Édition du 21 juin 2022

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Asie/Proche-Orient

Désastre dans une mine de charbon en Turquie : « Ce n’est pas un accident, c’est un meurtre ! »

L’explosion qui a tué des centaines de mineurs en Turquie n’est pas un accident isolé : c’est la conséquence directe de décennies de néo-libéralisme.

Il ne s’est pas écoulé deux mois depuis qu’on a pu entendre la jeunesse et la classe moyenne turque traiter de voleurs (« hirsiz var ») l’élite corrompue du gouvernement turc qui s’est enrichie illégalement. Aujourd’hui les infos sur twitter nous font savoir qu’on peut entendre un chant de protestation contre les « meurtriers » (« katiler ») face au bureau de la Soma Holdings à Istanbul, l’entreprise privée propriétaire de la mine de lignite du district de Soma, qui est devenue un piège mortel pour des centaines de mineurs.

Alors que les amis et les familles de mineurs ainsi que les citoyens de la région sont encore en train de creuser désespérément pour retrouver des survivants après l’explosion d’hier et l’incendie de la mine, la police anti-émeute est quant à elle très occupée à chasser à coups de canons à eau les gens qui se sont rassemblés dans les rues qui abritent les bureaux de la Soma Holdings.

Au moment où ces lignes sont écrites, les agences de presse turques font état de 274 morts officiels. Mais, plus tôt dans la journée, le ministre de l’Energie Taner Yildiz parlait de 787 personnes travaillant à l’intérieur de la mine au moment de l’explosion. Il semblerait qu’il y avait plus de mineurs que d’habitude à l’intérieur de la mine parce que l’explosion serait advenue au moment du changement d’équipes. On craint donc que plus de 400 mineurs soient pris au piège dans le sous-sol, qui peut aller jusqu’à une profondeur de 2 km. Ceux qui sont pris au piège risquent d’être intoxiqués par le monoxyde de carbone ; le temps est donc une donnée cruciale et les équipes de sauvetage sont en train de pomper de l’oxygène vers l’intérieur des mines.

Le feu a continué à brûler à l’intérieur pendant 18 heures après l’accident et il semble qu’un autre incendie ait débuté dans le conduit de ventilation, ce qui rend les choses très difficiles pour l’opération de sauvetage – s’il n’est pas déjà trop tard. Des douzaines d’ambulances attendent. 76 blessés ont déjà été hospitalisés. Les dernières heures n’ont vu sortir que des corps sans vie du lieu de l’incident. Le nombre total de décès dépasse déjà celui des 263 victimes qu’avait provoqué le plus important accident de mine advenu en Turquie à ce jour , celui de l’explosion de gaz dans une mine de la ville portuaire de Zonguldak en 1992.

Une « malheureuse tragédie »

Bien entendu, la compagnie minière Soma a fait une déclaration sur cet « accident tragique » et le grand malheur qu’il représente. Officiellement, la première cause rapportée est un défaut électrique qui aurait provoqué un accident énergétique, mais cette information a été corrigée par les informations qui citent des experts en ingénierie minière selon lesquels une explosion dans le système de transformation électrique du sous-sol ou dans la salle des commandes aurait fait exploser l’unité de distribution de l’électricité, ce qui aurait rendu les ascenseurs d’évacuation des travailleurs et le système de ventilation inutilisables.

Bien entendu toujours, les responsabilités sont déjà rejetées sur d’autres. Dans les médias, on a rapidement pointé du doigt les différents intervenants et une bataille polémique est déjà en cours dans l’arène politique. Le CHP, principal parti de l’opposition, pointe du doigt l’AKP, parti au pouvoir, rappelant à la population qu’ils ont récemment demandé qu’il y ait plus d’inspections de sécurité dans les mines. Cette demande avait été rejetée par l’AKP il y a tout juste deux semaines, le 29 avril. Un des principaux intervenants pour cette question est Özgür Özel, le député de Manisa – la province dans laquelle se situe Soma – qui avait ensuite agité un casque jaune de mineur dans l’hémicycle du Parlement. Un député AKP de Manisa, Muzaffer Yurttas, a nié l’urgence de cette demande en proclamant que les mines turques étaient plus sûres que la plupart des mines dans d’autres pays du monde.

Aujourd’hui, le Premier ministre Erdogan a ignoré les critiques en déclarant que les accidents « arrivent » et que l’opposition instrumentalise le drame pour aller à l’encontre de l’agenda du Parlement. Le Premier ministre turque a ensuite répété une déclaration du Ministre du travail et de la sécurité sociale selon lequel les inspections ont été réalisées avec régularité et que la plus récente remonte au 17 mars. Celle-ci aurait indiqué que les mines étaient en ordre avec les normes de sécurité turques. Erdogan a aussi fait référence à l’histoire des accidents miniers survenus au 19e et au 20e siècle aux Etats-Unis et en Angleterre dans le but de « banaliser » la tragédie, et cela tout en affirmant à la population que la question fera l’objet d’une enquête minutieuse et impartiale.

Un problème plus profond et systémique

Malgré les promesses et les justifications historiques du Premier ministre – huées et sifflées par la foule devant les bureaux de Soma – les voix critiques évoquent un problème plus profond et systémique au cœur même de la relation entre l’industrie lourde et l’État. Les travailleurs accusent le dirigeant de l’entreprise Soma, Komur Isletmeleri A.S., des conditions précaires de travail. Plus inquiétant encore, les accusations d’un survivant, Özcan Cüce, qui a déclaré à la CNN turque qu’un superviseur aurait donné de mauvaises instructions aux mineurs pris au piège, les éloignant des réserves d’oxygène. Plus important encore, il a déclaré que : « ce n’est pas quelque chose qui s’est passé de manière soudaine. Je peux vous dire qu’il y a des gens qui sont en train de mourir et d’autres qui sont blessés et que tout ça c’est pour l’argent (...) Ils nous ont envoyé comme des moutons à l’abattoir. On n’est pas en sécurité en faisant ce métier. »

Un hashtag a récemment rencontré beaucoup de succès : #kazadegilcinayet (« Un meurtre, pas un accident »), transformant la critique en une accusation directe. La section anglaise du site sendika.org en a rajouté une couche en titrant « Le mardi 13 mai, à 15h00, la Turquie a été le témoin d’un des plus importants meurtres de travailleurs de l’histoire. »

Il est certain que le lien étroit entre le gouvernement néolibéral turque et les industries privatisées a eu une influence très nocive sur la sécurité des travailleurs. Soma, un district dont la population tourne autour des 100.000 habitants, est un centre minier significatif d’extraction de lignite, qui alimente avec combustible la production énergétique du pays. La Turquie a encore d’importantes ressources en charbon brut et en lignite, dont elle tire son énergie domestique depuis des générations. Au début du mois, le 3 mai, le Ministre de l’Energie a déclaré dans le « Daily Sabah », que la Turquie allait investir 118 milliards de dollars à l’horizon 2023 afin de doubler la production énergétique du pays. Et, peu de temps auparavant, il faisait remarquer que la position de la Turquie sur le marché mondial de l’énergie était en train de s’accroître rapidement.

Privatisation et dérégulation

Le parti au pouvoir, Justice et Développement (AKP), a ajouté à ces investissements des privatisations, des dérégulations du marché et des réductions de salaires dans le but de maintenir l’attractivité et la rentabilité des mines turques aux yeux du capital occidental. La réduction des coûts sur le dos des procédures de sécurité, la création de conditions de travail « flexibles », l’abaissement des niveaux de formation exigés et le recours à la sous-traitance utilisant des travailleurs non-déclarés et parfois mineurs d’âge, font partie de cette stratégie. En 2005, la tragédie qui a frappé le jeune Zonguldak, qui avait alors 17 ans, a révélé l’existence de ces travailleurs n’ayant pas l’âge légal de travailler dans une mine. Cette question reste un problème chronique à cause de la pauvreté et des problèmes dans l’enseignement. La plus jeune victime connue à Soma est Kemal Yildiz, 15 ans.

En outre, on sait maintenant que le montant mensuel du salaire des mineurs est de 500 dollars. Et à cause du manque de sécurité dans les mines de lignite, les accidents sont devenus monnaie courante. La Soma Holding fait partie du programme de privatisation du gouvernement, et selon les informations du reporter de « Hürriyet », Murat Yetkin, le propriétaire des mines, Ali Gurkan, se vantait récemment de la diminution des dépenses réalisée par la privatisation de la mine.

Cependant le problème ne concerne pas uniquement les mines appartenant à des entreprises privées. Un rapport du Syndicat Général des Mineurs publié en mars 2010 montre qu’entre 2000 et 2009, 25.655 accidents se sont produits dans des mines appartenant à la TTK (Corporation du Charbon Turque) et que 98% de ces accidents auraient pu être évités si la question du manque d’inspection de sécurité et de formation avaient été traités sérieusement. Mais le gouvernement n’a rien fait, ou si peu.

Qui plus est, la compagnie mère, la Soma Holding Mine Enterprises, est connue pour avoir des rapports privilégiés avec l’AKP depuis 2005. L’épouse de son directeur général, par exemple, est députée régionale de l’AKP. Ironie de la situation, la Soma était le généreux donateur des sac de charbons « charitablement » offerts par l’AKP pendant les élections locales afin de recueillir les voix des populations les plus précaires.

Pas un incident isolé

Cette dernière tragédie survenue à Soma ne semble pas être un incident isolé causé par la négligence des travailleurs : c’est le symbole d’un problème plus large et systémique, intrinsèque à l’industrie turque et à la politique néolibérale du gouvernement AKP d’Erdogan, ainsi qu’au marché mondial dans lequel la Turquie essaie de se faire une place. De la même façon que le Premier ministre a ouvertement cité l’aspect historiquement « naturel » des accidents de travail, les travailleurs de Turquie sont aujourd’hui présentés comme les débiteurs des effets secondaires d’un « intérêt supérieur ».

Ce que l’on trouve derrière ce raisonnement donne la nausée. Et il existe des considérations encore pires, mises en évidence par Çetin Uygur (du syndicat DISK), qui a été un des premiers à dire que cette explosion était l’un des plus importants massacre de travailleurs dans l’histoire de la classe ouvrière turque. Uygur a déclaré que le gouvernement de l’AKP était en train d’envoyer un grand nombre d’unités militaires et de forces de l’ordre dans la région, non pas pour porter assistance aux secours mais pour supprimer toute dissidence. On peut également voir dans le geste du Premier ministre de décréter un deuil national de trois jours une tentative de les protestations et les critiques sous contrôle.

Pas mal de choses ont donc été pointées du doigt et pourtant aucun ministre du gouvernement n’a encore démissionné. Les condoléances geignardes des politiciens ne vont pas résoudre les centaines de morts inutiles et rendre les milliards qui sont extorqués sur le dos des travailleurs, tandis que ce même gouvernement distribue des sacs de charbon de charité afin de se maintenir au pouvoir. Les critiques à l’extérieur de la Turquie ont très vite spéculé sur la possibilité que l’explosion de la mine ne soit l’étincelle qui allume la mèche de la poudrière de la situation politique et sociale déjà très précaire en Turquie. Si Erdogan connaît l’histoire, il sait que les calamités qui frappent la classe ouvrière sont toujours une mise en évidence de la réalité du pouvoir politique. Avec la situation sociale tendue que connaît la Turquie à la suite des soulèvements de Gezi au cours de l’été passé, il faut remarquer que, bien souvent dans le passé, un soulèvement ouvrier a représenté un point de non retour par rapport à ce qui avait été évité jusque là.

Des manifestations d’étudiants à Ankara et Istanbul ont déjà commencé pour anticiper la journée de grève annoncée pour le 15 mai par les principaux syndicats (DISK, KESK et TMMOB). Une marche a été initiée par les étudiants de l’Université Technique du Moyen Orient (ODTÜ) contre le ministère de l’Energie. A Istanbul, on a vu de jeunes manifestants couché par terre sur la Place Taksim et dans les stations de métros ; ils représentent les morts des mines. Des milliers de personnes se sont réunies ce soir (mercredi 14 mai) pour une manifestation de solidarité dans la grande rue Istiklal d’Istanbul. Un rassemblement qui a rapidement tourné en manifestation anti-gouvernementale. Les manifestants ont été sévèrement réprimés par des centaines de policiers anti-émeute qui les ont bombardés de gaz et de balles en caoutchouc tirées à bout portant tandis qu’une douzaine de canons à eau sont entrés en action contre la population.

Cependant, l’image la plus macabre et qui devrait nous mettre le plus en alerte est décrite par un des travailleurs qui a été sauvé ; à cause du manque d’espace dans la chambre froide d’une des boucheries utilisées comme morgue temporaire, des corps sans vie sont actuellement déplacés avec des masques à oxygène placés sur les visages (pour tenter de faire croire qu’il s’agit de blessés, NdT). Dans ce climat politique suffocant dans lequel les masques à gaz ont pris une telle importance symbolique, les visages muets des morts derrière ces masques expriment bien plus de choses que ce que pourraient dire mille manifestants. 



Pieter Verstraete est chercheur à la Türkiye Burslari de l’Université Bilgi d’Istanbul.

Source : http://roarmag.org/2014/05/turkey-soma-coalmine-disaster/ 
Traduction française pour Avanti4.be : Sylvia Nérina

Pieter Verstraete

Pieter Verstraete est chercheur à la Türkiye Burslari de l’Université Bilgi d’Istanbul.

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