Édition du 27 septembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Europe

A ces Africains bâtisseurs de la France.

Les laborieux du mois d’août

Des astreintes et un cahier des charges à honorer quelles qu’en soient les conditions climatiques. Sur le chantier de la ligne 11 du métro parisien en extension et du tramway, les ouvriers africains triment comme des forçats dans la poussière, la canicule et le boucan, pour un salaire dérisoire.

De Paris, Omar HADDADOU

Derrière chaque commodité occidentale, se cache une pénibilité africaine ! Des mains rugueuses, vilainement écorchées, un visage émacié saupoudré de plâtras, buriné par l’effort éprouvant que sollicite l’ouvrage titanesque 8 heures durant. Ousmane est à bout de force. Il n’en peut plus ! D’un geste brutal, il balance le marteau piqueur massif de 110 décibels à même le sol. Le maudit… L’épuisement est tel que le sexagénaire malien - tout en nage et finissant - manque de tomber.

La pénibilité a eu raison de lui. Il s’écroule devant moi en quittant la zone des travaux, sans piper mot ; pendant que son collègue sénégalais Ahmadou, pioche à la main, continue d’ahaner en creusant, à grands peines, la tranchée destinée au câblage. Une souffrance de la main d’œuvre étrangère que l’extrême Droite française, présentement en délectation estivale sur le littoral, se garde abjectement d’évoquer dans ses discours. Pis encore, elle s’emploie à lui dénier le droit de vote. Il est à peine dix heures et le mercure frôle les 40 C°. Le chantier épouse des allures d’un bagne.

Thomas, en charge de la bétonnière, partage le même calvaire que ses collègues expatriés africains.

Il fait montre d’une humilité quand je lui déclare : « Moi je ne trouve pas les termes adéquats pour qualifier ce que vous faites. Ça vous plait ? ». Il tempère : « Y a pire ! ». A la question s’il va prendre une bonne douche à midi avant de reprendre à 7 heures le lendemain, il pointe : « Ah, non, là , il y a une rupture pour une heure et ça repart. Abasourdi, je plaide pour un salaire de 4000 euros minimum. Il part en rire le beau gosse du BTP, puis reprend sur un ton gouailleur : « Ecrivez, écrivez ! Il faut remonter ! fait-il en brandissant son index pour désigner la hiérarchie. Je lui parle d’inégalités dans ce monde, il réplique : Ce n’est pas nouveau. Et ça ne changera pas. Je poursuis avec une dose de pertinence en soulignant que cette réalité échappe aux responsables. Il objecte en tirant son paquet de cigarettes de sa combinaison de travail : « Non, elle ne leur échappe pas. De toute façon, dans ce monde, moins t’en fais, moins on te demande et mieux t’es payé ». Je lui serre la main pour son franc-parler et toute la bonasserie qu’il m’a réservée.


Osmane passe devant nous tout démoli d’éreintement. Je le choppe en lui demandant si c’est dur de travailler sous une telle fournaise. Il répond, évasif : « Il faut quelqu’un qui le fasse ». Quant à la paie, il répond par oscillation de la main, avant d’affirmer : «  Avant, c’était catastrophique. L’indice de nos traitements était gelé pendant des années face à l’inflation. Les augmentions de salaire se négociaient par certains sous cape avec la direction, au détriment des ouvriers africains, comme les manœuvres qui assuraient le travail le plus fastidieux en payant de leur santé. Mais maintenant, avec le nouveau patron, ça va. Je parle de mon cas. Les autres, je ne sais pas  ».

Osmane et Ahmadou suent sang et eau, à longueur de journée. Bientôt ils vont à la retraite. Ils espèrent un retour au bercail, là-bas en Afrique auprès des leurs. Mais ils ne sont que l’ombre d’eux-mêmes « Die Leichen ». La besogne de l’exil les a impitoyablement broyés. Rien qu’à les considérer, cela vous noue la gorge. Un supplice innommable !
Chaque année, des centaines de maladies (40.219 cas en 2021 en France) professionnelles faisant état de pertes auditives, liées au bruit, d’accidents et de pathologies sévères, sont déclarés dans le BTP en Hexagone.


Au moment où les Français (es ) se délectent du plaisir estival, sous un parasol, sur un Paddle, un Jet-Ski, à bord d’un plaisancier, nos deux Africains, bâtisseurs du confort de la 5ème puissance, n’auront pour seule gratification de fin de carrière, que de méditer la profondeur de leur souffrance, dans une société qui cache mal les survivances du néocolonianisme.
O.H

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