Édition du 10 décembre 2019

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Mouvement syndical

France

Au cœur de la grève : les doutes et la foi des syndicalistes de Total

Immersion dans l’univers syndical de la plus grande raffinerie de France, où plane le spectre d’une pénurie de carburants.

Immersion dans l’univers syndical de la plus grande raffinerie de France, où plane le spectre d’une pénurie de carburants.

A l’heure où cet article est mis en ligne, les douze raffineries que comporte le sol français ont enclenché l’arrêt total de leur production. Depuis plusieurs semaines déjà même pour certaines.

Alors que plane le spectre d’une pénurie prochaine de carburant, tournons-nous vers les moteurs de ce tour de force inédit : les syndicats. Immersion dans l’univers syndical de la plus grande raffinerie de France, à Gonfreville-L’Orcher, où les doutes et motivation de ces hommes et de ces femmes battent les cartes de l’approvisionnement en carburant de tout un pays.

Lorsque Thierry Defresne, délégué syndical CGT de Total, m’accueille à la gare du Havre, il a les traits tirés. Mais il sourit :
« Oui, la grève continue, l’arrêt total de la raffinerie est bien en route. Cela devrait arriver pour mercredi prochain, le temps d’assurer l’interruption complète des unités concernées. Cela prend plus de temps que les autres sites du pays, vu notre taille. »

En effet, c’est en arrivant aux abords du site que l’on se rend compte de l’étendue des infrastructures : sur cinq kilomètres de long et deux de large se dispersent une nuée de cheminées, d’immenses réservoirs aux tailles et formes parfois extravagantes, émergeant ça et là d’un enchevêtrement de tubes métalliques.

Le site étant classé Sévéso (établissement présentant un risque industriel), je ne peux avoir accès à la totalité de l’entreprise. Essentiellement pour des raisons de sécurité. D’ailleurs, seul le local syndical m’est accessible. Quelque part, cela tombe bien.
Trois fois par jour, vote à main levée

La raffinerie de Gonfreville-L’Orcher emploie 1 600 personnes. 700 travaillant de jours, 600 effectuant « les quarts » : ils travaillent le jour ou la nuit, selon leurs horaires. La machinerie ne peut en effet jamais s’arrêter de tourner. Pour ce qui est de la vie syndicale de l’entreprise, la CGT, Sud Chimie et la CGC occupent le terrain. Les deux premiers mobilisant toutes leurs forces dans l’action qui nous intéresse.

Devant l’entrée du site, les discours se préparent. Philippe Saunier, casquette et écharpe rouge, autre membre actif de la CGT, s’apprête à asséner ses « chers camarades » et autres « les copains de… sont venus nous soutenir », afin de fédérer son auditoire.

Car c’est le même rituel, trois fois par jour : à chaque relève du personnel des quarts, un vote à main levée est organisé afin de voir si la grève est reconduite :
« Comme la machine est lancée de toute façon, il est impossible de revenir en arrière du jour au lendemain. Et ce qui est encore plus paradoxal, c’est que pour arrêter la raffinerie, ça demande beaucoup de boulot et de concentration. Il y a un réel danger. »

Alors que les travailleurs se rassemblent, les syndicalistes blaguent entre eux des événements de la veille. Au sujet d’un gigantesque réservoir de gaz à évacuer, afin d’en éviter sa vente ou son transfert hors du site, Thierry Defresne avait proposé d’en profiter pour remplir tous les briquets des salariés. Mais l’idée n’est pas passée. « On ne doit pas être assez de fumeurs », enchérit une jeune mère de famille.

L’humour et les blagues ont toute leur importance car malgré l’apparente bonhommie, les corps se révèlent tendus. Les regards se croisent et certains yeux se baissent au moment du vote. A la question de savoir qui ne fera pas grève ce jour, quelques mains à peine se lèvent à l’arrière de la petite foule. Le taux de ralliement est particulièrement bon aujourd’hui.

Mais j’en suis conscient : la plupart des gens que je rencontre à cet endroit font partie des sympathisants syndicalistes ou participent à la grève. Tous les autres, je ne les croise pas à cause de mes restrictions d’accès. Un homme m’avouera tout de même à demi-mot qu’il ne soutient pas ce mouvement : il n’apprécie pas que l’on se serve de l’entreprise afin de faire pression sur une décision politique très générale. Il ne fera pas grève aujourd’hui.
« En trente-quatre ans chez Total, je n’ai jamais vu ça »

Savoir si ce mouvement solidaire entre les raffineries va persister reste une question centrale. Il ne semble en tout cas pas montrer de signe de faiblesse. Surtout pas au vu des multiples échanges que les différentes raffineries entretiennent entre elles : elles s’observent les unes les autres afin de voir où en est le mouvement.

Pour certains même, cette mobilisation a quelque chose d’inédit, à la fois par son ampleur et l’aura qu’elle dégage. C’est le cas de Sylvie, la cinquantaine passée :
« En trente-quatre ans chez Total, je n’ai jamais vu ça : avoir toutes les raffineries bloquées en même temps, c’est inédit pour moi. »

Malgré la peur de perdre leurs salaires, les travailleurs rencontrés sont profondément motivés pour faire stopper la réforme. Conscients d’être aux commandes d’un secteur clé, beaucoup se voient comme les instigateurs tout désignés d’un mouvement de grande ampleur.

C’est au coin d’une table, chez Sud chimie, que je rencontre Patrick Kermarrec, 54 ans. Ses questions, sa franchise et son honnêteté m’interpellent. Loin des discours militants que j’ai entendus depuis le début de la journée, il me parle de ses doutes, de ses appréhensions :
« Je suis convaincu de me battre pour quelque chose d’important. Mais j’appréhende de ne pas parvenir à fédérer les gens, de ne pas arriver à les convaincre, de ne pas bien m’y prendre.

C’est comme pour le blocage que l’on organise : ce n’est jamais plaisant de stopper son outil de travail, c’est pas ce qu’on préfère. Le but derrière ça, c’est de bloquer l’économie et non de bloquer les gens. »

Alors que la nuit tombe derrière les fenêtres du local CGT, Thierry et Philippe m’évoquent à leur tour ce sujet plus délicat :
« La peur reste toujours quelque part. On a peur d’envoyer les salariés dans le mur, de faire un mauvais choix, de ne pas être assez à leur écoute et ainsi de perdre notre rôle moteur.

Alors, quand tu doutes, tu te dois de repenser au bien-fondé de ce que tu fais, et pourquoi tu le fais. On sortira de ce blocage la tête haute. »

En quittant la raffinerie, il est plus de 21 heures. La relève des quarts apporte les dernières informations diffusées dans les journaux télévisés. Le mouvement de blocage occasionne de plus en plus de mécontentements, selon les reportages diffusés. Sylvie prend le micro :
« Le gouvernement va maintenant contre-attaquer via les médias, pour nous critiquer. Mais on doit tenir bon ! Voilà… Merci. »

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