Édition du 29 septembre 2020

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Afrique

Covid-19 et l’Afrique du Sud : pas comme avant, mais quel après ?

Comme partout dans le monde, le Covid-19 invite à l’action pour enrayer la pandémie et à la réflexion pour gérer l’après et c’est cette gestion de « l’après » qui suscite le plus de réflexion. Retour à la normale ou changement radical ? L’enjeu pour l’Afrique du Sud est immense.

Tiré du blogue de l’auteure.

La pandémie à mis à nu l’horreur des inégalités dans un pays qui a réussi à mettre fin au système d’apartheid, mais qui 26 ans après, contrairement aux espoirs de voir enfin « une vie meilleure pour tous », constate que les pauvres sont toujours pauvres et les riches toujours plus riches.

Le Président Ramaphosa dans son discours, du 21avril annonçant l’état d’urgence sanitaire et le confinement pour la population, a reconnu que la « nouvelle économie doit reposer sur la justice et l’égalité ». Dans son discours du 27 avril, Jour de la liberté, il allait encore plus loin dans la reconnaissance de l’échec des politiques poursuivies depuis 1994 « Nous devons faire du droit de tout notre peuple à la santé, à la nourriture, à un toit, à l’eau, à la sécurité sociale et à la terre, des réalités …tant que ces droits seront remis à plus tard, la liberté pour quelques-uns est la liberté pour personne ».

Les mesures prises pour aider les plus pauvres, comme une augmentation des aides sociales aux 17 millions de personnes qui les reçoivent, l’augmentation des allocations pour les enfants ou la distribution de colis alimentaires ont été des réponses dans l’urgence, mais ne sont pas des réponses aux problèmes de fond qui rongent la société sud-africaine : pauvreté, chômage, inégalités croissantes.

Des chercheurs du World Inequality Lab ont en quelques chiffres montré l’étendue du désastre sud-africain : 10% de la population possèdent 86% des richesses du pays, et encore plus éloquent ces chiffres qui montrent l’extrême concentration des richesses dans les mains de quelques-uns : 3500 personnes (soit 0,01% de la population adulte) possèdent plus que les 32 millions de personnes pauvres.

Les chercheurs font aussi la différence entre les revenus et les richesses qui, elles, englobent la propriété foncière, les parts dans le capital des grandes entreprises, les actions en bourse, les assurances vie, etc., qui sont aussi révélatrices des privilèges économiques hérités d’une génération à l’autre, alors que les simples revenus ne le sont pas. Pour le chercheur Aroop Chatterjee l’inégalité des richesses montre « que l’héritage de l’apartheid se manifeste aujourd’hui » et le gouffre entre ceux qui possèdent beaucoup et ceux qui possèdent peu ou rien suggère que les structures de l’économie n’ont pas fondamentalement changé. https://www.newframe.com/sas-richest-3-500-own-more-than-the-bottom-32-million/

En période de pandémie, il est facile de voir que ceux qui peuvent restés confinés avec des stocks de nourriture, de cigarettes et d’alcool (dont la vente est interdite, ce qui soulève une polémique dont il faudrait parler par ailleurs), qui peuvent profiter d’une maison avec jardin et piscine ne vivent pas le confinement comme les habitants des townships surpeuplés sans eau, ni sanitaires et qui bravent l’interdit de sortir pour trouver à manger au péril de leur vie.

Tout le monde est d’accord : le retour « comme avant » semble impossible, mais comment faire pour que « l’après » suive une toute autre logique économique ?

On reparle de taxer les plus riches. Cet impôt sur la fortune, version sud-africaine, serait un véritable acte de solidarité durable, alors que les dons faits par les familles les plus riches, Rupert, Oppenheimer, Motsepe et C° ne sont à tout prendre qu’un acte de charité, utile certes en période de crise, mais qui ne change rien à l’ordre des choses. Des économistes proposent un impôt progressif sur la richesse à partir de 3,6 millions de rands, ce qui toucherait 354 000 personnes adultes, 1% de la population et rapporterait 143 milliards de rand dans les caisses de l’Etat.

L’autre option qui revient très fort est l’idée d’un BIG (Basic Income Grant) ou revenu universel. Comme le disent deux économistes avec un certain humour : quand on n’a pas d’argent, autant mettre en priorité des dépenses, celles qui auront un impact immédiat : soulager la pauvreté, et parce qu’elles sont faisables. Et aussi parce que ce revenu universel a déjà reçu le soutien du Cosatu, de nombreuses associations de la société civile, d’intellectuels de l’ANC ou du parti d’opposition DA et que ce serait faire « une réforme sociale radicale »

https://www.dailymaverick.co.za/article/2020-04-29-universal-basic-income-grant-when-nothing-is-affordable-we-had-better-choose-the-best-unaffordable-solution/

Un retour comme avant n’est plus envisageable, il faut donc innover, oser, aller de l’avant. Mais pour à la fois écouter ce que les experts, les élus, les citoyens ont à dire et imposer une politique innovante, il faut un dirigeant qui a la confiance du pays. C’est la question clé en Afrique du Sud et partout ailleurs.

Jacqueline Dérens

Blogueuse sur le site de Mediapart (France). Ancienne militante contre l’apartheid, fondatrice de l’association RENAPAS - Rencontre nationale avec le peuple d’Afrique du Sud.

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