Tiré de Entre les lignes et les mots
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Nous l’affichons sur les murs des salles de classe. Nous l’intégrons dans les cours d’éducation sociale et sanitaire. Nous l’envoyons à la maison dans les bulletins d’information. Soyez gentil·les. Respectez les autres. Votre corps vous appartient. Le consentement est important. Puis nous mettons un écran entre les mains des enfants et, en quelques minutes, elles et ils ont accès à la cruauté, aux comportements sexualisés et à la pornographie qui présente la violence sexuelle brutale comme un divertissement.
Les enfants peuvent trouver des plateformes qui, grâce à des algorithmes, leur proposent des contenus leur apprenant que l’achat et la vente de sexe sont un rite de passage, que la domination est la mesure d’un homme et le fait d’être dominée celle d’une femme. Elles et ils peuvent voir l’industrie du sexe recruter au grand jour, sous le couvert de l’émancipation, de la liberté et d’un certain style de vie. Sur certaines plateformes, elles et ils peuvent même s’encourager mutuellement — je dirais « se proxénétiser » — à vendre l’accès sexuel à leur corps.
Et ensuite, nous nous demandons pourquoi les enfants filment et partagent leurs propres comportements sexuels. Pourquoi les garçons et les filles reproduisent ce qu’elles et ils regardent. Pourquoi les enfants se réfugient dans des comportements de survie qu’elles et ils ne savent pas encore nommer.
Ce n’est pas un mystère. C’est ce qui arrive lorsqu’une société enseigne simultanément des choses contradictoires et qualifie cela de normal.
Les traumatismes de l’enfance
Le médecin et auteur Gabor Maté a passé des décennies à étudier comment les expériences précoces façonnent le cerveau en développement — comment les traumatismes, les blessures affectives et les environnements dans lesquels nous grandissons nous marquent pour le reste de notre vie. Son message est clair : les enfants ne choisissent pas leur conditionnement. Elles et ils l’absorbent.
Le système nerveux d’un enfant est un système vivant en relation constante avec tout ce qui l’entoure, apprenant à chaque instant ce qu’est le monde, ce qui est sûr, ce qu’on attend d’elle ou de lui, ce qu’elle ou il vaut. Ce dont nous entourons les enfants devient l’architecture de leur monde intérieur.
Maté établit un lien direct entre les traumatismes de l’enfance et les compulsions, les addictions et les dysfonctionnements relationnels à l’âge adulte. Pas seulement les traumatismes dramatiques et évidents, mais les messages chroniques et subtils qui disent à un enfant qu’elle ou il n’est pas en sécurité, qu’elle ou il n’est pas valorisé, qu’elle ou il n’est pas entier. Le message selon lequel son corps est à la disposition de quelqu’un d’autre. Le message selon lequel la domination est une force et la vulnérabilité une faiblesse. Ces messages ne sont pas murmurés dans un coin. Ils sont diffusés à plein volume, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, par les systèmes de diffusion les plus puissants que les êtres humains aient jamais construits.
Relier les points
À Paris, je me suis retrouvée à débattre avec une journaliste. Elle avait mené des recherches. Elle disposait de données. Elle s’exprimait avec l’assurance de quelqu’un dont la compréhension de l’exploitation se résume à un tableau Excel. Je lui ai demandé : « Et les enfants, alors ? Et les épouses et les compagnes des hommes qui achètent des services sexuels ? Et les femmes qui vivent dans des foyers où la consommation de pornographie et le recours à la prostitution par leur partenaire constituent une architecture secrète de trahison ? » Et les survivantes, les militantes, les personnes qui travaillent quotidiennement dans les décombres que ces systèmes créent ? »
Voici ce que les études omettent souvent de saisir : les abus sexuels sur mineur·es, la violence domestique et l’entrée dans l’industrie du sexe ne sont pas des phénomènes distincts, avec des causes et des solutions distinctes. Ils sont liés. Ils se nourrissent les uns des autres. Ils partagent les mêmes racines. Un·e enfant victime d’abus sexuels a beaucoup plus de chances d’être exploité·e à l’adolescence. Une femme dans une relation marquée par la violence domestique vit le même piège qu’une femme prostituée — la même érosion de soi, la même perte de choix, la même question posée par les personnes extérieures : pourquoi n’es-tu pas simplement partie ?
Et pourtant, nos politiques traitent ces questions comme des silos distincts. Les services de lutte contre la violence domestique d’un côté. La protection de l’enfance de l’autre. L’exploitation sexuelle ailleurs. Chacun avec son propre financement, son propre langage, son propre seuil d’intervention. Et dans les interstices entre eux, les enfants tombent. Le système n’est pas coordonné parce que nous n’avons jamais voulu regarder la réalité dans son ensemble.
Les femmes et les hommes avec lesquels j’ai défilé à Paris n’étaient pas seulement des survivants. C’étaient des travailleurs/travailleuses sociaux, des infirmier·es, des avocat·es, des agent·es de probation, des médecin·es, des conseiller·es et des psychothérapeutes. Des personnes qui travaillent quotidiennement au sein des systèmes censés protéger celles et ceux qu’elles ont elles-même été ou qu’ils ont eux-mêmes été. Certain·es d’entre nous possèdent à la fois une expérience vécue et des connaissances cliniques — une double compréhension qu’aucun article de recherche ne peut reproduire. Et pourtant — pourtant — on ne nous écoute pas. Les universitaires mènent des recherches sur nous. Les journalistes nous interviewent. Les décideur·es politiques nous consultent, puis nous excluent du rapport final.
Il y avait aussi des hommes survivants à Paris. Des hommes qui avaient été exploités. Des hommes qui se sont montrés solidaires, qui portaient des portraits, qui ont défilé. Une fraternité et une sororité au sens le plus vrai du terme — non pas une mise en scène, mais la reconnaissance silencieuse entre des personnes qui ont connu la même noirceur et ont trouvé le chemin vers la même rue, choisissant de ne pas se taire.
Un problème de valeurs. Un problème de courage. Un problème de volonté politique
En tant que société, nous avons accompli quelque chose d’extraordinaire. Nous avons sexualisé tout et tout le monde — les vêtements pour enfants, la publicité, les clips musicaux, les filtres des réseaux sociaux, les jeux vidéo — puis nous avons feint la surprise lorsque les enfants ont intériorisé cette sexualisation comme quelque chose de normal. Nous avons laissé une industrie fondée sur l’exploitation sexuelle des êtres humains s’immiscer directement dans les chambres des enfants et nous avons qualifié cela de liberté d’expression.
Ce n’est pas un problème de technologie. C’est un problème de valeurs. C’est un problème de courage. C’est un problème de volonté politique. La technologie n’est que le vecteur. Le contenu diffusé — la normalisation de la violence, la marchandisation des êtres humains, la présentation de la domination comme un désir — est un choix. C’est ce que notre culture a décidé d’autoriser, d’exploiter financièrement et d’appeler du divertissement.
On ne peut pas enseigner à un·e enfant que son corps est sacré le mardi, puis le laisser s’immerger dans une culture qui traite les corps comme des marchandises les six autres jours de la semaine. La leçon ne passe pas. Elle est noyée.
À quoi ressemble réellement l’amour
Maté évoque le besoin humain fondamental d’attachement — ce besoin, dès les premiers instants de la vie, d’être vu·e, tenu·e dans les bras et compris·e. Lorsque ce besoin est comblé, les enfants développent une base sécurisante à partir de laquelle elles et ils peuvent explorer le monde et nouer des liens authentiques. Lorsqu’il n’est pas comblé — lorsqu’il est perturbé par un traumatisme, par une absence, par une culture qui enseigne la déconnexion — les enfants s’adaptent. Elles et ls apprennent à satisfaire leurs besoins de la manière que leur offre leur environnement. Parfois, cela signifie se refermer sur soi-même. Parfois, cela signifie chercher des liens dans des endroits qui leur font du mal.
L’industrie du sexe ne crée pas le besoin de lien. Elle exploite un besoin qui existe déjà, qui n’a jamais été correctement satisfait. Elle offre une version contrefaite de l’intimité qui ne coûte rien à l’acheteur et tout à celles et ceux qui sont vendus.
Si nous voulons protéger les enfants — les protéger véritablement, et pas seulement les faire passer par des systèmes —, nous avons besoin d’adultes qui incarnent des relations saines. Nous avons besoin que l’on enseigne aux garçons que la force n’est pas la domination, que la vulnérabilité n’est pas une faiblesse. Nous avons besoin que l’on enseigne aux filles que leur valeur ne réside pas dans leur corps ou leur docilité. Nous avons besoin que les adultes présents cessent d’envoyer des messages contradictoires. Qu’elles et ils aient le courage de nommer ce que nous faisons réellement aux enfants et de faire des choix différents. Ce n’est pas compliqué. Mais c’est inconfortable.
J’ai été victime d’abus sexuels. J’ai été violée. J’ai vendu mon corps. Je suis psychothérapeute et infirmière pédiatrique de formation. Je suis une survivante de la prostitution, de la violence domestique, d’une violence qui a failli mettre fin à ma vie. Je porte toutes ces identités dans la même pièce, en même temps.
Ce que je retiens de tout cela, c’est que les enfants qui subissent des abus aujourd’hui ne constituent pas un problème distinct de celui des adultes qui ont été victimes hier. C’est la même histoire, qui se perpétue à travers le temps. Le cycle ne se brise pas de lui-même. Il se brise lorsque nous sommes suffisamment nombreuses et nombreux à décider de nous unir.
À Paris, je me suis jointe à des survivant·es venu·es du monde entier. Nous avons marché pendant deux heures et demie dans les rues d’une ville qui, il y a dix ans, a modifié sa législation pour affirmer que l’achat d’un être humain dans le but d’obtenir un orgasme est inacceptable. Nous avons marché pour celles et ceux qui ne pouvaient pas être là. Pour les filles et les garçons qui n’ont pas survécu. Pour les enfants qui, aujourd’hui encore, vivent dans une culture qui n’a pas encore trouvé le courage de les choisir.
La question n’est pas de savoir si nous en savons assez pour agir. Nous en savons assez.
La question est de savoir si nous aimons suffisamment nos enfants pour accepter de nous sentir mal à l’aise.
Pour examiner notre propre rôle. Pour être responsables, courageuses et courageux, vulnérables.
Pour démanteler les structures qui font du mal, même lorsque ces structures sont lucratives. Pour dire la vérité, même lorsqu’elle dérange.
De descendre dans la rue et de dire : pas sous notre surveillance. Pas un enfant de plus.
Nous savons ce qu’exige l’amour.
La question est de savoir si nous sommes assez courageuses et courageux pour le donner.
Amanda Quick
https://nordicmodelnow.org/2026/04/16/on-children-contradiction-and-the-culture-we-are-wiring-into-the-next-generation/
traduction DE
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