Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Planète

Comment l'agrochimie détruit la biodiversité et manipule la science

À compter du 26 septembre prochain, la Commission de l’agriculture, des pêcheries, de l’énergie et des ressources naturelles entreprendra ses travaux à propos des "impacts des pesticides sur la santé publique et l’environnement, ainsi que les pratiques de remplacement innovantes disponibles et à venir dans les secteurs de l’agriculture et de l’alimentation, et ce en reconnaissance de la compétitivité du secteur agroalimentaire québécois". Outre l’affaire de l’agronome Louis Robert qui a attiré l’attention de tous et toutes sur l’indépendance des organismes de l’Etat face à l’industrie, il y a des enjeux importants : les libéraux et la solidaire ont tenté d’inclure dans le mandat que la commission parlementaire se penche aussi sur l’indépendance de la recherche en agriculture, mais cette disposition a été battue au vote par la CAQ. Dans ce contexte, nous croyons que le texte de Vincent Lucchese offre un panorama intéressant des enjeux d’un tel débat.

Tiré de Tlaxcala.org

Dans son livre Et le monde devint silencieux, publié au Seuil le 29 août, le journaliste Stéphane Foucart décortique les manœuvres de l’industrie agroalimentaire pour empêcher, depuis trente ans, toute régulation de ses pesticides dits « systémiques ». Un récit rigoureux et accablant, alors que la responsabilité de ces produits dans la destruction fulgurante des insectes n’est plus à démontrer.

Depuis trente ans, les insectes disparaissent à une vitesse sidérante. Le désastre en cours a été chiffré par une étude parue en octobre 2017 dans la revue PLoS One, montrant un déclin dans des aires protégées allemandes de 76 % des insectes volants en à peine 27 ans. Les chercheurs estiment que l’ordre de grandeur est le même dans le reste de l’Europe occidentale. Dans l’ensemble du monde, près de 40 % des espèces d’insectes sont en déclin et plus de 30 % sont menacées d’extinction, selon une autre étude parue en 2019 dans Biological Conservation. Pléthore d’études locales confirment cette tendance, observant ici une chute de 70 % des papillons de prairie en Hollande, suggérant là une diminution de 85 % des carabes en France, sans parler des cris d’alarme réguliers des apiculteurs sur l’effondrement des populations d’abeilles domestiques.

Cette catastrophe écologique est alarmante en soi, mais aussi pour l’ensemble des écosystèmes qui dépendent de ces insectes, comme l’illustre la disparition du tiers des oiseaux, qui inondent le marché et les champs depuis les années 1990, soit l’époque où a commencé l’effondrement des invertébrés. Mais les vendeurs de ces insecticides – les néonicotinoïdes et le fipronil – mèneraient depuis plus de vingt ans de gigantesques opérations de manipulation de l’opinion, des politiques et de la recherche pour continuer à vendre leurs produits, allumant des contre-feux, influençant, corrompant voire menaçant des chercheurs, infiltrant les agences de régulation, « jusqu’à réussir cet extraordinaire tour de force : nous faire oublier que les insecticides… tuent les insectes », écrit Stéphane Foucart.

Dans son livre enquête, Et le monde devint silencieux (Seuil), le journaliste du Monde décortique les stratégies de l’industrie agrochimique pour éviter toute mise au ban de ses lucratifs « néonics » et autre fipronil. La puissance du lobby agrochimique n’est pas une surprise. Les Monsanto Papers ayant, entre autres, déjà démontré sa force de frappe. L’enquête de Stéphane Foucart est néanmoins une lecture précieuse, indispensable pour comprendre par quels ressorts subtils le grand public, les médias, les politiques, voire les scientifiques, ont pu et peuvent encore être victimes d’une manipulation des faits et d’une altération de leur jugement au profit d’intérêts privés.

Détourner la science

Car au-delà des simples corrélations entre le recours aux néonics et l’effondrement soudain des populations d’abeilles ou de papillons dans les zones correspondantes, le livre liste les nombreuses études montrant l’impact potentiellement mortel de ces pesticides sur les insectes. Qu’il s’agisse, pour certains insectes, de niveaux d’exposition à des doses létales mesurés dans des champs, ou bien d’une exposition chronique à des doses infimes mais capables de tuer une abeille en à peine huit jours. « Il faut quelques milliardièmes de grammes d’imidaclopride pour tuer instantanément une butineuse, mais le même résultat est obtenu avec seulement quelques picogrammes (millièmes de milliardième de gramme) administrés chaque jour pendant à peine plus d’une semaine ! », explique le journaliste. Or, pour la seule année 2010, 20 000 tonnes d’imidaclopride ont été utilisées dans le monde. Sans parler des autres « néonics ».

Particulièrement nocifs, ces pesticides systémiques sont aussi plus susceptibles d’entrer en contact avec les insectes. Contrairement à d’autres produits qui restent sur la feuille pulvérisée, les systémiques se répandent dans toute la plante, des racines à la fleur, jusqu’au pollen et au nectar. Ils sont également extrêmement persistants dans l’environnement, jusqu’à plusieurs mois. Et les méthodes d’application, notamment celle très répandue consistant à enrober les graines de pesticides avant de les semer, favorisent la dispersion des pesticides dans l’environnement. Terres, cours d’eau, fleurs sauvages, cultures biologiques… Les produits toxiques pour les invertébrés se retrouvent ainsi absolument partout.

Dès le début des années 2000, les faits sont connus et étayés, martèle Stéphane Foucart : les néonics et le fipronil peuvent être mortels pour les insectes et sont même délétères à des doses infinitésimales non mortelles, susceptibles de détruire leur système nerveux, de les désorienter, de les rendre incapable de rejoindre la ruche ou de se nourrir, d’affaiblir leur système immunitaire et de favoriser la multiplication des maladies et parasites mortels.

Comment les industriels ont-ils donc pu continuer de vendre toujours plus de ces produits ? En s’inspirant des stratégies mises en oeuvre par l’industrie du tabac, répond le journaliste. Plutôt que de s’opposer à la science, il s’agit de l’utiliser à ses propres fins. Ainsi l’agrochimie a-t-elle financé de très nombreuses études avec un leitmotiv : fabriquer du doute là où les faits étaient a priori limpides. Peu importe que les études soient biaisées ou malhonnêtes, politiques et journalistes n’ont le temps d’en lire que les résumés. Et même si d’autres chercheurs en critiquent a posteriori les résultats, la conclusion sera que le sujet « fait débat », qu’il « n’existe pas de consensus » et qu’il faut poursuivre les recherches. Et pendant que les débats s’enlisent, les ventes explosent.

Les « marchands de doute » n’ont pas forcément besoin de produire de la mauvaise science. Il suffit parfois de financer beaucoup plus d’études sur des causes réelles mais mineures du déclin des insectes qu’il n’en existe sur les pesticides pour éclipser la responsabilité de ces derniers. De même que la profusion de travaux sur les liens entre génétique, pollution atmosphérique et cancer du poumon ont longtemps réussi à cacher la responsabilité du tabac, l’agrochimie insiste aujourd’hui sur le côté multifactoriel du déclin des insectes, sur le rôle des maladies, du réchauffement climatique ou de la disparition de leur habitat naturel.

La régulation, une supercherie ?

Les scientifiques, trop contents de trouver des financements qui font si souvent défaut, peuvent ainsi en toute bonne foi travailler sur leur spécialité, par exemple sur le varroa, parasite de l’abeille réellement problématique, sans avoir conscience de participer à une vaste stratégie de diversion du lobby de l’agrochimie. D’autres chercheurs, moins scrupuleux, frisent avec des pratiques de corruption plus ou moins directes. Le livre de Stéphane Foucart regorge d’anecdotes au parfum de scandale : tel chercheur rejoignant la direction de l’agrochimiste DuPont quelques mois seulement après avoir publié un rapport dédouanant les « néonics », tel autre étant embauché par Syngenta dans les mêmes conditions. Les scientifiques qui persistent à s’intéresser aux dégâts des néonicotinoïdes et du fipronil subissent parfois des pressions de la part de leur direction, des menaces de poursuites juridiques de la part des firmes, ou bien perdent étrangement leurs postes ou leurs financements quelques mois plus tard.

Plus inquiétant encore, le dysfonctionnement des agences de régulation de ces pesticides apparaît clairement à la lecture du livre du journaliste du Monde. En 2012, l’EFSA, l’agence de régulation européenne, soulignait elle-même les carences de ses critères d’évaluations autorisant la mise sur le marché d’un produit. C’est même une véritable « supercherie » que dénonce Stéphane Foucart, qui n’a rien d’étonnante, explique-t-il, puisque nombre des organes chargés de définir les tests sont parfois pour moitié composés d’employés de l’agrochimie, et pour l’autre moitié d’experts dont certains finiront par être embauchés par ces mêmes firmes. Sans compter que les tests eux-mêmes sont financés ou réalisés par les producteurs des produits à évaluer. Autant demander à Philip Morris de décider si le tabac est nocif ou non pour la santé...

« Cette proximité de vue entre les agences d’expertise et les firmes agrochimiques – ni systématique, ni généralisée – signale un affaiblissement inquiétant de l’intégrité et/ou de l’efficacité de l’expertise scientifique », écrit le journaliste. La déficience du régulateur se fait sentir même lorsque celui-ci se décide à agir : en 2013, l’Europe vote un moratoire sur certains « néonics », mais assorti de nombreuses dérogations, si bien que leur utilisation n’a pas diminué mais continué d’augmenter.

Les trois principaux néonicotinoïdes ont fini par être retirés du marché européen en 2018, et la France a banni l’ensemble des produits de cette famille de pesticides. Mais les négociations européennes pour réviser les procédures défaillantes de test de nouveaux produits sont au point mort, et viennent d’être renvoyées à l’été 2021. Les nouvelles substances pour remplacer celles qui sont interdites ont donc toutes les chances d’être aussi nocives, et d’achever de détruire la vie sauvage. Car avec les insectes, les oiseaux, les amphibiens ou les poissons sont suspectés d’être également victimes de cet empoisonnement de masse, alerte le journaliste.

Il y a trente ans, nous aurions aussi pu empêcher le réchauffement climatique, écrivait il y a quelques mois un autre journaliste, l’Américain Nathaniel Rich, dans son ouvrage Perdre la Terre (Seuil, 2019). Les scientifiques savaient déjà tout du problème dans les années 1980 mais les lobbys des énergies fossiles ont parfaitement réussi à produire du doute et retarder la prise de conscience. Et le monde devint silencieux ne fait que confirmer cette urgence vitale : libérer l’expertise scientifique de l’emprise des intérêts industriels. Où bien nous en serons encore à réclamer d’approfondir les recherches quand il ne restera plus d’insectes à observer.


Et le monde devint silencieux
Comment l’agrochimie a détruit les insectes

Stéphane Foucart

Seuil 2019

336 pages
EAN 9782021427424

Vincent Lucchese

Vincent est journaliste d’Usbek & Rica depuis 2016. Il explore le futur de la planète, du climat, de la science, anime le podcast de vulgarisation des mystères du cosmos « 300 milliards d’étoiles » et s’attaque aux complotistes dans nos vidéos « arnaquologie ». Il a auparavant travaillé plusieurs années comme journaliste télé, notamment pour La Quotidienne sur France 5.

https://usbeketrica.com/profil-auteur/vincent-lucchese

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Planète

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...