Édition du 15 décembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Cinq ans après l'Accord de Paris, la « neutralité carbone » nous conduit dans le mur

Il y a 5 ans tout juste, la COP21 n’a pas désamorcé la bombe climatique. Elle a même entériné un réchauffement climatique supérieur à 3,5°C. Les mêmes nous promettant une « prophétie auto-réalisatrice » pour résoudre le problème, parient désormais sur la « neutralité carbone » en 2050. Nouvelle promesse sans consistance qui ne peut que nous conduire dans le mur. Le temps est venu de se ressaisir.-

12 décembre 2020 | tiré de mediapart.fr | BLOG : Sortons de l’âge des fossiles !

En 2015, la COP21 n’a pas désamorcé la bombe climatique

Rien ne serait plus faux que de laisser penser qu’il y aurait eu une COP21 et des États à la hauteur à Paris en 2015, capables d’endosser l’Accord de Paris, et que, désormais, ces mêmes États, ainsi que l’ONU, seraient en dessous de tout. Ce n’est pas vrai. En 2015, la COP21 n’a pas désamorcé la bombe climatique. Contrairement à ce que beaucoup ont affirmé, la COP21 et l’Accord de Paris n’ont pas, et ne pouvaient pas, engager une « révolution climatique ».

La COP21 a permis une prouesse diplomatique : obtenir, dans une période marquée par la montée des antagonismes nationaux et des déséquilibres mondiaux, un accord qui entérine le choix de 195 États de maintenir un cadre multilatéral onusien de « gouvernance du climat », sans doute pour plusieurs dizaines d’années. Ce n’était absolument gagné. C’est décisif, notamment parce qu’une absence d’accord aurait discrédité l’ONU peut-être de façon irrémédiable.

Par contre, ni la COP21 ni l’Accord de Paris n’ont réglé l’immense problème que constitue le manque d’ambition des politiques climatiques nationales. Quelles que soient les réserves que nous pouvons avoir sur le contenu de l’Accord de Paris – nous en avons plusieurs – on ne peut en attribuer la responsabilité à un accord qui porte sur la période post-2020 : un processus onusien multilatéral en matière climatique ne peut pas obtenir des États ce que les États ne veulent pas.

En 2015, les États ont entériné un crime climatique

Or, qu’ont fait les 195 États lors de la COP21 ? Entériner un accord qui prévoit de limiter un réchauffement climatique mondial à 1,5°C ou 2°C maximum (article 2), et, en même temps, violer ce même engagement en mettant sur la table des politiques climatiques nationales (NDCs) conduisant à un réchauffement climatique supérieur à 3,5°C et à consommer trois quart du budget carbone disponible avant 2030. Cette différence, entre la réalité de leurs engagements, 3,5°C, et le souhaitable, 2°C ou moins, est un crime climatique.

Ce crime climatique n’est pas postérieur à la COP21. Il a été entériné à Paris, lors de la COP21, par les mêmes qui aujourd’hui se ruent sur les plateaux radios et TV pour « fêter » les 5 ans de l’Accord de Paris. Qu’ont-ils fait pendant la COP21, et depuis, pour s’assurer que les efforts supplémentaires nécessaires pour rester en deçà de 2°C soient pris en charge et répartis entre les États ? Rien ou pas grand chose.

Disons-le simplement : la situation climatique catastrophique que tous les rapports scientifiques observent aujourd’hui (1,28°C de réchauffement global – les 5 dernières années sont les plus chaudes jamais enregistrées) a été entérinée lors de la COP21, à Paris. Nous savions tous, les architectes de l’Accord de Paris plus que les autres, que nous allions battre des records d’émissions de gaz à effets de serre durant de nombreuses années. Cela ne doit être une surprise pour personne.

La promesse d’une « prophétie auto-réalisatrice » a explosé en plein vol

Pourtant, les architectes de l’Accord de Paris n’ont cessé de nous faire une autre promesse. Celle consistant à affirmer que« l’esprit de Paris » allait renverser des montagnes et mettre enfin la lutte contre les dérèglements climatiques sur de bons rails. La transition vers une économie bas carbone allait devenir un horizon indépassable, incitant les acteurs économiques à changer leurs pratiques et à réorienter leurs investissements.

« L’accord de Paris est une prophétie auto-réalisatrice », ne cessait de répéter Laurence Tubiana, empruntant le terme au sociologue américain Robert K. Merton pour évoquer cette situation où, en se focalisant sur une évolution possible, les comportements se modifient et font advenir ce que la prophétie annonce. Annoncée, mais jamais vérifiée dans les faits, cette promesse n’à pas fait long feu.

L’élection de Donald Trump, puis celle de Bolsonaro et le maintien au pouvoir de dirigeants notoirement climato-hypocrites ou faussaires, ont fait voler en éclat cette prophétie. Coûte que coûte, on a pourtant essayé de l’entretenir. A l’élection de Trump on a opposé l’action des collectivités territoriales et des entreprises. A l’inertie du monde économique on a opposé des engagements volontaires et non contraignants (et souvent non suivis d’effet) du monde économique et financier.

La révolution climatique ne se décrète pas

Tout ceci ne fait plus illusion. Les objectifs fixés en 2015 n’étaient pas assez ambitieux, mais en plus, ils ne sont même pas tenus. Les données les plus récentes le montrent implacablement. Les révolutions, même climatiques, ne se décrètent pas, et les prophéties ne s’auto-réalisent jamais. Au mieux, elles se construisent pas à pas, avec force et détermination. Le plus souvent, celles et ceux qui n’ont pas intérêt au changement, agissent pour que rien ne change.

C’est précisément ce qu’il se passe et ce que la COP21 et l’Accord de Paris n’ont su empêcher : les industriels des énergies fossiles font comme si la COP21 et les engagements pris à Paris n’avaient jamais existé et ne s’imposaient pas à eux. Et ceux qui ont été directement élus pour représenter ces intérêts, de Trump à Poutine en passant par Bolsonaro, en font autant. Sans qu’il n’y ait de corde de rappel.

Répéter en boucle qu’il faut désormais retrouver « l’esprit de Paris » ne suffira donc pas à convaincre jusqu’aux plus récalcitrants de placer la lutte contre les dérèglements climatiques en tête de leurs priorités. Ce grand exercice collectif de wishfull thinking supportait déjà mal d’être confronté aux signaux contraires observés : l’aggravation du réchauffement climatique montre aux yeux du monde entier que ce château de cartes, aux fondations peu solides, est en ruine.

« La neutralité carbone », un dangereux pis-aller climatique

C’est l’une des nouveautés les plus frappantes de ces cinq dernières années. Et même de ces derniers mois : l’émergence de cette notion flou et peu compréhensible de « neutralité carbone ». Elle provient en grande partie de l’Accord de Paris et de son article 4 qui prévoit « de parvenir à un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre ».

Elle devient désormais l’horizon indépassables des promesses sur le futur : pays après pays, multinationale après multinationale, cette notion vient se substituer à tous les autres objectifs, chiffrés ou non, de long-terme. On s’enthousiasme donc quand l’UE annonce un tel objectif pour 2050, quand la Chine l’évoque pour 2060, ou quand Total en fait son fond de commerce pour assurer que la multinationale fait partie de la solution et non du problème.

Tant de plasticité, tant d’indétermination, devrait nous alerter. Cette notion selon laquelle, à long terme, les émissions de GES d’un État ou d’une entreprise ne dépasserait pas les émissions de GES captées par dispositifs technologiques anthropiques ou par les milieux naturels – il y a là un glissement déjà discutable – pose trois problèmes majeurs.

La somme des neutralités carbone nationale ne fait pas la neutralité carbone planétaire

Le premier conduit à invisibiliser les objectifs de court-terme pour lui substituer une promesse à long terme, oubliant de fait, que du point de vue climatique, c’est le stock de GES dans l’atmosphère qui compte plutôt que le niveau d’arrivée. La date du début d’une action résolue et l’ambition de cette action (pourcentage annuel de réduction) ont plus d’importance que la date d’arrivée : il faut donc réduire les niveaux d’émission aussi vite que possible. Sans attendre.

Le second consiste à offrir aux gouvernements et aux pollueurs la possibilité d’échapper à leurs responsabilités et de dissimuler leur inaction climatique derrière l’idée selon laquelle des émissions de GES en bonne et due forme pourraient être compensées par d’éventuels stockages de carbone par des écosystèmes ou de nouvelles technologies.

Une telle approche ouvre la porte à toute sorte d’arrangements avec la réalité ainsi qu’à de nombreuses fausses solutions. Or, les technologies de captage et stockage du carbone ne sont pas au point, et il n’y a tout simplement pas assez de terres disponibles sur la planète pour imaginer que les terres ou les plantations d’arbres pourraient couvrir les émissions de GES conjointes des Etats et des entreprises multinationales.

C’est là le troisième problème soulevé par cette notion : si la neutralité carbone peut faire sens d’un point de vue géophysique – la stabilité du climat s’obtient au moment où il n’y a pas plus d’émissions de GES relâchées dans l’atmosphère que de carbone que les écosystèmes ne peuvent stocker – cela ne fait plus du tout sens à l’échelle d’un État, d’une entreprise ou d’un particulier.

Ce n’est pas l’objet de ce texte que de le démontrer dans le détail, mais la somme des neutralités carbone des États et ou des entreprises ne fait pas la neutralité carbone planétaire. Notamment parce que les États et ou les entreprises parient sur des compensations carbone qu’ils ne peuvent garantir dans l’espace ou dans le temps. La neutralité carbone planétaire fait sens : celle à l’échelle d’un Etat ou d’une entreprise fait comme si les écosystèmes n’étaient pas interdépendants.

Il est temps de stopper la « gouvernance par la promesse » et le désengagement des Etats

Le mois de novembre 2020 est devenu le plus chaud de l’histoire, les glaciers fondent comme jamais, les vagues de chaleur sont toujours plus intenses, les sécheresses s’intensifient, mais tout ceci n’est pas une fatalité. Le temps est venu de mettre fin au désengagement des États qui consiste à substituer une promesse de long terme aux inactions de court terme : il est temps de voir les courbes d’émissions de GES (importations comprises) baisser. Dans la réalité, et pas simplement dans le futur.

C’est l’enjeu majeur de la période : les politiques nationales, celles qui sont portées par les États, doivent être bien plus ambitieuses à court terme. L’objet de ce texte n’est pas d’en faire la liste, mais de l’arrêt des subventions aux énergies fossiles au fait de ne plus négocier, signer et ratifier des accords commerciaux qui visent à approfondir la mondialisation néolibérale et productiviste, les voies à suivre sont connues et balisées : elles consistent progressivement à débrancher trois des moteurs du capitalisme actuel que sont l’approfondissement de la financiarisation, la croissance à tout prix et l’expansion de la globalisation.

La questions n’est pas de savoir s’il faut abandonner ou pas les objectifs de 1,5°C ou 2°C consignés à l’article 2 de l’Accord de Paris : dans le métro, si vous ratez votre arrêt, vous n’attendez pas le terminus pour descendre mais, au contraire, vous descendez au plus vite. Voilà l’urgence : descendre au plus vite de ce train infernal. Une récente étude publiée par la revue britannique Nature Climate Change doit nous conduire à conserver détermination et espérance : de fortes réductions d’émissions de GES auraient un effet substantiel sur le réchauffement au cours des 20 prochaines années. Le risque de vague de chaleurs pourrait être 13 fois plus faible en cas d’action déterminée.

A court terme donc. Voilà la piste à suivre : si le système climatique est dotée d’une forte inertie, l’histoire des 20 prochaines années n’est pas écrite pour autant. A nous d’imposer le rapport de force nécessaire vis-à-vis des décideurs politiques et économiques.

Maxime Combes, économiste, en charge des enjeux commerce/relocalisation à l’Aitec et porte-parole d’Attac France. Auteur de « Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition » (Seuil, 2015).

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