, ni des mobiles de l’OTAN, son parrain.

Un autre argument avancé parfois est que la Russie autocratique aurait peur du pouvoir d’attraction de l’Ukraine démocratique avec laquelle elle partage une longue frontière. Mais la réalité est pourtant le contraire : la triste expérience « démocratique » de l’Ukraine indépendante sert au régime russe plutôt d’argument contre son opposition libérale et socialiste.

Au moment de lancer son armée contre l’Ukraine, Poutine a en effet présenté ses objectifs : la neutralité géopolitique de l’Ukraine, sa démilitarisation, et sa « dénatsification. » Si le premier est clair, les deux autres buts demandent de l’explication. Par « démilitarisation » Poutine exprimait son opposition à l’armement et à l’entraînement de l’armée ukrainienne par l’OTAN et son intégration de fait dans les forces armées de cette alliance, un processus lancé immédiatement après le coup d’État de 2014.

Quant à la « dénatsification », cela signifie l’élimination de l’influence politique des ultra-nationalistes (néo-fascistes) sur le gouvernement et en particulier au sein des appareils de violence de l’État (l’armée et les polices ordinaire et politique), ainsi que sur la politique linguistique, culturelle et militaire du pays. Car l’essence même de l’idéologie des ultras est leur haine sans bornes envers la Russie et envers toute chose russe. Et surtout depuis le coup de 2014, leur influence n’a cessé de gagner du terrain au sein de l’appareil de l’État.

Le qualificatif « non-provoquée » attaché au mot « invasion » sert surtout à cacher le fait qu’une déclaration claire de la part du président américain que l’Ukraine ne deviendrait pas membre de l’OTAN aurait très probablement empêché cette guerre. L’expansion de l’OTAN en Ukraine était l’enjeu principal soulevé par Moscou quand il amassait ses troupes sur la frontière de l’Ukraine pendant les mois précédant l’invasion. Durant ce temps, Poutine a proposé régulièrement à l’OTAN de négocier une entente sur sa non-expansion en Ukraine.

En décembre 2021, quelques semaines seulement avant l’invasion, Moscou a de nouveau proposé formellement aux E-U et à l’OTAN d’entamer des négociations immédiates en vue de conclure un traité de sécurité européenne. Cette proposition a été ignorée, comme toutes les précédentes.

Il est sans doute possible que Poutine ait menti au sujet de son désir d’un accord et qu’il ne cherchait qu’un prétexte pour bouffer l’Ukraine. Mais pourquoi alors ne pas vérifier cette hypothèse en acceptant de négocier, s’il existait même la plus mince chance d’éviter une guerre que l’administration américaine prédisait depuis des mois ?

Et notons que la CIA, de sa part, a constaté que la décision d’envahir n’a été prise par Moscou que quelques jours avant que Poutine ne donne l’ordre. Cela indique que la guerre aurait pu être évitée, si seulement l’OTAN avait accepté la proposition russe d’entamer des négociations.

Le refus américain de réagir aux préoccupations sécuritaires de Moscou dans les mois et dans les années précédant l’invasion, malgré les avertissements clairs et répétés d’une série de haut.e.s fonctionnaires américain.e.s - y inclus l’ancien ambassadeur à Moscou William Burns, présentement chef de la CIA - suggère que le gouvernement américain souhaitait peut-être cette guerre. Quoi qu’il en soit, les E-U, avec l’appui enthousiaste du Royaume uni et le consentement des autres membres de l’OTAN, n’a absolument rien fait depuis le déclenchement de la guerre pour promouvoir une entente négociée qui mettrait fin à la destruction de vies et d’infrastructures socio-économiques.

C’est le contraire en fait qui est le cas : Washington a bloqué toute entente négociée. Prenons, par exemple, les « sanctions d’enfer » imposées à la Russie. Pourquoi n’ont-elles pas été accompagnées de conditions permettant leur levée, si leur but était d’arrêter l’invasion ?

Cela n’est manifestement pas le but du gouvernement américain dont plusieurs fonctionnaires haut placé.e.s ont clairement avoué qu’il s’agit d’une guerre par procuration qui vise à affaiblir la Russie, et peut-être même à renverser Poutine.

Un autre but, mais celui ci jamais avoué, est de consolider l’emprise américaine sur la politique internationale de l’Europe. Depuis la chute de l’URSS en 1991 les E-U ont agi systématiquement pour exclure la Russie de toute structure de sécurité européenne qui remplacerait l’OTAN, une alliance née de la guerre froide avec l’Union soviétique. Et comme on pouvait s’y attendre, cette politique a suscité l’hostilité de la Russie, cela même avant l’arrivée au pouvoir de Poutine, lorsque des conseillers américains occupaient des postes-clefs dans l’administration russe. Et à son tour, l’hostilité russe ainsi suscitée a servi de justification très commode de l’existence continue et de l’expansion de l’OTAN. Il n’a pas fallu avant que l’OTAN déclare que l’État russe présente une menace existentielle à la sécurité de ses membres. Le cercle est fermé.

Avant de continuer, il faut préciser une chose : reconnaître les préoccupations sécuritaires de la Russie et le rôle de Washington en provoquant et en prolongeant la présente guerre ne signifie pas la disculpation de Moscou de sa part de la responsabilité pour la perte de vies et pour la destruction matérielle causées par la guerre. La charte de l’ONU ne reconnaît que deux exceptions à l’interdiction du recours à la force militaire par un État contre un autre : quand l’emploi de force est autorisé par le Conseil de sécurité, ou quand un État peut plaider la légitime défense.

L’expansion de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie, l’armement et l’entraînement de l’armée ukrainienne par l’OTAN à partir du coup d’État de 2014, l’abrogation par Washington d’une série de traités de limitation des armements nucléaires et le stationnement de ses missiles en Pologne et en Roumanie, à 5-7 minutes seulement de vol de Moscou – cela Moscou peut, à mon avis, légitimement être considéré comme des menaces sérieuses à sa sécurité.

Mais la menace n’était pas immédiate et ne justifiait donc pas l’invasion. Moscou n’avait pas épuisé toutes les alternatives. Même de son point de vue, l’invasion a empiré sa situation sécuritaire en solidifiant l’OTAN sous la direction des E-U, et notamment en lui permettant de consolider l’appui de la France et de l’Allemagne à sa politique agressive envers la Russie. Avant l’invasion ces deux États étaient les membres de l’OTAN les plus opposés à l’expansion de l’alliance. Et maintenant la Suède et la Finlande, jusqu’ici « neutres » (mais dans les faits déjà bien avancées sur la voie de l’intégration de leurs forces armées dans de l’OTAN) ont décidé d’adhérer à l’alliance.

De sa part, dans les jours précédant l’invasion, la Russie affirmait que l’Ukraine planifiait une invasion des régions dissidentes du Donbass. À la veille de l’invasion, après s’en être abstenue pendant les huit ans de guerre civile, la Russie a finalement reconnu l’indépendance des deux régions et a signé avec elles des traités de défense mutuelle. Cela devait permettre à Moscou de déclarer qu’il envahissait légitimement en réponse à la demande d’alliés, victimes d’agression.

Le bien-fondé de la prétention que Kyiv préparait une offensive n’est pas clair, quoique dans les mois précédent l’invasion, Kyiv avait ouvertement déclaré son intention de reprendre ce territoire, ainsi que la Crimée, par force militaire. Il avait concentré 120,000 soldats, la moitié de son armée, sur la frontière de la région dissidente. Et dans les quatre jours précédant l’invasion, les 700 observateurs et observatrices de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) ont documenté une intensification énorme de bombardements, dont la grande majorité venaient du côté ukrainien de la ligne de démarcation, c’est-à-dire des forces de Kyiv. Pendant les huit ans précédant l’invasion, 18,000 vies, dont 3404 civiles, ont été perdues, la grande partie dans la région insurgée.

Et comme noté, la CIA affirme que la décision d’envahir n’a été prise qu’en février, seulement quelques jours avant l’invasion. Cela contredit les déclarations répétées de l’administration américaine pendant les mois précédant la guerre qu’une invasion était imminente.

De mon point de vue, quelques aient pu être les vraies intentions de Kyiv dans les jours précédant l’invasion, Moscou aurait dû attendre une attaque avant de lancer son armée. Avant cela, il aurait pu continuer à susciter l’appui de la France et de l’Allemagne à un accord de sécurité, ces deux États étant les plus opposés à l’expansion de l’OTAN. Ils avaient aussi parrainé l’accord de Minsk pour mettre fin à la guerre civile - même s’ils n’avaient rien fait par la suite pour encourager Kyiv à le respecter.

Agissant de la sorte, Moscou a cimenté l’unité de l’OTAN derrière les États-Unis, tout en renforçant la main des faucons (l’« État profond ») au sein de l’administration américaine et des ultra-nationalistes en Ukraine. Et dans l’immédiat, l’invasion a apparemment poussé au moins une partie de la population ukrainienne qui était jusque-là sympathique à la Russie dans les bras des ultras.

Une fois la guerre commencée, la position humaniste conséquente est d’exiger une fin négociée rapide pour minimiser la perte de vies et la destruction d’infrastructures socio-économiques. Car après le déclenchement d’une guerre, l’acte le plus répréhensible est la poursuivre quand il n’y a aucun espoir que les combats changeront l’issue.

Pourtant cela est exactement la politique poursuivie par Kyiv et par l’OTAN, dont le but, selon le président Biden, est d’« affaiblir la Russie ». Incroyablement, ce refus de la diplomatie est appuyé par certains cercles qui s’identifient à la gauche.

Il faut comprendre que, malgré le tableau faussement rose pour l’Ukraine du cours de la guerre que nous présentent les porte-paroles de l’OTAN et les médias qui les suivent, la réalité est que la poursuite des combats ne peut qu’ajouter à la souffrance de ses travailleurs et travailleuses, sans aucun espoir d’améliorer l’issue de la guerre pour eux et elles. C’est en fait le contraire qui est vrai.

La restauration de l’intégrité territoriale de l’Ukraine – le but déclaré par Kyiv, avec l’encouragement de l’OTAN – est certes légitime (au moins dans la mesure où ce but ne nie pas le droit à l’autodétermination culturelle ou territoriale des groupes ethniques et linguistiques non-ukrainiens). Mais ce but, celui qui est déclaré par Kyiv, est chimérique. Un compromis est donc inévitable. Insister sur la poursuite de la guerre jusqu’à une telle victoire, jusqu’à la reconquête de tout le territoire perdu, est tout aussi, si non plus, criminel que l’invasion. En plus, la poursuite obstinée de cet objectif risque un affrontement direct avec l’OTAN, avec la menace d’un échange nucléaire dont souffrirait toute l’humanité.

Des négociations entre l’Ukraine et la Russie - largement ignorées par les grands médias occidentaux - ont eu lieu dans les premières semaines de la guerre et semblaient bien avancer. Selon des rapports, l’Ukraine a accepté un statut d’État neutre, non-aligné et non-nucléaire dont la sécurité militaire serait garantie dans le cas d’une attaque par les membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU. La Russie, pour sa part, a abandonné sa demande de « dénatsification », et l’Ukraine s’est engagée à restaurer un statut officiel à la langue russe, récemment bannie de la vie publique.

Il y avait aussi du mouvement vers un compromis sur les questions épineuses du statut du Donbass. En ce qui concerne la Crimée, que la Russie ne retournera clairement jamais, il était convenu de reporter une résolution définitive à quinze ans.

Après cinq semaines de guerre, Kyiv et Moscou exprimaient tous les deux de l’optimisme par rapport à un cesser-feu négocié. Mais à ce moment précis, le président américain a terminé son voyage en Europe par une discours remarquable. Après avoir affirmé que le but de Poutine était de recréer un empire, il a déclaré : « Pour l’amour de Dieu, cet homme ne peut rester au pouvoir ! » Quelques jours plus tard, le premier ministre d’alors du Royaume unis, Boris Johnson, est apparu soudainement à Kyiv. Une aide à Zelinsky a informé les médias qu’il avait apporté un message simple : « Ne signez aucun accord avec Poutine, qui est un criminel de guerre. »

Et comme par hasard, cela a coïncidé avec le retrait des troupes russes des environs de Kyiv, ce qui a été présenté par les médias occidentaux - à tort à mon avis - comme un signe que l’Ukraine pourrait bien gagner la guerre. En même temps, comme par hasard, le gouvernement ukrainien a annoncé la découverte de crimes de guerre attribuées aux forces russes dans le village de Boutcha. C’était la fin des négociations, cela jusqu’à ce jour.

Alors que Moscou réitère régulièrement son désir de reprendre les négociations, l’Ukraine insiste sur sa condition pour mettre fin à la guerre - la récupération de tous ses territoires, y inclus la Crimée. Kyiv a même ajouté Henry Kissinger à sa liste noire d’ennemis de l’Ukraine pour avoir appelé à un règlement négocié qui signifierait, au moins provisoirement, le retour au statu quo d’avant l’invasion et la neutralité de l’Ukraine. Un conseiller de Zelensky, tout en insistant sur le fait que l’Ukraine pouvait bien remporter la guerre, a qualifié la déclaration de Kissinger de « poignard dans le dos de l’Ukraine. » Quelqu’un a remarqué que lorsqu’un Henry Kissinger devient la voix de la raison, la situation est bien grave.

De son côté, le gouvernement américain ne manifeste aucun désir d’une fin négociée à la guerre. Ses diplomates, y inclus le diplomate en chef, Blinken, ont été absent.e.s de toute dialogue avec leurs contreparties russes depuis le début de la guerre.

Rappelons que Zelensky a été élu en 2019 par une majorité de 73.2% sur la base d’une plateforme de paix. Il a immédiatement déclaré son intention de relancer l’accord de Minsk et a déclaré qu’il était prêt à sacrifier sa popularité afin de le faire. À cela, Dmitrii Yaroche, leader néo-fasciste notoire, désigné conseiller au Commandant en chef de l’armée ukrainienne, a répondu dans un interview télévisé que ce n’est pas la popularité de Zelensky qui en souffrirait. « Il perdra sa vie. Il sera pendu d’un arbre quelconque sur la Krechtchatik [rue centrale de Kiyv], s’il trahit l’Ukraine et ceux qui sont morts dans la révolution et la guerre. »

Mais en octobre 2019 Zelensky a quand même signé une nouvelle entente avec la Russie et avec les régions dissidentes du Donbass pour le retrait des armes lourdes de la ligne de contact, l’échange de prisonniers, et l’allocation d’une mesure d’autonomie à la région – tout comme prévu par l’accord Minsk II. Et quand les soldats du régiment néofasciste Azov ont refusé de se retirer, Zelensky a voyagé au Donbass pour leur rappeler son ordre. Mais des groupes d’extrême droite ont bloqué la retraite, et le 14 octobre 2019, 10,000 manifestant.e.s masqué.e.s, vêtu.e.s en noir, et portant des flambeaux, ont défilé dans les rues de Kyiv en criant « Gloire à l’Ukraine. Pas de capitulation ! ».

Zelensky a enfin compris le message. Depuis le coup d’état de 2014, les néofascistes avaient réussi à pénétrer les différentes structures armées (l’armée, les polices politique et ordinaire) et autres du gouvernement. Leur idéologie a gagné même des cercles politiques plus large, y inclus dans le milieu se voulant libéral.

Il existe ainsi une alliance de fait entre « l’État profond » américain, qui ne cache pas son but d’affaiblir la Russie, de lui infliger une « défaite stratégique », et les ultra-nationalistes ukrainien.ne.s, qui exercent une influence importante, peut-être décisive, sur le gouvernement : en octobre Zelenksy est allé jusqu’à signer un décret sur « l’impossibilité » de négocier avec Poutine - formule désastreuse pour les classes populaires de l’Ukraine et du monde entier.

La gauche québécoise et canadienne doit exiger du gouvernement canadien la promotion d’un cessez-le-feu immédiat et le retour à la table de négociations, ce que Moscou propose incessamment. Les reportages profondément biaisés de nos grands médias, qui racontent des « grandes victoires » de l’armée ukrainienne (quand il s’agit, dans les faits, de retraits stratégiques de l’armée russe, exécutées en bon ordre et avec un minimum de pertes, en vue d’une offensive majeure qui se prépare avec des forces consolidées et augmentées, la Russie ayant envahi en février avec un bras attaché derrière le dos) - ne changent pas la donne fondamentale : Kyiv ne peut gagner cette guerre par voie militaire, ni même améliorer sa position actuelle, à moins d’une intervention directe des forces de l’OTAN, avec la menace d’un affrontement nucléaire que cela signifierait pour toute la planète.

Dans une perspective à plus long terme, il faut mobiliser un mouvement large - comme celui qui a empêché la participation canadienne à la guerre contre l’Iraq ou celui qui a bloqué le stationnement de missiles nucléaires américains de portée intermédiaire en Europe - pour exiger le retrait du Canada de l’OTAN, alliance impérialiste et dangereuse pour l’ensemble de l’humanité.

David Mandel

Professeur retraité à l’Université du Québec à Montréal

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