Édition du 22 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Asie/Proche-Orient

Covid-19 (Chine) : lorsque la servilité l'emporte sur la lutte contre l'épidémie

L’épidémie de Wuhan du Covid-19 s’est propagée à une vitesse fulgurante et s’est transformée en une pandémie mondiale qui était évitable dès le début. Il a fallu plusieurs semaines pour empêcher qu’elle se propage à l’ensemble du pays avant la ruée vers les voyages qu’occasionne le « Chunyun » – Fête du Printemps, qui, pendant le Nouvel An chinois 2018, a connu 3 milliards de voyages multiples, vers et depuis leur village ou ville d’origine, mais pas uniquement [1].

Tiré du site Europe Solidaire Sans Frontières, 2 mai 2020
samedi 2 mai 2020, par AU Loong Yu

Pourtant, Pékin a agi trop tard bien que le gouvernement municipal de Wuhan ait été au courant de la propagation du virus dès le début. Nous avons également constaté des retards similaires au Royaume-Uni et aux États-Unis, par exemple. À bien des égards, Trump et Xi Jinping se ressemblent dans leur arrogance, leur ignorance et leur mépris pour les spécialistes. Pourtant, le cas chinois présente des caractéristiques très différentes de celles de l’Occident si nous examinons plus attentivement comment les événements se sont déroulés au cours des semaines cruciales entre décembre 2019 et janvier 2020.

Qu’est-ce que Xi Jinping a fait au début de janvier ?

Début avril 2020, des informations concernant le premier cas confirmaient qu’un premier patient Covid-19 était apparu le 1er décembre 2019 [2]. À partir de la mi-décembre, «  il existe des preuves qu’une transmission interhumaine s’est produite par des contacts étroits depuis le milieu de décembre 2019. » [3] Les hôpitaux locaux avaient adressé leurs prélèvements à Vision Medical à Guangzhou pour des tests et le 27 décembre avec le séquençage du génome, «  les résultats ont montré une similitude alarmante avec le coronavirus mortel Sars  », comme l’a rapporté Caixin.com [4]. Vision Medical a immédiatement communiqué ses conclusions à la Commission provinciale de la santé du Hubei. Pourtant, entre le 1er et le 3 janvier 2020, la province du Hubei et la Commission nationale de la santé lui ont répondu qu’il devait détruire ses prélèvements, cesser de faire d’autres tests et ne pas communiquer leurs résultats au public.

Pendant ce temps, le 30 décembre, des lanceurs d’alerte inconnus ont publié en ligne deux documents de la Wuhan Health Commission mentionnant une pneumonie de cause inconnue, forçant la Wuhan Health Commission a annoncé, pour la première fois, qu’il y avait 27 cas de « pneumonie virale », mais atténuant sa viralité en expliquant qu’il n’y avait pas de transmission interhumaine. Ces deux affirmations étant des mensonges.

Au niveau national, quelque chose d’encore plus important se produisait. Le 10 janvier, la ruée pour les voyages de la Fête du Printemps allait commencer. Si ces déplacements étaient autorisés, ils propageraient certainement le virus dans tout le pays à une vitesse fulgurante. L’horloge tournait.

Au lieu et place de la Commission nationale de la santé, c’est le Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies (CDC) qui a déclenché une alerte interne de niveau deux d’urgence le 6 janvier, et les principaux dirigeants du parti ont été informés du virus nouvellement découvert. Le lendemain, le comité permanent du bureau politique s’est réuni et a discuté du nouveau coronavirus comme d’un événement de seconde importance. Un mois plus tard, face au mécontentement grandissant contre les autorités, Xi Jinping a révélé son rapport interne pour montrer qu’il avait toujours incité le parti à lutter contre le virus. Les premières lignes du rapport concernant le virus portaient sur sa remarque lors de la 7e réunion du bureau politique où il est signalé qu’il « avait demandé des mesures de prévention et de contrôle de l’épidémie de coronavirus ».

Le document ne précisait de quel genre de « demandes » il s’agissait. Si la « demande » avait été substantielle et utile, il n’aurait pas été oublié de mentionner ce qu’elle signifiait concrètement. Le fait que cela n’a pas été rapporté était probablement parce qu’elle n’avait rien de substantiel. Son action, ou plus exactement son inaction, semble également confirmer ce scénario, car il n’y a rien sur ce qu’il a pu faire entre le 7 et le 20 dans le rapport publié, au moment même où le virus se propageait comme un incendie. Xi Jinping n’a rien fait au cours de ces deux semaines cruciales, il a plutôt simplement observé la ruée vers les voyages et le banquet de Wuhan (voir ci-dessous) se dérouler comme prévu. Il a finalement publié une instruction publique le 20 : « Nous devons attacher une grande importance à l’épidémie et faire de notre mieux pour la prévenir » [5]. L’« instruction » du 20 était un peu plus substantielle, mais il était déjà trop tard. À ce moment-là, des dizaines de millions de passagers étaient déjà sur le chemin du retour vers leur ville ou village d’origine. Xi n’aurait-il pas dû le dire dès le 7 s’il était pleinement conscient à l’époque que le virus était capable de se transmettre d’homme à homme et que des centaines de personnes étaient déjà infectées ? En rendant public son discours interne peu après, Xi a voulu montrer qu’il avait agi très tôt sur la pandémie. En fait, le discours suggère le contraire.

Un rapport de Ming Pao sur la 7e réunion du bureau politique a suggéré que Xi et / ou d’autres hauts dirigeants auraient pu dire quelque chose de plus catastrophique encore. Selon le rapport, « le leader » sur place avait décidé que si la prévention de l’épidémie devait être faite, elle « ne devrait pas provoquer de panique et affecter l’atmosphère du festival du nouvel an lunaire ». [6] Notez ici que le premier message sur la prévention d’une épidémie a été contrebalancé par un deuxième message qui disait pratiquement : « N’osez pas provoquer la panique et affecter l’atmosphère du festival du nouvel an lunaire !  » Tous les mandarins de rang inférieur ont immédiatement compris quel message il fallait tenir. Par conséquent, ils ont continué à promouvoir le festival tout en contenant l’information sur l’épidémie.

Pour s’assurer que tout semblait normal, les autorités de la municipalité de Wuhan et de la province du Hubei ont décidé d’aller de l’avant en organisant les deux réunions prévues du Congrès du peuple et de la Conférence consultative politique populaire, pendant la période du 6 au 17 janvier qui ont été suivies d’une grande fête le 18 janvier, en présence de 40 000 familles. Grâce à ces événements publics, le virus s’est alors propagé encore plus rapidement. Trois jours plus tard, Xi Jinping a donné son « instruction » le 20. Ce n’est que lorsque le grand leader a pris la parole que ses subordonnés ont commencé à agir et ont confiné Wuhan le 23. Pourtant, 5 millions d’habitants de Wuhan avaient déjà fui, se joignant aux centaines de millions de passagers qui s’étaient précipités de voyager.

Les règles cachées l’emportent sur la loi

Selon certains experts, si seulement l’interdiction de voyager et la réduction des contacts, « avaient pu être menées une semaine, deux semaines ou trois semaines plus tôt en Chine, les cas de contamination auraient pu être réduits de 66%, 86% et 95% respectivement, et réduits considérablement le nombre de zones touchées. [7] »

Pourquoi les autorités de Wuhan ont-elles agi comme elles l’ont fait ? Cela nous amène à une discussion sur certaines caractéristiques de la bureaucratie du parti communiste chinois. L’une d’elles est que ce que disent les lois est moins important que ce que peuvent penser les supérieurs. Tout Chinois commun du continent s’il peut parler librement, vous dira que simultanément il existe deux ensembles de règles à l’œuvre, l’une est la loi, l’autre est le « qianguize », ou « règles cachées ». [8] Cette dernière est toujours la plus décisive. Deviner ce que pensent vos supérieurs est également considéré comme un élément important de la règle cachée. Nous sommes témoins ici de la façon dont cette logique bureaucratique chinoise s’est pleinement développée au cours de cette pandémie.

Selon l’article 38 de la loi de prévention et de contrôle des maladies infectieuses, « la communication d’informations concernant les maladies infectieuses doit être correcte et donnée sans délai ». L’article 65 stipule que les ministères qui ne font pas ce qui précède seront passibles de sanctions administratives ou de poursuites pénales. Aujourd’hui, avec la révolution de l’information, il est beaucoup plus facile d’appliquer la loi pour protéger le bien-être de la population. L’épidémie de SRAS de 2003 a incité le CDC chinois à développer un système automatisé d’alerte et de réponse aux maladies infectieuses sur le Web et qui a été mis en œuvre dans toute la Chine en avril 2008 [9]. Cette organisation est également appelée le Système d’information chinois pour le contrôle et la prévention des maladies (CISDCP). Auparavant, « les CDC locaux soumettaient un rapport mensuel au CDC national. Avec le CISDCP, les hôpitaux et les cliniques rapportent désormais immédiatement et directement via Internet. [10] »

Pourtant, le 29 décembre, lorsque les hôpitaux de Wuhan ont signalé des cas de pneumonie de cause inconnue au district et à la Commission de santé municipale, cette dernière, au lieu de faire un rapport direct via le CISDCP, a enjoint aux premiers « d’attendre les instructions de nos supérieurs  ». Le 5 janvier, la Commission de la santé de Wuhan a modifié le manuel de notification, ce qui a pratiquement privé les hôpitaux de leur pouvoir de faire des rapports directs et a confié cette tâche aux commissions provinciales de la santé. En plus de ce changement, la Commission a également demandé aux hôpitaux de communiquer directement ses rapports à la chaîne des commissions de santé de district, municipales et provinciales pour une double vérification . D’un seul coup, les responsables de la santé ont annulé la loi et le CISDCP.

Depuis que la pandémie s’est propagée dans le monde entier, le PCC a développé une forte propagande d’autopromotion en se moquant de la façon dont Trump et d’autres pays occidentaux avaient mal géré la crise. Certes, l’administration de Trump a mal agi. Pourtant, il y a une différence entre les États-Unis et la Chine pour le moins. Alors qu’Anthony Facui de l’Institut national des allergies et des maladies infectieuses (NIAID) peut ouvertement critiquer Trump, tout expert chinois faisant de même risquerait non seulement d’être licencié, mais également d’être emprisonné ou tout simplement de « disparaître ». Non seulement les chefs du parti se sont tenu au-dessus des lois, ils se sont également tenus au-dessus de la science et des scientifiques. En réalité, ils croient savoir mieux que quiconque, ou tout simplement être omniscients. Aussi brillant que puisse être un scientifique en Chine, ce sont les bureaucrates qui ont le dernier mot, y compris par l’envoi d’un scientifique en prison pour avoir dit la vérité. Il n’est pas étonnant que lorsque le bureau politique a mis en place le 25 janvier un groupe de travail spécial de neuf membres pour faire face à l’épidémie, il n’a pas jugé nécessaire d’inclure un spécialiste de la pandémie.

Le 7 janvier, Xi a rappelé tranquillement à son parti que même s’il était nécessaire d’agir contre le coronavirus, cela ne devait pas affecter la tenue du Festival. Pourquoi était-il si préoccupé par ce Festival ? On rappelle aux lecteurs qu’apporter de la joie aux gens pendant la Fête du Printemps est un projet d’État. Cela est illustré par le Gala du Festival de printemps de la télévision centrale, qui pendant quatre décennies, s’est tenu à la veille du nouvel an. En regardant un tel spectacle grandiose, les Chinois doivent se sentir reconnaissants envers le parti. Quiconque connaît un peu l’histoire de l’Empire chinois sait que l’empereur avait besoin d’être régulièrement conforté sur la façon dont ses sujets vivaient heureux et lui étaient reconnaissants dans la mesure où même le fleuve Jaune était devenu limpide et pur de ses tous ses sédiments et que la mer était devenue calme. Il détestait les mauvaises nouvelles. Ses subordonnés le savaient trop bien, et après avoir été témoins du sort tragique de ceux qui avaient échoué, les fonctionnaires de rang inférieur s’étaient nécessairement transformés en béni-oui-oui, et n’hésitaient jamais à le glorifier quel qu’en soit le prix social.

Version moderne du Frankenstein de Mary Shelley ?

Nous devons garder à l’esprit que la pandémie de 2019 est dans la suite de l’épidémie de Sras de 2003. Le personnage principal dans les deux drames est le même parti communiste chinois, qui a agi de la même manière en 2019 qu’en 2003. Ce n’est que le virus qui a été différent ; mais dans sa version de 2019 il a été plus contagieux et mortel. Seize ans se sont écoulés entre les deux. Cependant, le parti, bien qu’il soit armé de technologies encore plus avancées, n’a pas seulement fait aucun progrès pour surmonter son inertie bureaucratique, il est même devenu pire. Si l’on se rappelle comment le parti a fait face à une autre catastrophe naturelle il y a quarante ans, on peut se poser la question «  le parti a-t-il fait des progrès politiques depuis le début de la période de "réforme et d’ouverture" ? » Je parle du tremblement de terre de Tangshan en 1976. Des mois, des semaines, des jours et des heures avant le désastre, des experts du niveau local jusqu’au niveau national avaient averti et avaient exhorté les responsables du parti à agir rapidement. Ils ont été entièrement ignorés et on leur a interdit de faire leur rapport aux principaux dirigeants. Pourquoi ? Parce que le parti a déclaré aux experts que la priorité de la journée était de continuer à « critiquer Deng Xiaoping et s’opposer à l’aile droitière ». Après que le tremblement de terre eut tué plus de 240 000 personnes, la Bande des quatre aurait déclaré : « Nous ne pouvons pas permettre que le travail de secours détourne notre critique de Deng. Des centaines de milliers de personnes ont été tuées à Tang Shan, mais cela n’a pas vraiment d’importance. » [11] Si cela est vrai, quel genre de monstre peut dire de telles choses ? Ce qui importe, ce ne sont pas seulement les dirigeants eux-mêmes individuellement, mais la bureaucratie d’État du parti qui montre constamment le même genre d’indifférence face au résultat catastrophique de leur arrogance et de leur ignorance.

À l’heure actuelle, le gouvernement chinois élabore une nouvelle législation sur la biosécurité et l’élève en question de sécurité nationale. Le projet de loi, encore une fois, comprend des articles sur la punition de ceux qui osent mentir sur l’épidémie. Peut-être de nos jours les commentateurs occidentaux ne sont-ils plus aussi enthousiastes que par le passé à propos de l’auto-réforme du parti par le biais de l’élaboration de nouvelles lois. Beaucoup se sont sentis trompés. Ou peut-être y avait-il aussi une dose d’auto-illusion ? L’économiste hongrois bien connu, Janos Kornai, a écrit un article dans le Financial Times en juillet dernier sous le titre « Economists share blame for China’s ’monstrous’ turn ». Il a reconnu avoir conseillé des hauts responsables du PCC en 1985 sur l’introduction d’une réforme du marché en Chine «  par le choc électrique de la commercialisation et de la propriété privée », mais finalement son effort dit-il n’a produit que « la version moderne du Frankenstein de Mary Shelley » [12].

En ce moment, le gouvernement chinois élabore une nouvelle législation sur la biosécurité et je pense que Clinton nous doit également des excuses pour avoir déclaré dans son discours de 2000 [13] :
« En rejoignant l’OMC, la Chine n’accepte pas simplement d’importer davantage de nos produits ; elle accepte d’importer l’une des valeurs les plus chères à la démocratie : la liberté économique. »

L’Union européenne a partagé alors la même politique de « changement par le commerce  ». [14] Mais l’histoire a prouvé que la reconnaissance par le PCC de la « liberté économique » n’avait entraîné aucun changement démocratique. La concurrence sur le marché est « l’impératif catégorique » du capital, mais pas la démocratie.

Si Kornai s’était entretenu assez longtemps avec des travailleurs, il aurait peut-être eu une opinion différente. Après l’adhésion de la Chine à l’OMC, une ONG de Hong Kong avait publié un livre Voices from Below – China’s Accession to WTO and Chinese Workers qui était un recueil d’entretiens avec des travailleurs. Des années ont passé depuis, mais le souvenir de ces entretiens reste actuel pour moi. L’un d’eux avait déclaré : « l’entreprise d’État deviendra une entreprise privée, ses dirigeants deviendront également des capitalistes » ; l’autre se moquait des étrangers qui faisaient trop confiance aux textes des lois et des accords de l’OMC, sans se rendre compte de l’importance du « guanxi » ou du « lien privé » [15].

Paradoxalement, alors que les syndicats occidentaux ou les chercheurs chinois en matière de travail auraient dû mieux connaître cette situation, certains d’entre eux ont quand même laissé croire que le syndicat officiel ACFTU commençait à promouvoir une législation du travail et que par conséquent il devenait de plus en plus favorable aux intérêts des travailleurs, et par suite ont donc commencé à défendre une grande stratégie de « politique d’engagement » avec l’ACFTU. Ou encore, lorsque Pékin a commencé à avoir des lois sur les associations civiles (ONG), certains dirigeants d’ONG internationales les ont considérées comme un grand pas en avant vers le développement de la société civile en Chine.

Une bureaucratie mi-moderne et mi-prémoderne

Le nœud du problème est que, cependant, les « règles cachées » en général et le « guanxi » en particulier passent toujours avant la loi. Il y a un peu moins de trois ans, lorsque j’ai écrit sur le 19e congrès du parti, j’ai parlé de l’élément prémoderne du PCC. [16] Cet élément politique prémoderne exige dans ses propres rangs une sorte de loyauté et d’obéissance semblable à la servitude personnelle prémoderne. L’avantage de ce niveau de fidélité est qu’il rassure le leader de son pouvoir, l’inconvénient est qu’il est également très diviseur car il crée nécessairement un mécanisme de concurrence féroce pour obtenir la confiance des plus hauts leaders au sein la bureaucratie subordonnée, créant ainsi de multiples cliques et des luttes intestines. Cela dégénère souvent en une course folle dans la servilité, mettant en mouvement ce que j’appelle la survie des « plus-sans-scrupule ». Deuxièmement, l’hyper centralisation du pouvoir oblige les bureaucrates de niveau inférieur, lorsqu’ils mettent en œuvre les politiques du chef de file, à exagérer les choses afin à la fois de sauver leur peau et de récolter des avantages, sans se soucier des conséquences. Nous l’avons vu pour la première fois dans le cas de Hong Kong et de nouveau dans la pandémie actuelle.

Ce retour de la tradition politique de la Chine impériale a incité Fei-Ling Wang à soutenir dans son livre The China Order : Centralia, World Empire, and the Nature of Chinese Power que la Chine d’aujourd’hui « est une entité politique Qin-Han réincarnée » qui vise l’expansion mondiale et entre donc nécessairement en conflit avec les États-Unis [17]. « Qin » fait référence à la première dynastie unifiée fondée par Qin Shihuang en 221 avant JC. « Han » fait référence à la dynastie Han qui a succédé au Qin. Je pense que l’avantage de cette approche est qu’elle saisit bien la culture politique pré-moderne du régime de Pékin, mais il y a aussi un inconvénient. N’oublions pas qu’il est également résolument engagé à mobiliser le peuple dans l’industrialisation et la modernisation de la Chine. Ses caractéristiques modernes côtoient ses caractéristiques pré-modernes et l’effort d’industrialisation du parti a eu des conséquences inattendues.

Le parti a transformé la Chine en un pays qui a un peuple très instruit, une société urbanisée, une grande classe ouvrière et une classe moyenne – que certains politologues considèrent comme des classes démocratiques [18]. Personne ne le sait mieux que le PCC. Ce sont ces forces potentielles qui ont empêché ses principaux dirigeants de supprimer complètement les derniers éléments de la république et de glisser vers la monarchie pure et simple. C’est également l’une des principales raisons de la paranoïa constante du parti face aux moindres signes de dissidence et de trouble.

Le fait que les principaux dirigeants soient obsédés par l’autopromotion n’est pas uniquement lié à la culture pré-moderne. Les bureaucrates s’enrichissent par la voie moderne, la voie du capitalisme, non par l’ancienne voie impériale d’appropriation directe des surplus agricoles. Ils s’enrichissent beaucoup plus rapidement que leurs homologues dans le monde, car ils sont capables de combiner à la fois le pouvoir de l’État coercitif et le pouvoir du capital entre leurs mains, dévorant ainsi une part de plus en plus importante du surplus social aux dépens du peuple. – ironiquement, avec l’aide des pays occidentaux.

Ils sont conscients d’être un ennemi du peuple trop gourmand et trop voyant. Ils ont donc, d’une part, dépensé une grande partie de l’argent public pour espionner le peuple et pour lui laver du cerveau sur la qualité de ses dirigeants. Ce n’est pas seulement par vanité personnelle que Xi demande à ses subordonnés de le glorifier sans arrêt. C’est un effort collectif à la fois pour justifier leur avidité et pour paralyser l’esprit des gens afin qu’ils cessent de penser par eux-mêmes. Ironiquement, la tendance du PCC à exagérer massivement les choses peut également l’amener sur la voie de la prophétie auto-réalisatrice.

La pandémie actuelle offre déjà des signes de troubles. Après la mort de Li Wenliang, des millions d’internautes ont pleuré les médecins et des centaines de milliers d’entre eux lui ont adressé des salutations. Un habitant de Wuhan a même osé dire ceci :

«  J’espère que les gens comprennent que ... ce dont ils ont besoin, c’est d’un gouvernement qui protège l’intérêt ultime de chaque citoyen. Cet intérêt ultime ne concerne pas seulement la propriété, mais aussi la vie ! Si j’ai la chance de vivre, je ne me soucierai plus des conneries du grand renouveau de notre nation ! Ni de ce pet du chien de route de la soie ! Je m’en fous ... si Taiwan est indépendant ou unifié (avec le continent) ! Dans cette crise, je souhaite juste pouvoir manger du riz et avoir de quoi me vêtir ! ..... Je suis avant tout un individu, une personne vivante ! Désolé, je ne peux pas me permettre d’aimer un gouvernement et un pays qui me permettent juste de pourrir dans un moment de crise ! [19] »

2 mai 2020

Au Loong Yu

P.-S.

• Traduction française assurée par Syllepse et publiée dans l’édition du 11 mai de « Un virus très politique » :
https://www.syllepse.net/syllepse_images/articles/un-virus-tre--s-politique--n-deg-7.pdf

• Au Loong Yu est l’auteur de La Chine : un capitalisme bureaucratique, Syllepse, 2013.

Notes

[1] Il s’agit d’un total de voyages, pas de voyageurs : les travailleur.es migrant.es (dans une définition large, pas seulement les ruraux venant chercher un emploi en ville) doivent souvent faire des multiples déplacements et pas seulement un simple voyage aller-retrour.

[2] Coronavirus : China’s first confirmed Covid-19 case traced back to November 17 :
https://www.scmp.com/news/china/society/article/3074991/coronavirus-chinas-first-confirmed-covid-19-case-traced-back

[3] Early Transmission Dynamics in Wuhan, China, of Novel Coronavirus–Infected Pneumonia :
https://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMoa2001316

[4] How early signs of the coronavirus were spotted, spread and throttled in China :
https://www.straitstimes.com/asia/east-asia/how-early-signs-of-the-coronavirus-were-spotted-spread-and-throttled-in-china

[5] Highlights : China’s Xi recounts early role in coronavirus battle :
https://www.reuters.com/article/us-china-health-xi-highlights/highlights-chinas-xi-recounts-early-role-in-coronavirus-battle-idUSKBN20B1MC

[6] ikong zaoshang bao, zhongyang weibao jieri qifen shi liangji (CDC Reported in the Morning, the Central Prioritised Festival Atmosphere Resulted in the Missing of Opportunity), Mingpao, 17th February, 2020.

[7] Effect of non-pharmaceutical interventions for containing the COVID-19 outbreak in China :
https://www.medrxiv.org/content/10.1101/2020.03.03.20029843v3.full.pdf

[8] Ce terme a été forgé par l’écrivain Wu Si dans son livre "Qianguize—Zhongguo lishi zhong de zhenshi youxi" (Hidden Rules –The Real Game in Chinese History), Yunnan People’s Press, 2001.

[9] Hand, foot and mouth disease in China : evaluating an automated system for the detection of outbreaks :
https://www.who.int/bulletin/volumes/92/9/13-130666.pdf?ua=1

[10] Internet-based China information system for disease control and prevention :
https://www.researchgate.net/publication/268103880_Internet-based_China_information_system_for_disease_control_and_prevention

[11] La Bande des quatre est le nom d’un groupe de dirigeants chinois qui furent arrêtés et démis de leurs fonctions en 1976, peu de temps après la mort de Mao Zedong. On les accusait d’être les instigateurs de la révolution culturelle. Ndt.

[12] https://www.ft.com/content/f10ccb26-a16f-11e9-a282-2df48f366f7d

[13] Full Text of Clinton’s Speech on China Trade Bill :
https://www.iatp.org/sites/default/files/Full_Text_of_Clintons_Speech_on_China_Trade_Bi.htm

[14] Report on Trade and Economic Relations with China, Committee on International Trade, EU Parliament :
https://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?type=REPORT&reference=A6-2009-0021&language=GA

[15] Voices from Below – China’s Accession to WTO and Chinese Workers, Edited by May Wong, AMRC, Hong Kong, 2008, p. 73-76.

[16] Le 19e congrès du Parti communiste chinois – La modernisation par une bureaucratie prémoderne ? ESSF (article 42298), Le 19e congrès du Parti communiste chinois – La modernisation par une bureaucratie prémoderne ? :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article42297

[17] The China Order : Centralia, World Empire, and the Nature of Chinese Power, Chinese edition, Gusa Publishing, New Taipei City, 2018, p. 16.

[18] Capitalist Development and Democracy, Dietrich Rueschemeyer, Evelyne Huber Stephens, Evelyne Huber, John D. Stephens, University of Chicago Press, 1992.

[19] Wuhan fengcheng, mianlin rendao zainan (Wuhan Lockdown, Facing Humanity Crisis), Radio France Internationale, Chinese edition, 25th January, 2020. Translated by the author.
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