Édition du 21 juin 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Europe

Autodétermination et la guerre en Ukraine

Nous ne pouvons pas savoir comment l’Ukraine évoluera après la guerre. Mais nous savons qu’il y aura d’horribles conséquences si la Russie gagne.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Il y a deux mois, lorsque j’ai écrit « Une lettre à la gauche occidentale depuis Kiev », j’espérais que le choc de l’invasion russe et les voix de la gauche ukrainienne pousseraient les gauchistes occidentaux à reconsidérer leur approche. Malheureusement, trop d’entre eux ne l’ont pas fait. Dans leurs analyses de la guerre, les Ukrainiens ne sont que des victimes ayant besoin d’une aide humanitaire, et non des sujets ayant des souhaits qui devraient être respectés.

Bien sûr, cela ne s’applique pas à tous les partis de gauche, tant s’en faut. Les partis de gauche scandinaves ainsi que ceux d’Europe de l’Est ont écouté les Ukrainiens et soutenu les livraisons d’armes à l’Ukraine. Certains progrès ont lieu parmi les socialistes américains. Mais malheureusement, même une déclaration commune des socialistes ukrainiens et russes n’a pas convaincu suffisamment de personnes pour soutenir l’aide militaire. Permettez-moi d’essayer de m’adresser à la gauche une fois de plus.

Une guerre juste ?

Commençons par répondre à une question courante : «  Pourquoi l’Ukraine fait-elle l’objet d’une telle attention et d’une telle aide alors que d’autres conflits armés dans le monde n’en bénéficient pas ? »

Tout d’abord, les conséquences potentielles de la guerre ne sont-elles pas une raison suffisante pour y accorder plus d’attention ? À quand remonte la dernière fois où le monde a été aussi proche de la menace d’une guerre nucléaire ? Deuxièmement, je suis d’accord pour dire que les autres conflits ne font pas l’objet d’une attention suffisante. Comme je l’ai déjà écrit, le fait que l’Europe ait tellement mieux traité les réfugiés ukrainiens que leurs homologues syriens et afghans est dû au racisme. C’est le moment de critiquer les politiques migratoires et de souligner que l’aide apportée aux réfugiés ukrainiens devrait être fournie à tous les réfugiés.

Je me souviens d’un autre conflit armé où une partie de la gauche avait ses « bons » (et ses « bonnes ») [combattant es] et leur accordait une attention démesurée par rapport aux autres conflits armés : le Rojava.

L’Ukraine n’est pas le Rojava, et nous pouvons énumérer de nombreuses récriminations concernant les politiques intérieure et étrangère de Zelensky. L’Ukraine n’est même pas une démocratie libérale classique : ici, chaque nouveau président tente d’amasser le plus de pouvoir possible via des mécanismes informels, le parlement adopte des lois anti-constitutionnelles et les droits et libertés des citoyens sont souvent violés. Même pendant la guerre, le gouvernement ukrainien a adopté une loi restreignant les droits du travail. À cet égard, le pays n’est pas très différent du reste de l’Europe de l’Est.

Cela signifie-t-il que les Ukrainiens doivent abandonner la lutte ? Pour moi, la réponse est évidente : j’ai décidé de m’engager dans les forces de défense territoriale au début de la guerre. Mais je suis loin d’être le seul. Des anarchistes d’Ukraine, du Bélarus, et même quelques-uns de Russie se battent actuellement dans la défense territoriale ou l’aident. Ils n’aiment pas Zelensky et l’État lui-même, ils ont été arrêtés à plusieurs reprises par la police lors de manifestations (comme je l’ai été), et certains anarchistes étrangers ont été confrontés à des tentatives d’expulsion par les services spéciaux. Mais nous sommes quand même entrés en guerre. Vous pouvez penser que ce ne sont pas de « vrais » anarchistes – ou vous pouvez envisager l’idée que nous savons quelque chose sur l’Europe de l’Est que vous ne comprenez pas.

Je suis socialiste, et je ne pense pas que l’on doive défendre son pays dans une guerre défensive. Une telle décision doit dépendre de l’analyse des participants, de la nature sociale de la guerre, des sentiments de la population, du contexte général et des conséquences potentielles des différentes issues. Si l’Ukraine était dirigée par une junte fasciste et que la situation était celle présentée par la propagande russe, je condamnerais quand même l’invasion, mais je ne rejoindrais pas l’armée.
Mener une lutte partisane indépendante serait plus approprié. Il y a d’autres invasions, comme celle des États-Unis en Afghanistan ou en Irak, qui devraient être condamnées, mais aurait-il été juste de se battre pour les régimes des talibans ou de Saddam Hussein ? J’en doute. La démocratie ukrainienne, loin d’être parfaite, mérite-t-elle d’être protégée du régime parafasciste de Poutine.
Oui.

Je sais que beaucoup n’apprécient pas cette analyse. Après 2014, lorsqu’il est devenu populaire en Ukraine de qualifier Poutine de fasciste, j’ai critiqué ce point de vue. Mais ces dernières années, le régime de Poutine est devenu de plus en plus autoritaire, conservateur et nationaliste, et après la défaite du mouvement anti-guerre, sa mutation a atteint un nouveau niveau. Des intellectuels de gauche russes tels que Greg Yudin et Ilya Budraitskis affirment que le pays se dirige vers le fascisme.

Dans de nombreux conflits armés, il est juste d’en appeler à la diplomatie et au compromis. Souvent, dans le cas de conflits ethniques, les internationalistes ne doivent pas prendre parti. Mais cette guerre ne se présente pas ainsi. Contrairement à la guerre de 2014 dans le Donbass, qui était compliquée, la nature de la guerre actuelle est en fait simple. La Russie mène une guerre impérialiste agressive ; l’Ukraine mène une guerre de libération du peuple. Nous ne pouvons pas savoir comment l’Ukraine se développera après la guerre – cela dépend d’une pléthore de facteurs. Mais nous pouvons dire avec certitude que ce n’est que si l’Ukraine gagne qu’il y aura une chance de changement progressif. Si la Russie gagne, les conséquences seront horribles. C’est la principale raison de soutenir la résistance ukrainienne, y compris par une aide militaire.

L’extrême droite ukrainienne

Ici, certain es lecteurs et lectrices pourraient vouloir poser une autre question : « Qu’en est-il de l’extrême droite ukrainienne ? » Dans les débats les plus raisonnables sur ce sujet, une partie insiste toujours sur le faible soutien électoral de l’extrême droite et son manque de représentation au parlement, tandis que l’autre partie souligne que, en raison de l’infiltration des forces de l’ordre et de la participation active aux manifestations de rue, l’extrême droite a eu une influence disproportionnée sur la politique ukrainienne. Ces deux affirmations sont vraies, mais il y a un fait important que les deux parties ignorent généralement : l’influence disproportionnée de l’extrême droite était fondée en grande partie sur la faiblesse de la société civile et de l’État, et non sur leur puissance. La présence de l’extrême droite se fait sentir dans toute l’Europe de l’Est, mais la dynamique est différente dans chaque pays. À la fin des années 2000, l’extrême droite russe a semé la terreur dans les rues : attentats à la bombe, pogroms et autres attaques meurtrières. Après l’émeute de la place Manezhnaya en 2010, l’État russe a commencé à sévir, et les membres de l’extrême droite russe ont fui le pays ou ont été emprisonnés. Certains ont trouvé refuge en Ukraine, qui était un endroit sûr, notamment parce que l’appareil répressif de l’État ukrainien est beaucoup plus faible. (La faiblesse relative de l’État a également été la principale raison du succès des manifestations de masse en Ukraine par rapport au Bélarus, où les manifestants ont été confrontés à la détention arbitraire et à la torture, ou au Kazakhstan, où les forces de sécurité soutenues par la Russie ont mené une répression meurtrière). Ces dernières années, le pouvoir de l’extrême droite en Ukraine a été soumis à de nouveaux défis. Depuis Maidan, le développement de la société civile a modifié l’équilibre des forces dans la politique de la rue. Jusqu’à récemment, il n’y avait pas toujours une ligne claire entre l’extrême droite et les autres forces politiques. Mais cela change progressivement grâce à l’essor des mouvements féministes et LGBT, qui s’opposent aux radicaux de droite. Enfin, grâce à la campagne contre l’expulsion de l’anarchiste biélorusse Aleksey Bolenkov et à la protection du quartier de Podil contre l’extrême droite à Kyiv l’année dernière, on a assisté à une résurgence du mouvement antifa dans les rues.

Depuis 2014, l’extrême droite a compensé ses échecs électoraux en renforçant sa présence dans la rue et en consolidant son alliance avec les libéraux, qui s’est formée pendant les années de lutte contre le régime de Ianoukovitch. Mais cette alliance a commencé à s’effondrer progressivement après l’arrivée au pouvoir de Zelensky en 2019. L’extrême droite, en particulier le mouvement Azov, était en crise. Et après la démission du ministre de l’intérieur Arsen Avakov, qui était considéré comme le patron d’Azov, l’appareil d’État a commencé à les traiter plus avec plus distance.

Bien sûr, la guerre a tout changé, et la suite des événements dépend de nombreux facteurs. La participation de l’extrême droite ukrainienne à la guerre actuelle est moins perceptible qu’en 2014, à une exception évidente – le régiment Azov. Mais tous les combattants d’Azov ne sont pas aujourd’hui d’extrême droite, et en tant que membres de la Garde nationale et des forces armées, ils exécutent les ordres du haut commandement. Et même Azov ne représente qu’une petite partie de la résistance ukrainienne. Par conséquent, il n’y a aucune raison de supposer que la guerre actuelle entrainera la montée de l’extrême droite autant que la guerre de Donbass.

Aujourd’hui, la principale menace pour les citoyen es ukrainien es n’est pas l’extrême droite ukrainienne, mais les occupants russes. Ce qui inclut les groupes qui ont souvent été attaqués par l’extrême droite ces dernières années, comme les Rroms ou les LGBT, qui sont également actifs dans la résistance ukrainienne. Cela vaut également pour les habitants du Donbass. La propagande russe a hypocritement utilisé les habitants du Donbass pour justifier l’invasion, accusant l’Ukraine de « génocide » alors que l’armée russe rase les villes de la région. Alors que les gens rejoignent d’immenses files d’attente pour s’enrôler dans la défense territoriale en Ukraine, dans la partie du Donbass contrôlée par la Russie, les hommes sont pris dans la rue, enrôlés de force et jetés au combat, sans formation, comme de la chair à canon.

Conflit interimpérialiste

Un autre argument courant contre la résistance ukrainienne est qu’il s’agit d’une guerre par procuration entre l’Occident et la Russie. Tout conflit militaire est à plusieurs niveaux, et l’une des composantes de la confrontation actuelle est un conflit interimpérialiste. Mais si cela suffit pour parler de guerre par procuration, presque tous les conflits armés dans le monde sont des guerres par procuration. Au lieu de se disputer sur le terme, il est plus important d’analyser le degré de dépendance de l’Ukraine vis-à-vis de l’Occident, et de comprendre les objectifs des deux camps impérialistes.

L’Ukraine est bien moins un mandataire occidental que les Kurdes syriens n’étaient des mandataires des États-Unis pendant leur lutte héroïque contre l’État islamique. Mais les mandataires ne sont pas des marionnettes. Ce sont des acteurs locaux qui reçoivent un soutien militaire d’autres États. Les premiers comme les seconds ont leurs propres intérêts, qui peuvent ne coïncider que partiellement.
Et tout comme les gauchistes ont soutenu les combattants du Rojava malgré le fait que les Kurdes syriens reçoivent une aide militaire américaine, les gauchistes devraient soutenir le peuple ukrainien. La politique socialiste en matière de conflits armés devrait être basée sur l’analyse de la situation sur le terrain plutôt que sur le fait qu’une puissance impériale soutienne un côté ou l’autre.

Ces derniers mois, certains gauchistes ont utilisé l’histoire de la Première Guerre mondiale pour affirmer que les socialistes ne devraient soutenir aucun des deux camps dans les conflits interimpérialistes. Mais la Seconde Guerre mondiale était également un conflit interimpérialiste. Cela signifie-t-il qu’aucun des deux camps n’aurait dû être soutenu dans cette guerre ? Non, car le conflit interimpérialiste n’était qu’une dimension de cette guerre.

Dans un article précédent, j’ai rappelé que de nombreux représentants des mouvements anticolonialistes n’ont pas voulu se battre pour leurs colonisateurs pendant la Seconde Guerre mondiale, et l’un des dirigeants du Congrès national indien, Chandra Boss, a même collaboré avec l’Allemagne nazie. Mais il convient également de mentionner les paroles de Jawaharlal Nehru : dans le conflit entre le fascisme et la démocratie, nous devons être sans équivoque du côté de cette dernière. Il convient également de mentionner que le plus cohérent des dirigeants de l’INC [Congrès national indien] à soutenir la guerre des Alliés était M. N. Roy, son membre le plus à gauche. Bien sûr, cela ne signifie pas que Roy a soudainement commencé à soutenir l’impérialisme britannique. De même, soutenir la lutte contre l’impérialisme russe n’implique pas un soutien à l’impérialisme américain.

Bien sûr, la situation est différente aujourd’hui. La participation directe d’autres États à la guerre ne fera qu’aggraver la situation. Mais les socialistes devraient soutenir la pression économique sur la Russie et exiger des sanctions plus sévères et des embargos sur le pétrole et le gaz russes. Bon nombre des sanctions actuellement en place sont conçues pour affaiblir l’industrie militaire russe et ainsi entraver la capacité de la Russie à poursuivre le combat. Les gauchistes devraient également soutenir les sanctions sur les importations de pétrole et de gaz en provenance de Russie, ce qui augmentera encore la pression économique sur Poutine pour qu’il mette fin à la guerre.

Les États-Unis ont peut-être appris leur leçon en se déshonorant en Irak et en Afghanistan. La Russie doit maintenant apprendre sa leçon elle aussi, et plus elle sera dure, mieux ce sera. Les défaites suite à une guerre ont à plusieurs reprises provoqué des révolutions, y compris en Russie. Après que la Russie a perdu la guerre de Crimée en 1856, le servage a finalement été aboli dans l’empire russe. La première révolution russe de 1905 a eu lieu peu après la défaite de la Russie dans la guerre russo-japonaise. Une défaite contre l’Ukraine pourrait déclencher une nouvelle révolution. Avec Poutine toujours au pouvoir, un changement progressif en Russie et dans la plupart des États post-soviétiques est presque impossible.

Les États occidentaux partagent la responsabilité de cette guerre. Le problème est que de nombreux gauchistes radicaux critiquent ces États pour de mauvaises raisons. Au lieu de critiquer la fourniture d’armes à l’Ukraine, ils devraient critiquer le fait que même après l’annexion de la Crimée et l’invasion du Donbass, les pays de l’UE ont continué à vendre des armes à la Russie. Ce n’est qu’un exemple. La responsabilité de cette décision incombe aux gouvernements occidentaux, pas à la gauche. Mais plutôt que d’essayer d’améliorer la situation, une grande partie de la gauche essaie bêtement de rendre les choses pires.

Les Ukrainiens savent bien que la guerre est terrible. Ce n’est pas notre première guerre. Nous vivons dans les conditions d’un conflit larvé dans le Donbass depuis des années. Nous subissons des pertes importantes dans cette guerre, et nous continuerons à souffrir si la guerre s’éternise. C’est à nous de décider quels sacrifices nous sommes prêts à faire pour gagner, et quels compromis nous devons faire pour arrêter la mort et la destruction. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement américain est d’accord avec cela, alors qu’une grande partie de la gauche préfère adopter une approche plus impériale, exigeant que l’Occident décide pour nous.

Jusqu’à présent, le Kremlin n’a pas été disposé à faire de sérieuses concessions. Ils attendent que nous nous rendions. Mais les Ukrainiens n’accepteront pas la reconnaissance de leurs conquêtes territoriales. Certains affirment que la fourniture d’armes à l’Ukraine prolongera la guerre et augmentera le nombre de victimes. En fait, c’est le manque de fournitures qui provoquera cela. L’Ukraine peut gagner, et la victoire de l’Ukraine est ce que la gauche internationale devrait défendre. Si la Russie gagne, elle créera un précédent pour le redécoupage forcé des frontières des États et poussera le monde vers une troisième guerre mondiale.

Je suis devenu socialiste en grande partie sous l’influence de la guerre dans le Donbass et de ma prise de conscience que seul le dépassement du capitalisme nous donnera une chance d’avoir un monde sans guerre. Mais nous ne parviendrons jamais à cet avenir si nous choisissons la non-résistance à l’intervention impérialiste. Si la gauche n’adopte pas une position correcte sur cette guerre, elle se discréditera et se marginalisera. Et nous devrons travailler pendant longtemps pour surmonter les conséquences de cette absurdité.

Taras Bilous, 4 mai 2022

Taras Bilous est un historien ukrainien militant de l’organisation Mouvement social. Rédacteur de la revue Commons : Journal of Social Critique, il couvre les thèmes de la guerre et du nationalisme.

https://www.dissentmagazine.org/online_articles/self-determination-and-the-war-in-ukraine
Traduction Léonie Davidovitch

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https://ukrainesolidaritycampaign.org/2022/05/06/self-determination-and-the-war-in-ukraine/
L’autodeterminazione e la guerra in Ucraina
https://refrattario.blogspot.com/2022/05/lautodeterminazione-e-la-guerra-in.html#more

Publié dans Brigades éditoriales de solidarité : Soutien à l’Ukraine résistante n°6 :
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/05/09/les-cahiers-de-lantidote-soutien-a-lukraine-resistante-volume-6/

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