Édition du 16 juin 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

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Capitulation entre adultes

Le confinement dû à la pandémie m’a donné l’occasion de lire une série de nouveaux ouvrages d’économie, dont quelques marxistes. Il semble que de nombreux économistes de premier plan ont publié de nouveaux travaux au cours de ces deux derniers mois. J’en proposerai des recensions dans les prochaines semaines. Je commence aujourd’hui avec Capitulation entre adultes, d’Éric Toussaint, publié en français et en grec en mars 2020 et qui sera disponible en anglais avant la fin de l’année. Éric Toussaint nous ramène en plein cœur de la crise de la dette grecque, lorsque la Troïka (Commission européenne, BCE et FMI) a tenté d’imposer au peuple un programme d’austérité drastique en contrepartie d’une « opération de sauvetage » visant à couvrir les dettes contractées par les banques et le gouvernement grecs auprès de créanciers étrangers, alors que les possibilités d’emprunt du pays sur les marchés se tarissaient et que le gouvernement s’acheminait vers le défaut de paiement.

11 juin 2020 | tiré du site du CADTM
https://www.cadtm.org/Capitulation-entre-adultes
 
Début 2015, le peuple grec élit à la tête de l’État le parti de gauche Syriza, qui prône la résistance aux mesures d’austérité. Le nouveau Premier ministre Tsipras nomme au poste de ministre des Finances Yanis Varoufakis, un économiste de gauche renommé, en vue de négocier un accord avec la Troïka. Comme nous le savons désormais, Varoufakis ne réussira pas à persuader la Troïka et les dirigeants de l’Union européenne d’abandonner leurs exigences austéritaires. Tsipras convoque un référendum, par lequel il demande au peuple grec s’il faut déférer aux exigences de ces derniers. En dépit d’une campagne médiatique menée par la presse capitaliste, des terribles menaces de la Troïka et de l’étranglement de l’économie grecque et de ses banques par la BCE, le peuple grec vote à 60 % le rejet du programme de la Troïka. Pourtant, immédiatement après ce vote, Tsipras cède à la Troïka et fait siennes ses exigences.

Le ministre des Finances Varoufakis démissionne. Il écrira plus tard un compte-rendu de ces négociations avec la Troïka, intitulé Conversations entre adultes. Éric Toussaint est également en Grèce à ce moment-là. Il coordonne les travaux de la commission d’audit de la dette créée par la présidente du parlement grec en 2015 afin d’analyser la nature de la dette à acquitter par les Grecs auprès de banques européennes, de fonds spéculatifs et d’autres gouvernements : « J’ai vécu près de trois mois à Athènes entre février et juillet 2015 et, dans le cadre de mon travail de coordinateur scientifique de l’audit de la dette grecque, j’ai été en relation directe avec une série de membres du gouvernement d’Alexis Tsipras. » Toussaint rend compte lui aussi de ces évènements, et son récit diffère sensiblement de celui de Varoufakis, puisqu’il constitue une critique dévastatrice de la stratégie et des tactiques du gouvernement Syriza et de Varoufakis en 2015.

Ce qui s’est passé a-t-il encore de l’importance ? Pour Toussaint, la réponse est oui, car nous pouvons tirer d’importantes leçons de la crise de la dette grecque. La vision aujourd’hui communément répandue est que Syriza n’avait d’autre choix que de se soumettre à la Troïka, faute de quoi les banques grecques se seraient effondrées, l’économie aurait sombré corps et biens et la Grèce se serait fait expulser de l’Union européenne, charge à elle de se débrouiller seule. Le journaliste britannique de presse et de radio Paul Mason, par exemple, plutôt classé à gauche sur l’échiquier politique, écrit en 2017 : « Je continue de penser que Tsipras a eu raison de s’incliner face à l’ultimatum de l’Union européenne et que Varoufakis a eu tort avec sa stratégie basée sur la théorie des jeux ».

Toussaint rejette le scénario TINA (« There is no alternative », il n’y a pas d’autre solution) et défend qu’il existait une autre option pour Syriza. Il reproche en particulier à Varoufakis, pourtant ministre des Finances, de n’avoir pas identifié cette autre voie, ou à tout le moins de ne l’avoir pas empruntée. Du point de vue de Toussaint, Varoufakis est parti de la prémisse qu’il devait persuader les membres de la Troïka de se comporter en « adultes » afin d’en obtenir un compromis raisonnable. Dès le tout début du processus, Varoufakis a opposé à la Troïka des contre-propositions tout à fait minimes : « Varoufakis a assuré à ses interlocuteurs que le gouvernement grec ne demandait pas une réduction du stock de la dette et il n’a pas remis en question la légitimité ou la légalité des créances réclamées à la Grèce. » Il n’a jamais revendiqué le droit et la détermination du gouvernement grec à mener un audit de la dette grecque, affirme Toussaint.

Varoufakis n’a pas seulement déclaré que le gouvernement qu’il représentait ne dénoncerait pas les privatisations qui avaient été orchestrées depuis 2010, il a ouvert la voie à ce qu’il y en ait d’autres. Il est en effet allé répétant aux dirigeants européens que 70 % des mesures prévues par la Troïka dans son protocole d’accord (memorandum) étaient acceptables. Pendant que Varoufakis conversait « entre adultes » à huis clos, le gouvernement Syriza continuait de s’acquitter de plusieurs milliards d’euros de dette entre février et fin juin 2015, et ce alors même que la Troïka n’avait pas mis un seul euro sur la table. Les finances publiques se vidaient toujours plus, principalement au profit du FMI.

Lorsqu’ils ont convenu avec la Troïka de prolonger le deuxième protocole d’accord, fin février 2015, Varoufakis et le premier cercle autour de Tsipras n’ont jamais montré la moindre détermination à agir si les créanciers refusaient de faire des concessions, alors que ces derniers ne manifestaient que mépris pour le gouvernement grec.

Surtout, ajoute Toussaint, les ministres du gouvernement Syriza n’ont pas pris le temps de sortir et de rencontrer le peuple grec, de prendre la parole à l’occasion de rassemblements où se trouvaient d’autres représentants de la population grecque. Ils n’ont pas parcouru le pays pour rencontrer des électeurs et parler avec eux, pour expliquer ce qui se tramait au cours de ces négociations ou les mesures que le gouvernement entendait prendre pour combattre la crise humanitaire et relancer l’économie nationale. Ils n’ont absolument pas essayé d’en appeler au soutien des travailleurs d’Europe et d’ailleurs : Varoufakis et les autres ministres grecs concernés ont plutôt poursuivi sur la voie de la diplomatie secrète à huis clos, encourageant ainsi la Troïka à « maintenir les pires pratiques de chantage ».

Ces négociations ont culminé le 5 juillet 2015 avec la tenue du référendum. Tsipras espérait clairement du peuple grec qu’il s’incline et accepte les exigences de la Troïka sous la pression des médias et la menace d’une catastrophe économique et d’une expulsion de l’UE. Mais ce n’est pas comme ça que les choses se sont passées. Toussaint affirme que les résultats du référendum constituaient une occasion rêvée pour mobiliser la population grecque contre le chantage et les ultimatums de la Troïka et riposter par la suspension des paiements de la dette en attendant la fin d’un audit. Le gouvernement aurait dû annoncer la nationalisation des banques et mettre en place les mesures qui auraient permis d’enrayer la fuite des capitaux et de prendre le contrôle du système des paiements.

Comme le relève Toussaint : « Quand une coalition électorale ou un parti de gauche arrive au gouvernement, il ne détient pas le pouvoir réel : le pouvoir économique (qui passe par la possession et le contrôle des groupes financiers et industriels, des grands médias privés, du grand commerce, etc.) demeure aux mains de la classe capitaliste, le 1 % le plus riche. Cette classe capitaliste contrôle l’État, l’appareil judiciaire, les ministères de l’Économie et des Finances, la banque centrale, les grandes instances de décision… »

Ces écueils ont été ignorés, voire niés par les membres du gouvernement Syriza, y compris par son charismatique ministre des Finances, qui sont partis du principe que les représentants du capital au sein de la Troïka pouvaient être convaincus d’agir raisonnablement, en adultes. Ils ont omis la véritable nature de cette lutte, qui est une lutte de classes, alors qu’elle était pourtant au cœur du conflit qui les opposait. Comme le souligne Toussaint : « En réalité, une option stratégique majeure du gouvernement Syriza a été de ne jamais vouloir se confronter à la classe capitaliste grecque, ce qui a mené à la déroute. » Non seulement Syriza et le gouvernement n’ont pas cherché à s’appuyer sur une mobilisation populaire contre la bourgeoisie grecque très largement acquise aux politiques néolibérales de l’Union européenne, mais en plus le gouvernement a ouvertement mené des politiques de conciliation avec celle-ci. »

Toussaint propose dans son ouvrage une autre stratégie. Le gouvernement Syriza « aurait dû s’engager résolument dans la voie de la désobéissance aux traités européens et aux diktats des créanciers, tout en passant à l’offensive vis-à-vis des capitalistes grecs afin de leur faire payer des impôts et des amendes, en particulier dans le secteur de l’armement naval, de la finance, des médias et celui de la grande distribution. Il était également important de faire payer des impôts à l’Église orthodoxe, qui est le principal propriétaire foncier du pays. Afin de consolider ces politiques, le gouvernement aurait dû encourager le développement de processus d’auto-organisation à partir des collectifs de lutte existant dans de nombreux domaines (par exemple les dispensaires de santé autogérés pour faire face à la crise sociale et humanitaire ou les associations travaillant à satisfaire les besoins alimentaires des personnes les plus précaires) ».

Voilà qui nous amène à la question du maintien de la Grèce au sein de l’Union européenne. Jusqu’au moment du référendum, à part le parti communiste, aucune force politique n’envisageait la sortie de l’Union européenne comme solution à la crise. La plupart des Grecs ne le souhaitaient pas. Mais la capitulation de Syriza a divisé la direction du parti et ceux qui s’y opposaient (hormis Varoufakis) ont appelé à fonder une solution politique, et un programme, sur un Grexit. Lors des élections suivantes, ces groupes dissidents n’ont pas gagné de sièges au parlement et le gouvernement Tsipras est resté intact.

Selon Toussaint, le gouvernement Syriza aurait dû invoquer l’article 50 du traité sur l’Union européenne pour en sortir, tout comme l’a fait par la suite le gouvernement britannique pour parvenir à quitter l’Union après le référendum de 2016. L’auteur estime que le recours à cet instrument aurait donné à la Grèce deux ans pour parlementer avec l’UE tout en refusant tout remboursement supplémentaire de la dette. Je ne suis pas sûr que cette tactique aurait bien fonctionné. Comme le signale Toussaint, aucun membre de l’UE ne peut en être expulsé et il existe peu de sanctions que l’UE puisse imposer à un gouvernement grec, quel qu’il soit, à part le blocage de l’accès au crédit par la BCE, une sanction qui frappait déjà la Grèce. En demandant l’application de l’article 50, Syriza aurait laissé penser à la population que le gouvernement entendait quitter délibérément l’UE (ce que la majorité des Grecs refusaient) et aurait donné aux dirigeants de l’UE une occasion bien commode de se débarrasser de la Grèce, une option qu’envisageait volontiers le ministre des Finances allemand Wolfgang Schauble, selon le récit de Varoufakis.

Dans les articles que j’ai publiés sur mon blog pendant la crise grecque, j’ai défendu l’idée que le gouvernement Syriza aurait dû refuser de payer la dette, qui avait été contractée par les banques et les grandes entreprises grecques, mobiliser la population pour qu’elle occupe les lieux de travail et en prenne le contrôle, bloquer les flux financiers des riches et des entreprises et appeler au soutien du mouvement syndical européen face aux politiques mises en œuvre par leurs gouvernements. Laisser ces gouvernements essayer de virer la Grèce, mais sans leur donner les armes constitutionnelles pour le faire.

Dans son livre, Toussaint s’attache principalement au rôle de Varoufakis, non en raison d’une quelconque animosité personnelle, mais parce que ce « marxiste erratique », comme il se définit lui-même, était au centre des évènements et qu’il en a tiré un compte-rendu personnel particulièrement vendeur. Varoufakis a ensuite fondé un parti politique paneuropéen, DIEM 25 et s’est finalement fait réélire au parlement grec lors de l’élection de 2019 qui a vu le retour du parti conservateur au pouvoir.

Pourquoi, depuis le départ, Varoufakis, ministre des Finances, a-t-il tenté de persuader les dirigeants de la Troïka d’agir raisonnablement plutôt que de mobiliser la population grecque contre les exigences de ces derniers ? Je pense que la réponse est à chercher dans l’opinion que se fait Varoufakis des moyens du socialisme d’accéder à ses ambitions. Avant d’être nommé au ministère des Finances par Tsipras il était professeur d’université et n’était pas membre de Syriza. Il écrivait alors : « Voyez-vous, en définitive ce n’est pas un environnement propice à des politiques socialistes radicales. En revanche, il est de la responsabilité historique de la gauche, en cette conjoncture particulière, de stabiliser le capitalisme, de sauver le capitalisme européen de lui-même et de l’inévitable crise où nous entrainent les gestionnaires ineptes de la zone euro. » Il avait écrit avec l’universitaire social-démocrate Stuart Holland et son proche collègue et ami post-keynésien James Galbraith une Modeste proposition pour résoudre la crise de l’euro, dont il proclamait fièrement qu’elle « ne cont[enait] pas une once de marxisme ».

Notre « marxiste erratique » considérait que sa tâche en tant que ministre grec des Finances était de « sauver le capitalisme européen de lui-même de façon à limiter le coût humain superflu de cette crise, les innombrables vies dont les espoirs seront encore douchés sans le moindre bénéfice pour les futures générations d’Européens. » Apparemment pour Varoufakis le socialisme ne peut suffire à la tâche parce que « nous ne disposons actuellement pas d’un système socialiste opérationnel susceptible de combler le gouffre que le capitalisme européen laisserait en s’effondrant »… Quand il dit « nous », il désigne les travailleurs, mais surtout lui-même.

Varoufakis allait même plus loin. Voyez-vous, « une analyse marxiste du capitalisme européen et de l’état actuel de la gauche nous oblige à travailler à une large coalition, y compris avec des personnalités de droite, dont le but serait de résoudre la crise de la zone euro et de stabiliser l’Union européenne… Paradoxalement, ceux d’entre nous qui exècrent la zone euro ont l’obligation morale de la sauver ! » C’est ainsi qu’il s’est mis en campagne en faveur de sa modeste proposition pour l’Europe avec « des gens comme des journalistes de Bloomberg et du New York Times, des membres conservateurs du parlement britannique, des financiers inquiets du piteux état de l’Europe. »

Dans Capitulation entre adultes, Éric Toussaint met au jour de manière acerbe l’approche butée du « marxiste erratique », une lecture douloureuse sur bien des aspects, l’auteur relatant au fil des chapitres les navrants progrès de Varoufakis, quand il y en a. Dans une récente interview, Varoufakis a répondu à la question « qu’auriez-vous fait différemment avec les informations dont vous disposiez à l’époque ? Je pense que j’aurais dû être beaucoup moins conciliant avec la Troïka. J’aurais dû me montrer bien plus dur. Je n’aurais pas dû chercher d’accord intérimaire. J’aurais dû leur poser un ultimatum : “soit nous restructurons la dette soit nous quittons l’euro dès aujourd’hui ».

Malheureusement, il ne sert pas à grand-chose d’avoir raison après coup, hormis à éviter de reproduire les mêmes erreurs lorsqu’une nouvelle occasion se présente. C’est la raison pour laquelle l’ouvrage de Toussaint doit nous servir de guide. Pendant ce temps, la population grecque fait face à une nouvelle vague d’austérité et de dépression économique à l’issue de la crise du coronavirus, qui fait suite aux années terribles qui ont précédé et suivi la capitulation de 2015. Le FMI prévoit que le PIB de la Grèce en 2020 sera au niveau qu’il avait atteint il y a 25 ans !
Traduction vers le français : Hélène Tagand

Michael Roberts

Michael Roberts a travaillé comme économiste à la Cité de Londres (La City) pendant plus de 30 ans. Il est l’auteur de plusieurs livres sur l’économie mondiale dont The Great Recession, The Long Depression and World in Crisis. Il tient également un blog : thenextrecession.wordpress.com

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