Édition du 4 octobre 2022

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Armement

Armement : la course folle

“Un événement crucial pour l’avenir de la paix et de la sécurité internationales (et de l’équilibre du monde) s’est tenu [du 1er au 26 août] au siège des Nations unies, à New York. Au vu du peu d’intérêt que lui ont accordé la classe politique et les médias, vous serez pardonné de ne pas y avoir prêté attention.” Le propos, un rien désabusé, est signé Simon Tisdall, chroniqueur de The Observer, et il fait allusion à la conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), qui s’est soldée par un échec, la Russie ayant refusé de signer la version finale du document le 26 août. C’est une référence à la centrale ukrainienne de Zaporijjia, actuellement occupée par les forces russes, qui a motivé ce refus.

31 août 2022 | tiré de Courrier international
https://www.courrierinternational.com/article/a-la-une-de-l-hebdo-armement-la-course-folle

Au moment d’ouvrir la conférence, António Guterres, le secrétaire général de l’ONU, avait pourtant tiré la sonnette d’alarme, rappelle The Observer :

“À l’heure où nous parlons, l’humanité n’est qu’à un malentendu, une méprise de l’anéantissement nucléaire.

“L’arsenal [nucléaire] de Pékin devrait plus que doubler en dix ans, détaille l’hebdomadaire britannique. Et le risque n’est pas seulement celui d’un Armageddon. Des stocks grandissants d’armes tactiques ou terrestres et de nouveaux missiles hypersoniques [qui se déplacent à une vitesse de 6 000 km/h] aggravent le risque d’une guerre nucléaire dite ‘limitée’.”

Le retour de la dissuasion

Sommes-nous si proches d’un tel scénario ? Difficile à dire. La guerre en Ukraine a fait ressurgir un concept hérité de la guerre froide : la dissuasion. Cette doctrine est souvent associée à la menace nucléaire, explique Die Zeit. Une menace agitée par Vladimir Poutine au début du conflit. Mais les armes conventionnelles, et surtout la crédibilité, ont aussi leur importance. La guerre en Ukraine, où “les Américains et les Européens posent – de manière restreinte mais efficace – les bases d’une dissuasion crédible”, pourrait changer la donne, estime l’hebdomadaire allemand.

Ce qui est sûr, c’est que l’on assiste depuis plusieurs mois à une remilitarisation à marche forcée du monde. En 2021, déjà, le total des dépenses militaires mondiales avait atteint 2 113 milliards de dollars, un record en la matière. En 2022, la guerre en Ukraine et les tensions autour de Taïwan ont accéléré cette course folle à l’armement.

Frénésie sans limites

Cent milliards d’euros ont été débloqués en juin pour moderniser la Bundeswehr, un virage historique pour l’Allemagne ; en août, Moscou a passé pour plus de 8 milliards d’euros de commandes au complexe militaro-industriel du pays ; les États-Unis ont débloqué 3 nouveaux milliards pour soutenir Kiev, à la fin d’août ; pendant que Taipei proposait d’augmenter le budget de sa défense de 13,9 %…

La frénésie semble n’avoir plus de limites et elle concerne tous les types d’armement. Les principales bénéficiaires de cette avalanche de commandes ? Des entreprises américaines : Lockheed Martin et Raytheon Technologies, qui pourraient toutefois, explique la Nikkei Asia, ne pas pouvoir honorer tous leurs contrats, en raison des tensions sur les chaînes d’approvisionnement.

Une hypothèse qu’on en viendrait à souhaiter, tant “l’emballement de l’Occident en matière de dépenses militaires nourrit la paranoïa des régimes dictatoriaux”, écrit le journal britannique I, en dénonçant très clairement la responsabilité américaine dans cette escalade. Vingt ans après le désastre en Irak, “Washington commet la même erreur : dépenser des sommes folles dans des armes dont il n’a pas besoin”.

Retour en juin, à Villepinte. Un journaliste du quotidien suisse Neue Zürcher Zeitung s’est rendu au Salon de l’armement et raconte de façon assez savoureuse l’ambiance très particulière qui règne au milieu des marchands de canons et de leurs clients. “Village d’en haut contre village d’en bas – peut-être les contradictions de l’âme humaine ne sont-elles nulle part plus saillantes que lors d’un salon consacré à la défense”, écrit cet envoyé très spécial. Ici, “il est question de ‘sécurité’, et non de ‘guerre’, de ‘défense’, jamais d’‘attaque’. Nul ne se réjouit de la situation en Ukraine, mais force est de reconnaître qu’elle est bonne pour les affaires.”

C’est un article étonnant et assez éloigné, en apparence, du terrain de la géopolitique, mais qui traduit assez bien cette fièvre pour les armes.

“Personne dans l’assistance n’est là pour célébrer la guerre mais pour fêter le lancement du char. Ici, personne ne veut évidemment tuer qui que ce soit, mais tous vantent la ‘létalité nettement supérieure’ de ce nouveau modèle.”

La guerre technologique, désincarnée, sans visages, ni victimes.

Claire Carrard

Claire Carrard

Auteure pour le Courrier international.

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