Édition du 31 mars 2020

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États-Unis

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Bilan de la guerre de classe

Dans le New York Times du 26 novembre 2006, Warren Buffett, un des hommes d’affaires les plus riches des Etats-Unis, avait déclaré : « La guerre des classes existe, d’accord, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui fait cette guerre, et nous sommes en train de la gagner. »

Dans le New York Times du 26 novembre 2006, Warren Buffett, un des hommes d’affaires les plus riches des Etats-Unis, avait déclaré : « La guerre des classes existe, d’accord, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui fait cette guerre, et nous sommes en train de la gagner. » (1). Quatre ans plus tard, Obama ou pas, ce constat ne fait que se confirmer avec la crise capitaliste, comme le souligne Bill Quigley dans cet article qui recense les dernières statistiques officielles.

Ces résultats ne sont évidemment pas le fruit d’un « processus naturel » ou de la « méchanceté des riches », mais bien la conséquence de la logique d’exploitation du système capitaliste. Une logique aggravée par les politiques néolibérales dominantes depuis 25 ans et qui connaissent aujourd’hui, avec la crise, un coup d’accélérateur, que se soit au Etats-Unis ou en Europe, avec l’offensive d’austérité. Les riches plus riches, le reste plus pauvre : jusqu’à quand ?

Les riches et les portes-paroles à leur solde mènent actuellement un intense travail de propagande et de tromperie en direction des pauvres et des classes moyennes. Ils sont parvenus à convaincre pas mal de monde qu’un socialisme diabolique est en train de fleurir dans le pays et de piller leurs richesses. Mais la tromperie ne peut pas durer, les faits disent le contraire.

Oui, il y a bien une guerre entre les classes sociales, la guerre des riches contre les travailleurs, les pauvres et la classe moyenne. Cette guerre existe depuis de nombreuses années. Regardons les faits, ces faits que les riches et les faux prophètes à leur service ne veulent pas que les gens connaissent.

Laissons Glenn Beck (un journaliste ultra-conservateur de la chaîne Fox-TV, NdT) pontifier sur les socialistes qui envahissent Washington. Ou Rush Limbaugh (autre journaliste droitier, NdT) pérorer sur la « lutte des classes d’un programme gauchiste qui détruira notre société ». Ce ne sont que deux exemples de ces portes-paroles à gages des riches, grassement rétribués pour ce faire.

La vérité c’est que depuis deux décennies, les riches aux Etats-Unis se sont fait plus riches, et les pauvres, les travailleurs et la classe moyenne, plus pauvres. Voyons les faits et jugeons-en par nous mêmes :
Les chiffres officiels sur la pauvreté aux Etats-Unis démontrent que nous avons aujourd’hui le taux de misère le plus élevé depuis 51 ans. Le taux de pauvreté officiel aux Etats-Unis est de 14,3%, c’est à dire 43,6 millions de personnes pauvres. Un enfant sur cinq aux Etats-Unis est pauvre ; un citoyen du troisième âge sur dix est pauvre.

Un travailleur sur six, soit 26,8 millions de personnes, est sans emploi ou sous employé. Le taux de chômage réel est de 17%. Officiellement, il y a 14,8 millions de personnes répertoriées par le gouvernement comme sans emploi, soit un taux de 9,6%. Le taux de chômage est encore pire pour les travailleurs afro-américains : 16,1% d’entre eux sont officiellement sans emploi. Par ailleurs, 9,5 millions de personnes, qui travaillent à temps partiel tout en cherchant un emploi plein temps, ne sont pas reprises dans les statistiques officielles du chômage.

C’est également le cas pour 2,5 millions de personnes qui sont enregistrées comme sans emploi, mais qui ne sont pas reprises dans les chiffres du chômage car elles sont sans travail depuis plus de 12 mois.

Cinquante millions de personnes, aux Etats-Unis, n’ont pas de couverture en soins de santé. Les femmes enceintes, aux Etats-Unis, courent un risque important de mourir par rapport aux femmes enceintes dans 40 autres pays. Les femmes afro-américaines enceintes ont presque quatre fois plus de probabilité de mourir que les femmes blanches.

Plus ou moins 3,5 millions de personnes, dont un tiers sont des enfants, n’ont pas de logement. Dans la banlieue d’Atlanta, 33,000 personnes ont sollicité un logement subsidié à bas loyer en août 2010. Lorsque la ville de Detroit a mis en place un programme d’urgence pour aider les personnes confrontées à l’expulsion de leur logement, plus de 50,000 personnes se sont précipitées pour tenter d’obtenir les 3,000 aides disponibles.

En 2009, c’est un nombre record de 2,8 millions de ménages qui ont reçu un avis d’exécution hypothécaire pour leur logement, soit bien plus qu’en 2007 et 2008. En 2010, on estime que ce nombre atteindra les 3 millions de ménages. Onze millions de propriétaires de leur propre logement (presque un sur quatre) aux Etats-Unis ont financièrement « la corde au cou » ou doivent rembourser plus pour leur hypothèque que la valeur de leur maison.

Il y a 49 millions de personnes aux Etats-Unis qui mangent uniquement parce qu’elles reçoivent une aide alimentaire, ou parce qu’elles vont dans les soupes populaires et caritatives. 16 millions de personnes sont tellement pauvres qu’elles sautent des repas ou renoncent à certains aliments. Il s’agit des chiffres les plus élevés enregistrés depuis l’existence de ces statistiques.

Le revenu annuel moyen pour un foyer « blanc » aux Etats-Unis est 51,861 dollars ; de 65,469 dollars pour un foyer « asiatique » ; 32,584 pour les afro-américains ; 38,039 pour les latinos.

Il y a une génération ou deux, il était possible pour une famille moyenne de vivre avec un seul revenu. Aujourd’hui, deux revenus sont nécessaires afin de parvenir au même standard de vie. Les salaires n’ont pas évolué au même rythme que les prix ; ajustés avec l’inflation, ils n’ont fait que se réduire depuis les 10 dernières années. Les coûts du logement, de l’éducation et des soins de santé ont augmenté plus vite que les salaires.

En 1967, 60% des ménages, situés entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres, ont reçus plus de 52% de tous les revenus. En 1998, c’était 47%. La proportion correspondante aux foyers les plus pauvres a également diminué, tandis que celle des 20% les plus riches a augmenté.

Pour la première fois depuis 1940, les revenus réels des ménages sont moindre à la fin du cycle économique de la décennie 2000 qu’à ses débuts. Malgré le fait que les salariés aux Etats-Unis travaillent de manière plus intensive et plus dure que jamais, la part de leur revenus dans les richesses totales qu’ils contribuent à créer diminue sans cesse. C’est le cas pour les salariés blancs, mais c’est encore plus vrai pour les Afro-américains.

Les riches plus riches

La fortune des 400 personnes les plus riches des Etats-Unis a augmenté de 8% en moyenne au cours de la dernière année, pour atteindre 1,37 billions de dollars.

Le plus rétribué des directeurs des Fonds d’investissement en 2009, David Trepper, a « gagné » 4 milliards de dollars. Dans le reste du classement, d’autres directeurs ont été rétribués entre 900 millions et 3,3 milliards de dollars.

La répartition des richesses aux Etats-Unis est aujourd’hui aussi inégale qu’avant la Grande Dépression de la fin des années 1920. De 1979 à 2006, la part reçue par les 1% des plus riches du total des richesses produites aux Etats-Unis a plus que doublé, passant de 10 à 23%. Ces 1% des plus riches disposent d’un revenu annuel moyen de plus de 1,3 milliards de dollars. Au cours des 25 dernières années, plus de 90% du total de la croissance des revenus a abouti dans les poches des 10% les plus riches, laissant à peine 9% du reste se répartir parmi 90% de la population.

En 1973, pour 1 dollars versé en salaire à un travailleur, un patron en recevait 27. En 2007, la proportion a atteint 1 pour 275 dollars. Depuis 1992, le taux d’imposition moyen des 400 contribuables les plus riches a passé de 26,8% à 16,6%.

Les Etats-Unis ont les plus grandes inégalités entre riches et pauvres de toutes les nations industrialisées d’Occident et cela n’a fait qu’empirer depuis 40 ans. Le World Factbook, publié par la CIA, inclut un classement des inégalités entre les ménages à l’intérieur de chaque pays, au travers de l’Indice Gini. Les Etats-Unis étaient classés 45e dans ce classement en 2007, au même niveau que l’Argentine, l’Afrique du Sud et la Côte d’Ivoire. A titre de comparaison les autres pays sont : Japon (38e place), Inde (36e), Nouvelle-Zélande et Royaume Uni (34e), Grèce (33e), Espagne , France, Canada (32e), Corée du Sud (31e), Hollande, Irlande, Australie (30e), Allemagne (27e), Norvège (25e) et Suède (23e).

Naturellement, ces inégalités ont des conséquences en termes de santé, de nutrition, d’exposition à des conditions de travail dangereuses pour la santé et de mode de vie. Résultat, les riches vivent en moyenne cinq ans de plus que les pauvres aux Etats-Unis. En 2000, l’espérance de vie moyenne était de 74,7 ans pour les pauvres tandis que celle des riches était de 79,2 ans.

Conclusion

Tels sont les faits extrêmement préoccupants pour quiconque s’intéresse à la justice sociale, à l’égalité des chances ou à la justice tout court.
Le président Thomas Jefferson a observé un jour que la restructuration systématique de la société au profit des riches et au détriment des pauvres et de la classe moyenne est une tendance naturelle chez les premiers : « L’expérience nous enseigne que l’homme est le seul animal qui dévore sa propre espèce... On ne peut trouver aucune douce parole pour décrire la déprédation générale des pauvres de la part des riches ».

Les riches sont aujourd’hui occupés à dresser un écran de fumée avec le prétendu « socialisme » qui se répand aux Etats-Unis afin de détourner
l’attention sur leur voracité et leur appropriation prédatrice des richesses. Ceux qui « crient au loup » du « socialisme » le font pour continuer à s’enrichir et pour garder le pouvoir. Mais ils ont raison sur un point : il y a bel et bien une guerre de classes en cours aux Etats-Unis. Et les riches sont en train de gagner cette guerre, il est temps que les autres se dressent et luttent pour la justice sociale.

Bill Quigley est directeur du Centre pour les droits constitutionnels et professeur de droit à l’Université de Loyola à La Nouvelle Orléans.
Publié dans Conterpunch http://www.counterpunch.org/quigley10252010.html

Sources :

Bureau de recensement des Etats-Unis

Département du Travail des Etats-Unis. Rapport du Bureau des Statistiques du Travail d’octobre 2010).

Amnesty International Maternal Health Care Crisis in the USA

National Law Center on Homelessness and Poverty

Departement of Agriculture, Economic Research Service

Reuters and Realty Trac

« Home truth », The Economist, 23 octobre 2010

Jared Bernstein and Heidi Shierholz, State of Working in America

Forbes 400 : « Les supers-riches se sont plus riches », 22 septembre 2010, Money.com

Business Insider. “Meet the top 10 earning hedge fund managers of 2009.”
US Internal Revenue Service

CIA The World Factbook

Elise Gould, “Growing disparities in life expectancy,” Economic Policy Institute

(1)http://www.nytimes.com/2006/11/26/business/yourmoney/26every.html?_r=3&ex=1165554000&en=02ed48ae1473efe0&ei=5070&oref=slogin&oref=slogin

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