Édition du 15 octobre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Économie

De la valeur de l’être au triomphe du paraître

Dans son Manuscrit de 1844, Karl Marx a écrit notamment ceci : « La dépréciation du monde augmente en raison directe de la mise en valeur du monde des choses ». Sans devoir remonter au XIXe siècle et à l’exploitation industrielle de la main-d’œuvre de cette époque, demandons-nous si cette assertion possède encore une « valeur » de nos jours ? Sûrement en a-t-elle une, en nous basant entre autres choses sur le phénomène d’intrusion de l’économie dans les moindres facettes de notre existence.

Essayons tout d’abord d’extrapoler la notion de « valeur », en nous inspirant d’Adam Smith, dont la propre conception influença plus tard la démarche de Marx, et ce, par le biais de la « richesse ». Simplifions-nous la vie en affirmant de notre propre chef ce qui suit : la richesse d’une nation se compte en termes de valeurs produites, indépendamment du niveau de population. Et si la notion de population intervient, c’est souvent dans le but de déterminer le bassin de main-d’œuvre destiné à l’accroissement possible – désirée en plus d’être désirable – de la production ou encore d’estimer le bassin de consommateurs(trices) à partir duquel seront évaluées à la fois la quantité de biens à produire pour satisfaire les besoins et les désirs, ainsi que les potentialités de croissance de la production qui peuvent influencer les stratégies visant à faire consommer davantage, voire même à faire entrer un nombre plus important d’immigrant(e)s.

De là mérite d’être soulignée cette constante dans la valeur, et ce, depuis Aristote qui associait celle-ci à l’usage destiné à satisfaire des besoins, tandis que Smith, beaucoup plus tard, n’ignora pas cette désignation, mais fera dériver son acception vers la glorification du travail et de sa division – donc vers la production industrielle –, perception d’ailleurs habilement reprise par Marx qui synthétise à sa manière les notions de valeurs d’usage et d’échange, afin d’exposer l’authentique valeur en vigueur au sein d’une économie désormais capitaliste, c’est-à-dire une basée sur la marchandise, l’exploitation du travail et sa capacité à générer par elle-même de la valeur. Et c’est cette idée de « marchandise » qui nous intéresse particulièrement ici, puisqu’elle se réfère au monde des choses et permet même de dépasser l’allusion voulant que l’humain soit devenu un rouage de la machine économique et se définisse comme travailleur(euse) ou employeur(euse), mais aussi comme consommateur(trice).

Par le travail, une valeur est ajoutée aux objets produits (biens et denrées), qu’ils soient ou non transformés – mais peu importe ils seront manipulés –, parce que les personnes qui ont posé la main sur eux possèdent une valeur à titre de frais de production faisant partie du coût des objets en cause. D’une certaine façon, nous pouvons envisager que la valeur salariale d’une personne varie selon la contribution qu’elle apporte dans la fabrication des objets, ce qui revient à dire plus généralement que par la production l’humain obtient sa propre valeur, dont l’expression est symbolisée par une somme d’argent ; donc, sans la production, l’humain ne vaut rien – bien sûr, selon l’idéologie économique.

Cela est aussi vrai pour les services et les soins aux personnes, car, dans ces cas, la production d’un service et/ou d’un savoir, d’une part, et la production des soins, d’autre part, possèdent chacune une valeur déterminée économiquement selon des lois arbitraires – toujours susceptibles d’être modifiées au gré des expériences nouvelles – mais copiées au secteur de la production des biens.

Par exemple, une production de formulaires – soit des objets comme d’autres –, notamment des polices d’assurance, moyennant un temps de préparation avec des données, un nombre de pages ainsi que leur transmission à qui de droit, forme un ensemble d’opérations évalué de manière à fixer un prix qui inclut en plus ici les primes à payer par les assuré(e)s, primes également évaluées à partir d’un barème attribué à chaque opération actuarielle ; tandis qu’une production de soins, en songeant au chirurgien qui agite sa main avec un scalpel et qui attribue ainsi une valeur variable en fonction de l’endroit du corps à opérer, crée à son tour un type de valeur, et ce, de manière comparable au travail exécuté à l’aide d’une machine utilisée dans la fabrication d’une pièce aisément mesurable. En lien avec ce dernier aspect, l’économie de la valeur atteint donc un seuil presque immoral, en provoquant la « démantibulation » à des fins économiques de l’anatomie humaine par une détermination de la valeur de chacune de ses parties. 

La « chosification » [i] de l’être humain se devine alors, à cause de son absorption par l’économie qui ne reconnaît la valeur que par les « choses » et qui force volontairement la transformation de l’humain en « chose ». En l’occurrence, la soumission à la production équivaut à un renoncement de la valeur « macro-qualitative » de la nature humaine, c’est-à-dire une valeur perçue pour ce que représente la vie humaine dans toute son étendue.

De plus, la mise en valeur du monde des choses camoufle l’appréciation véritable des contacts humains, puisqu’elle encourage plutôt une production consommable de ces rapports – en excite les goûts et le luxe – qui oblige un lieu de rencontre remplit d’objets évalués de manière à imposer le paiement d’une certaine somme pour rendre ce contact humain « marchandable », dans la mesure où il semble nécessaire de lui donner une valeur en faisant de lui un événement exposé par un décor, un repas faste et une ambiance animée acquis ou empruntés.

Disons que la manipulation du « paraître », toujours au profit de l’économie, fait en sorte que nous ne rencontrons plus seulement quelqu’un pour le (ou la) voir et discuter avec lui (ou elle), mais pour enjoliver ce moment par l’entremise d’un milieu d’encadrement ayant une valeur à ce point importante pour évaluer – coter – ensuite la qualité de notre rencontre, y compris les effets sur notre invité(e) ; en d’autres termes, notre appréciation de cette rencontre avec un tel ou une telle aurait été meilleure ou moins bonne, si elle avait eu lieu, par exemple, au restaurant X plutôt qu’Y, à domicile ou ailleurs.

En définitive, Marx critiquait l’hégémonie de l’économie moderne et annonçait ses répercussions sur notre société. Certes, celle-ci s’est développée depuis et contribue à nous déprécier, en plus de déprécier souvent nos moments partagés avec autrui, en raison des artifices, des nécessités de la production ou des embellissements ludiques qui, sans que nous osions l’admettre, leur portent ombrage.

Écrit par Guylain Bernier

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