Édition du 12 mai 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Comment « Nordic Model Now ! » a vu le jour

« Nordic Model Now ! » (NMN) fête ses dix ans ce mois-ci. Pour marquer l’occasion, nous publions cet article sur ses débuts et envisageons de publier d’autres articles consacrés à certaines de nos principales réalisations de ces dix dernières années.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Les débuts

J’ai cofondé NMN au printemps 2016 en réponse à mon inquiétude grandissante quant au risque que le Royaume-Uni s’engage, sans s’en rendre compte, dans la mise en place d’un système de prostitution entièrement dépénalisé, à l’image de celui de la Nouvelle-Zélande.

La plupart des personnes s’accordent à dire que les femmes impliquées dans la prostitution ne devraient pas être criminalisées. Ainsi, pour l’observateur/observatrices occasionnel·les la dépénalisation peut sembler une évidence. Mais celles et ceux qui prônent cette mesure ne visent pas seulement à dépénaliser la vente de services sexuels.Elles et ils entendent dépénaliser l’ensemble du système de la prostitution – la publicité, les maisons closes, le proxénétisme, l’achat de services sexuels, tout le tralala. Elles et ils veulent ouvrir la prostitution à toute la fureur du capitalisme moderne – sans aucune restriction.

Quand la plupart des personnes y réfléchissent vraiment, elles commencent à hésiter. Voulons-nous que les agences pour l’emploi envoient des mères célibataires et des jeunes filles tout juste sorties de l’école dans la maison close du coin ? Voulons-nous d’immenses maisons closes à plusieurs étages dans chaque centre-ville et dans les zones d’activité en périphérie ? Voulons-nous que ces mêmes maisons closes soient annoncées sur des panneaux publicitaires au bord des autoroutes et sur les côtés des bus ? La culture ne souffre-t-elle pas déjà de l’impact de la pornographie en ligne industrialisée ? Voulons-nous vraiment aggraver cela avec des bordels industrialisés remplis de jeunes femmes répondant à tous les désirs et fétiches masculins ? Cela n’aura-t-il pas un impact sur toutes nos relations intimes et sur la façon dont les hommes et les femmes se perçoivent mutuellement ? Comment cela affectera-t-il les enfants ?

En Allemagne, où le système est similaire, on trouve des maisons closes juste à côté des restaurants McDonald’s. Est-ce que c’est ce que nous voulons ici ? Que direz-vous à votre enfant de quatre ans lorsqu’il vous demandera pourquoi le magasin d’à côté affiche des photos de femmes nues dans sa vitrine ? Quel message implicite tout cela enverra-t-il à votre enfant de 11 ans sur ce que signifie être une femme ou un homme, et sur ce à quoi elle ou il peut aspirer dans la vie ?

Celles et ceux qui prônent la dépénalisation totale font tout leur possible pour vous empêcher de penser ainsi. Elles et ils réduisent la question à un terme à consonance sympathique, « dépénalisation », et affirment, à tort, que ce serait plus sûr pour les femmes, et que toute opposition relève de la « panique morale » ou d’autres clichés qui étouffent la réflexion. Et elles et ils bénéficient du soutien et des ressources d’une industrie de plusieurs milliards de dollars qui cherche désespérément à s’étendre et à gagner en légitimité, ainsi que de l’aide des médias grand public, dont la plupart ont depuis longtemps abandonné le véritable journalisme d’investigation et de réflexion au profit de petites phrases et de la complaisance envers les puissants.

Plusieurs événements m’ont fait prendre conscience que je ne pouvais pas me contenter d’espérer que quelqu’un d’autre fasse quelque chose face à cette tendance.

Tout d’abord, le 11 août 2015, le Conseil international d’Amnesty a voté, lors d’une réunion à Dublin, l’adoption d’une politique de dépénalisation totale. Amnesty a publié cette politique en mai de l’année suivante et n’a cessé depuis de faire pression en sa faveur à l’échelle mondiale.

En raison de son engagement de longue date en faveur des prisonnier·es politiques et d’autres groupes opprimé·es, Amnesty jouit d’une excellente réputation auprès du grand public. Si l’organisation soutient la dépénalisation totale, n’est-ce pas là forcément la meilleure option ? Il est inconcevable qu’Amnesty adopte une politique qui ne respecte pas le droit international et qui ne serve pas les intérêts des personnes marginalisées qui seraient les plus touchées. Sauf que c’est exactement ce qu’Amnesty a fait.

J’ai rédigé à l’époque un article de blog montrant que l’approche adoptée par Amnesty ne répondait pas aux normes éthiques que l’on est en droit d’attendre d’une telle organisation.

La question a été soulevée pour la première fois lors de l’assemblée générale annuelle d’Amnesty UK à Nottingham en 2008, lorsque la section de Newcastle a présenté une motion appelant à la dépénalisation totale. Cette motion était une idée de Douglas Fox, alors membre de la section de Newcastle et fondateur et associé de Christony Companions, qui était à l’époque l’une des plus grandes agences d’escortes du Royaume-Uni. En d’autres termes, c’était un proxénète qui avait un puissant intérêt financier dans la dépénalisation du proxénétisme.

Il a encouragé ses associés du commerce du sexe à adhérer à Amnesty afin de faire pression pour l’adoption de cette politique de l’intérieur, et il a plaidé pour que les proxénètes – des tiers comme lui qui tirent profit de la prostitution d’autrui – soient redéfinis comme des « gestionnaires » et des «  organisateurs » du « travail du sexe », et soient donc classés comme des « travailleurs du sexe  ».

Ces contorsions intellectuelles ont permis à Amnesty d’affirmer que la dépénalisation du proxénétisme était conforme au droit international, alors qu’en réalité, plusieurs traités internationaux imposent aux États signataires l’obligation contraignante de lutter contre le proxénétisme et le trafic sexuel.

Il est clair que la stratégie de Fox a réussi à convaincre les dirigeant·es d’Amnesty, car les procès-verbaux d’une réunion de son Secrétariat international en 2013, qui ont fait l’objet d’une fuite, ont montré que l’organisation était déterminée à faire pression en faveur d’une dépénalisation totale, alors même qu’elle n’avait encore mené aucune recherche ni consulté ses membres. Elles et ils ont par la suite mené une consultation et des recherches dans quatre pays, mais celles-ci présentaient de sérieuses limites – notamment le fait qu’elles et ils n’aient mené aucune recherche dans un pays, comme la Nouvelle-Zélande, qui avait mis en place le type de système quelles et ’ils prônaient. À ma connaissance, elles et ils ne l’ont toujours pas fait, dix ans plus tard.

Alors que le mouvement féministe était conscient de la direction prise par Amnesty, la résistance organisée a été trop faible et est arrivée trop tard. La Coalition contre la traite des femmes (CATW) a publié une lettre ouverte en juillet 2015 et de nombreux blogs et articles se sont élevés contre ces propositions, mais cela n’a pas suffi à changer le cours des choses.

Le deuxième événement marquant a eu lieu en février suivant, lorsque la commission spéciale des affaires intérieures du Parlement de Westminster a mené une enquête sur la prostitution. J’étais terrifiée à l’idée que le résultat soit similaire ; que la commission, présidée par Keith Vaz, parvienne à la même conclusion qu’Amnesty et que le gouvernement conservateur de l’époque accepte ses recommandations et mette en œuvre une dépénalisation totale ici, au Royaume-Uni.

Les premiers pas

J’ai cherché partout un groupe local militant sur cette question auquel je pourrais m’associer, mais en vain. C’est donc avec une certaine appréhension que j’ai décidé de créer moi-même un tel groupe. Nous avons tenu notre première réunion en mars 2016 et, lors de cette réunion, quelqu’un·e a suggéré que nous nous appelions « Nordic Model Now !  », car nous militons en faveur de l’approche lancée pour la première fois en Suède, puis reprise par la Norvège et l’Islande, et qui était alors connue sous le nom de « modèle nordique », bien qu’on l’appelle aujourd’hui souvent «  modèle d’égalité », «  modèle abolitionniste » ou « modèle des survivantes  ». Un·e sympathisant·e nous a créé un logo et nous avons mis en place un site web et des comptes sur les réseaux sociaux, conçu et imprimé des tracts, et organisé des actions devant les locaux du Secrétariat international d’Amnesty à Clerkenwell.

Le Modèle nordique reconnaît que le système de la prostitution fait partie de l’oppression structurelle des femmes et d’autres groupes marginalisés, et qu’il est à la fois une cause et une conséquence de l’inégalité persistante entre les sexes. C’est la seule approche qui donne la priorité au soutien et aux voies de sortie de l’industrie pour celles et ceux qui y sont pris au piège (presque toutes les enquêtes montrent que la grande majorité souhaite désespérément s’en sortir), tout en demandant des comptes aux proxénètes et aux clients.

Plus précisément, il dépénalise la vente de services sexuels et offre à celles qui s’y livrent des services d’aide de qualité, sans jugement, des voies de sortie et des alternatives ; il renforce les lois contre le proxénétisme, la gestion de maisons closes et la traite des êtres humains ; et il érige l’achat de services sexuels en infraction pénale, avec pour objectif principal de changer les attitudes et les comportements des hommes. Pour être efficace, cette approche doit s’accompagner d’une série de mesures globales, notamment une campagne d’information publique, une éducation dans les écoles, une formation de la police et la lutte contre les inégalités et la pauvreté qui poussent les personnes à se prostituer.

Le rapport Vaz

La commission parlementaire des affaires intérieures a publié son rapport sur la prostitution en juillet 2016. En le lisant, j’ai eu le sentiment très fort qu’il avait été rédigé par un client (acheteur de services sexuels). La connaissance de la façon dont pensent les clients et de leur duplicité est profondément ancrée en moi depuis mon enfance, durant laquelle mon père m’a abusée sexuellement dès mon plus jeune âge et m’a livrée à d’autres pour qu’ils fassent de même, en échange de faveurs politiques.

Nous avons publié une réponse à ce rapport sur notre site web, dans laquelle nous avons fait valoir qu’il ne pouvait être considéré comme fondé sur des preuves, car la sélection des éléments de preuve sur lesquels il s’appuyait était biaisée et que tout ce qui ne cadrait pas avec ce biais – par exemple, les preuves soutenant l’approche du modèle nordique – était minimisé et écarté comme étant « émotionnel » ou découlant de « valeurs morales ».

Nous avons également noté que huit des onze membres de la commission étaient des hommes, mais qu’il n’était pas précisé si certains d’entre eux étaient des acheteurs de services sexuels. Nous avons fait valoir que, l’un des mandats de l’enquête étant d’examiner si le recours aux services sexuels devait être criminalisé, le fait d’être un client du sexe constituait un conflit d’intérêts manifeste. Comme il était statistiquement probable qu’au moins un des hommes du comité était un client du sexe, nous avons soutenu qu’il y avait de bonnes raisons pour que les membres du comité déclarent s’ils avaient déjà été des clients du sexe et, le cas échéant, se récusent.

Curieusement, cela a incité certaines féministes de carrière à nous attaquer pour avoir « sali  » la réputation des membres masculins de la commission, ce qu’elles ont qualifié d’« acte d’ineptie politique sans précédent dans l’histoire du mouvement abolitionniste britannique  ».

Il a donc été gratifiant de voir, en septembre 2016, le Sunday Mirror révéler que Vaz était un client du sexe. Des journalistes avaient obtenu des preuves irréfutables que Vaz avait récemment exploité et abusé sexuellement de deux jeunes migrants en échange d’argent et avait proposé de payer la cocaïne qu’ils avaient consommée pendant la séance. La consommation de cocaïne, illégale au Royaume-Uni, était un autre sujet sur lequel la commission avait conseillé le gouvernement sous la présidence de Vaz.

Nous avons mené campagne pour que Vaz soit démis de ses fonctions et que son rapport sur la prostitution soit abandonné. Nous avons manifesté à Westminster. Quelques-un·es d’entre nous ont rencontré la ministre de l’Intérieur de l’époque et ont discuté de cette question avec elle. Même si elle semblait être d’accord avec nous, quelques mois plus tard, le ministère de l’Intérieur, sous sa direction, a répondu au rapport au nom du gouvernement sans faire aucune mention des conflits d’intérêts de Vaz qui remettaient en cause sa validité et ses conclusions. En conséquence, son rapport figure toujours sur le site web du Parlement et à la bibliothèque de la Chambre des communes, comme s’il s’agissait d’une source fiable, et il est fréquemment cité comme argument en faveur de la dépénalisation des maisons closes, par exemple.

Une plainte a été déposée contre Vaz, fondée sur ses conflits d’intérêts. La commission des normes de la Chambre des communes a publié son rapport trois ans plus tard, concluant que Vaz avait porté atteinte à la réputation de la Chambre des communes en proposant d’acheter de la cocaïne pour les hommes qu’il exploitait sexuellement, mais pas en payant pour les exploiter sexuellement. Elle l’a inexplicablement innocenté des accusations de conflits d’intérêts. Cela illustre en partie ce à quoi nous sommes confronté·es : une réticence systémique à tous les niveaux de la société à demander des comptes aux hommes. C’est exactement ce que remet en cause le modèle nordique. Il vise à tenir les hommes responsables des dommages causés par leur comportement d’acheteurs de services sexuels.

On ne saurait trop insister sur le fait que le modèle nordique constitue un profond changement de paradigme. Il s’agit d’une façon fondamentalement différente de voir le monde par rapport à ce qui a été la norme au Royaume-Uni et dans de nombreux autres endroits pendant des siècles, où l’État a toléré, voire facilité, la prostitution pour les hommes, en particulier les militaires, tout en blâmant et en punissant les femmes, dont la plupart s’y sont engagées sous la contrainte et souvent pour éviter la misère qui leur était autrement inévitable, compte tenu de l’exclusion systématique des femmes d’une participation égale à la vie économique.

Dix ans plus tard, on pourrait facilement penser que peu de choses ont changé. Cependant, nous avons remporté quelques victoires et avons assisté, au cours de cette dernière décennie, à l’épanouissement d’un mouvement international de survivantes de la prostitution qui dénoncent les méfaits de cette pratique et réclament l’adoption du modèle nordique. Nous sommes fières d’avoir apporté notre modeste contribution à l’essor de ce mouvement.

Anna Fisher
https://nordicmodelnow.org/2026/03/29/how-nordic-model-now-began/
Traduction DE

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