Édition du 3 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

La révolution arabe

Damas pris entre le front intérieur et le front extérieur

Un an après le début de la révolution, on peut poser la question suivante : où en est la Syrie aujourd’hui ?

Damas pris entre le front intérieur et le front extérieur

Le régime veut démontrer qu’il a résolu le problème, même s’il a intensifié sa violence par la destruction systématique de plusieurs villes et le bombardement des zones où l’opposition est très présente. Il a également intensifié ses campagnes d’arrestation. Il a semblé s’engager dans une guerre totale à travers le pays, démontrant qu’il n’est toujours pas en mesure de stopper la révolution.

Ces derniers temps le régime a semblé compter davantage sur ses alliés de l’extérieur – la Russie, la Chine et l’Iran – que sur sa solidité intérieure.

Il est maintenant clair que la question posée est davantage celle du sort de ce régime que celle de l’état de la révolution, ce qui devient plus évident chaque jour. Toutes les régions de Syrie sont désormais concernées, avec désormais l’implication d’Alep et de Damas qui avaient donné l’exemple d’une majorité populaire qui soutenait le régime.

Certaines régions du pays n’ont pas participé en raison de leurs craintes de divisions confessionnelles encouragées par le régime. Beaucoup de gens appréhendent les alternatives existantes au régime, en se fondant sur une vague crainte de l’arrivée des islamistes au pouvoir. Mais cette question sera envisagée différemment dans la prochaine étape, étant donné les nouvelles perspectives révolutionnaires qui apparaissent à l’horizon.

Cette situation oblige les autorités à détourner l’attention vers le front interne pour mener une guerre totale, en prenant appui à l’extérieur sur leurs « alliés russes ».

A l’intérieur, la guerre ne vaincra pas la révolution. Elle risque d’affaiblir son bras armé en raison de la puissance disproportionnée de l’Etat, mais il ne peut pas arrêter le mouvement populaire qui ne montre aucun signe d’affaiblissement, malgré les violences et les effusions de sang auxquelles font face les rebelles.

Sans aucun doute, maintenir le soulèvement à un niveau de « faible intensité » exige la mobilisation de tous les moyens de répression du régime et de recourir à l’appui d’autres ressources trouvées ici et là. Ceci ronge le pouvoir et épuise l’Etat en raison de l’absence de financement à long terme, de l’effondrement de « l’éthique » et de la fragmentation des forces poussant à la guerre. Il faut ajouter à cela la capacité décroissante de la Russie de fournir au régime la « protection internationale ».

Cette situation pourrait conduire à l’un des deux scénarios. Tout d’abord, cela pourrait entraîner une baisse des moyens de l’État et un affaiblissement des institutions répressives, conduisant à l’escalade de la révolte et à « l’occupation des places, » conformément au rêve des rebelles et donc ensuite à la chute du régime.

L’autre option implique une désintégration interne majeure faisant en quelque sorte tomber le régime et imposant ainsi une solution qui mettrait fin aux assassinats et qui réaliserait certaines des exigences de l’insurrection.

A l’extérieur, les Russes ne peuvent pas protéger le régime indéfiniment, surtout en raison de son impuissance à mettre fin au soulèvement et à sa faiblesse interne globale. En outre, compte tenu de leur rôle dans le soutien au régime – pas seulement politiquement (car ils sont aussi criminellement responsables des morts et des destructions) – leur statut international deviendra par la suite plus difficile à maintenir. Ils courent le risque de gaspiller le « changement » qu’ils ont accompli avec la Chine quand ils ont cherché à « mettre fin au déchaînement de Washington » au Conseil de sécurité des Nations Unies et qu’ils ont travaillé pour redresser le rapport des forces au sein du « nouvel ordre mondial ».

Les États-Unis, qui ne veulent pas renverser le régime (au moins pour l’instant), poussent habilement les Russes vers le bourbier syrien. Ceci pourrait ressembler à ce qui est arrivé à l’Union soviétique en Afghanistan, mais sans intervention militaire russe, alimenté par l’effusion de sang du régime et montrant les Russes comme les défenseurs d’une « barbarie incomparable. »

Par conséquent, les États-Unis (de même que l’État sioniste) ne veulent pas d’une fin rapide du conflit en Syrie. Ils ne sont pas concernés par la victoire de la révolution. Peut-être, au contraire, veulent-ils consolider leur emprise sur elle, avec l’épuisement de sa force motrice. (Sans oublier de mentionner que les nouveaux hommes d’affaires qui dirigent à Washington faisaient les yeux doux à la Syrie, il n’y a pas si longtemps encore). Peut-être que les Etats-Unis estiment qu’ils peuvent le faire en épuisant les Russes du fait de l’incapacité de Moscou de trouver une solution à la crise et de sa position favorable au régime.

En étant solidaires du régime et en le défendant farouchement, les Russes perdent tout ce qu’ils ont cherché à réaliser à l’échelle internationale, sans même gagner la Syrie. La Russie montre ainsi, qu’elle est devenue un Etat impérialiste, mais sans réussir à mettre cet impérialisme au service de son capitalisme, peut-être en raison de la nature mafieuse du capitalisme qui contrôle la Russie. Par conséquent, il apparaît jusqu’à présent comme un impérialisme idiot.

Même si les Russes reculent sur l’exercice du droit de veto au Conseil de sécurité, il n’y a pas de signe d’une intervention militaire en Syrie. Au contraire, les pays impérialistes penchent en faveur d’une aggravation de la situation, tel que mentionné précédemment. Ainsi, les Russes apparaissent être ceux qui exercent une « pression » sur le régime plus qu’autre chose, ce qui prolonge le conflit sans mener à l’effondrement de l’État.

La position russe changera-t-elle ? Certainement et c’est peut-être déjà commencé. Mais il faut noter que leur rôle sera plus faible. Les Russes auraient pu proposer une solution sur le modèle yéménite, par la remise du pouvoir au vice-président et en formant un « gouvernement d’unité nationale » (ou Conseil de transition) pour aboutir à la période de transition, qui aurait seulement été rejetée par le régime. Mais tenter une solution moins ambitieuse, voir même la préserver, n’est plus possible après la récente escalade dans les meurtres, l’offensive militaire du régime et la vague de violence sans précédent.

Ainsi, une solution sans départ du régime n’est pas possible, de même que l’invention d’une « unité nationale » ne peut constituer une issue. Le conflit a dépassé toutes les solutions cosmétiques que proposaient les Russes et maintenant ils ont besoin d’une solution réelle. Ils doivent renoncer à soutenir le régime et à le protéger. C’est possible, sans crainte de l’intervention occidentale inexistante et exagérée pour justifier la violence contre le peuple syrien.

Le régime n’a pas réussi à trouver une solution décisive et a plutôt recours à un haut degré de violence qui épuise ses institutions et sa cohésion, initiant un processus de décomposition. Ses « alliés internationaux » ne le sauveront pas, ni la Russie, ni la Chine, l’Iran ou le Hezbollah.

Une révolution d’un an et un mois a conduit le pouvoir à l’isolement, à l’impuissance et à la faiblesse. Lorsque le peuple exige le changement, rien ne peut arrêter la révolution, sauf si le changement se réalise. C’est quelque chose d’évident que nous avons appris de l’histoire et ceci se déroule aujourd’hui sous nos yeux, avec le pilonnage et les tirs de rockets (qui n’ont pas visé l’État sioniste) déclenchés contre les quartiers et les villes.

2011 n’est pas 1980. Le plan qui a marché à cette époque est aujourd’hui un échec parce que c’est le peuple qui participe à la lutte et pas seulement un petit fragment confessionnel.

Salameh Kaileh

KAILEH Salameh
* Article paru sur le site Al Akhbar – Liban – le lendemain de l’arrestation de Salameh Kaileh ; traduit par Pierre-Yves Salingue pour A l’Encontre. http://alencontre.org/

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