Édition du 17 mai 2022

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Les nôtres

Mort de Jean-Marc Piotte

Disparition d’une figure intellectuelle majeure de la gauche québécoise

Au fil des décennies, Jean-Marc Piotte, qui a fait son entrée dans le milieu intellectuel et politique au moment de la création de la revue Parti pris, à l’automne 1963, s’est imposé comme une figure de référence centrale de la mouvance progressiste au Québec, et plus particulièrement de la tendance socialiste et indépendantiste qui émerge au début des années 1960.

Les années d’apprentissage

Dès le tout premier numéro de la revue. Piotte s’avère le « politique » du groupe, privilégiant les analyses empiriques de situations concrètes. Engagé en 1964 comme animateur dans l’expérience du Bureau d’aménagement de l’Est du Québec (BAEQ), il en tire par exemple des « notes sur le milieu rural » qu’il prolonge d’une réflexion stratégique sur les modalités de construction du « parti révolutionnaire » souhaité par Parti pris.

Cette perspective essentiellement politique ne cessera plus par la suite d’imprégner les analyses et les interventions de Piotte. Elle détermine son travail dans l’organisation du réseau des « clubs Parti pris », groupes de soutien de la revue qui se transforment au cours de l’année 1964-1965 en Mouvement de libération populaire (MLP). Ce Mouvement organise des manifestations parfois turbulentes, durement réprimées par la police, et se saborde après un an d’agitation en raison de tensions internes entre les divers courants qui le traversent, certains rejoignant le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), d’autres le Parti socialiste du Québec (PSQ), ou le Front de libération du Québec (FLQ).

Piotte, pour sa part, rejoint le PSQ, plutôt que le RIN, jugé petit bourgeois, et le FLQ, dont la stratégie terroriste lui paraît suicidaire. C’est donc au nom d’un certain réalisme politique qu’il justifie son choix de s’impliquer dans le PSQ. Le même genre de considération déterminera son appui, deux ans plus tard, au Mouvement souveraineté-association (MSA) qui deviendra bientôt le PQ, dans lequel la gauche pourrait créer une « fraction progressiste », illusion qui s’effondrera rapidement devant la résistance de René Lévesque et de la direction de ce parti à la constitution d’une aile radicale en son sein.

Le virage gramscien

Pour comprendre les échecs que représentent à ses yeux les disparitions successives du MLP, du PSQ, du RIN, Piotte quitte le Québec pour la France où il entreprend une thèse de doctorat sur le marxiste italien, Antonio Gramsci, sous la direction de Lucien Goldmann, un marxiste hétérodoxe. Le choix du marxiste italien apparaît conséquent dans la mesure où sa réflexion porte largement sur les intellectuels et sur le rôle qu’ils peuvent jouer dans la lutte pour la transformation radicale de la société.

Piotte reprend à son compte l’essentiel des thèses de Gramsci sur les intellectuels et la mission du parti révolutionnaire. Le nouvel intellectuel dont il souhaite l’avènement, lié organiquement aux masses populaires, doit à la fois exercer une fonction critique à l’endroit de la bourgeoisie et assumer un rôle actif dans la construction d’une nouvelle conscience sociale, une fois la rupture révolutionnaire accomplie. Le parti révolutionnaire, pour sa part, est conçu comme un intellectuel collectif qui synthétise la conscience de classe diffuse du mouvement ouvrier. Il doit exercer une fonction analytique, prendre la mesure des conjonctures qui imprègnent la société et en dégager les principaux enjeux. Sur cette base, il doit ensuite proposer des stratégies, des propositions d’action révolutionnaire en fonction de ses analyses.

C’est armé de cette interprétation du marxisme que Piotte revient à Montréal en 1969 et devient professeur à l’UQAM au moment de sa fondation. Il met bientôt sur pied, avec quelques militants, un syndicat (SPUQ) qui devient la première organisation de ce type en Amérique du Nord à travers son affiliation à une centrale ouvrière, la CSN. Militant, ce syndicat prône une conception publique et démocratique de l’université et n’hésite pas à recourir à la grève en appui à ses revendications.

Parallèlement à cet engagement syndical, Piotte assure un séminaire sur Lénine dont il tirera un livre (en 1972) et qui forme une sorte de diptyque avec son essai sur Gramsci ( publié en 1970).

Dans cet essai Sur Lénine, il ne s’agit pas tant de produire une nième exégèse académique des écrits du révolutionnaire russe que de les analyser dans leur rapport aux conjonctures spécifiques auxquelles ils réagissent. En cela il s’oppose à l’optique stalinienne qui voit dans le léninisme une théorie achevée, figée, ayant réponse à tout dans le firmament des idées. Il démontre plutôt que cette pensée évolue constamment, au fil des événements, sur les questions clefs de l’organisation politique, de l’État et de la question nationale.

Piotte conclut de cet examen qu’il faut concevoir le léninisme comme une pensée vivante qui peut servir de guide général pour l’action à la condition d’être réactualisée à la lumière des enjeux concrets liés à des contextes et des enjeux spécifiques. Ce n’est pas là l’attitude qui prévaudra dans les groupes marxistes-léninistes (ML) québécois qui revendiquent de manière dogmatique l’héritage léniniste codifié par Staline, auxquels il s’opposera au cours des années suivantes, entre autres dans des articles publiés dans la revue Chroniques fondée en janvier par un noyau de militants syndicaux, de professeurs de l’UQAM et d’artistes et critiques engagés.

Chroniques tente de définir une orientation révolutionnaire sur le plan culturel en se démarquant de la « tendance nationaliste » du PQ, de la « tendance contre-culturelle » jugée apolitique et enfin de la « tendance sectaire » propagée par les groupes ml. Cette tentative ne réussit toutefois pas à s’imposer et la revue disparaît après une vingtaine de numéros.

Le syndicalisme de combat

Piotte, dans Chroniques, est responsable de la chronique politique et syndicale. Il reprend dans ses analyses les conclusions qu’il a déjà anticipées dans ses ouvrages sur le syndicalisme chez les enseignants et sur le front commun de 1972, publiés au sortir de la période d’effervescente du mouvement syndical durant cette période. Il les synthétise dans l’ouvrage qui constitue peut-être le principal apport théorique de son œuvre, Le syndicalisme de combat (1977).

Cet ouvrage s’offre comme le produit, le « fruit d’une pratique syndicale, note-t-il d’entrée de jeu. Mais pas de n’importe quelle pratique : d’une pratique réfléchie à travers les enseignements de Marx, Lénine, Mao et Gramsci ». Piotte s’y oppose à la conception, alors très répandue, d’Althusser du syndicalisme qui en fait un appareil idéologique de l’ État bourgeois. Il l’est , pour une part bien sûr, il a pour fonction d’intégrer les ouvriers à la société capitaliste mais il est aussi contestation – en acte, pratique – de ce régime social : il peut comporter une dimension et une visée révolutionnaire.

Le syndicalisme de combat incarne l’expression radicale, militante, de cette fonction offensive du syndicalisme. Il repose sur la conviction que les intérêts des travailleurs et des patrons sont foncièrement antagonistes, que la lutte syndicale est également une lutte politique pour renverser l’État bourgeois et instaurer le socialisme. C’est cette conception syndicale que Piotte défend alors dans ses écrits mais aussi au SPUQ et dans les instances de la CSN auxquelles il participe, Conseil central de Montréal, Fédération nationale des enseignants du Québec.

Le désenchantement

C’est durant cette période qu’il se rapproche, sans y adhérer, du Regroupement pour le socialisme ( RPS), réseau de militants regroupés autour de la perspective indépendance et socialisme et cherchant une alternative politique au PQ et aux groupes ml. Le RPS naît dans une période de reflux qui va se traduire par une retombée des luttes syndicales qui reprennent leurs cours traditionnel, par la stagnation et la disparition des groupes ml au début des années 1980, bientôt suivie par la disparition ou l’effacement des organisations comme le RPS ou le Mouvement socialiste (MS) de Marcel Pepin qui auraient pu les remplacer. Le référendum perdu du printemps 1980 se présentera comme le point d’orgue de cette période de morosité après l’embellie des années 1960-1980. Du coup, ce sont des milliers de militants qui se retrouvent inoccupés et désenchantés.

Piotte , aussi atteint par cette humeur chagrine, écrit alors son ouvrage sur le « socialisme réellement existant » des pays de l’Est sous domination soviétique. Il y développe, à l’encontre des « nouveaux philosophes » français alors en vogue, une analyse matérialiste de ces société qu’on ne peut se contenter de dénoncer moralement comme des goulags, ce qu’elles sont aussi, sans tenir compte de leurs fondements économiques et sociaux. La conclusion de Marxisme et pays socialistes (1979) n’a rien pour remonter le moral. Sous couvert du discours marxiste, ces sociétés se révèlent porteuses de nouvelles formes d’aliénation et de domination et on ne peut donc en tirer des motifs d’espérance.

Dans un « récit de vie » publié quelques années plus tard dans La communauté perdue (1987), Piotte confie avoir effectué la remise en question de sa pratique militante « dans la plus extrême douleur, dans la plus grande confusion, dans la plus totale dépression » dont il n’est parvenu à émerger qu’au terme d’une intense psychanalyse.

Marxisme ou social-démocratie ?

Prenant ses distances avec le marxisme sous la forme que celui-ci a incarnée dans les pays socialistes « existant réellement » et en tant qu’idéal utopiste, Piotte sans le rejeter explicitement sur le plan conceptuel et théorique, va se rapprocher politiquement de la social-démocratie. C’est ce modèle sociétal qu’il privilégie comme alternative au capitalisme libéral sous sa forme néolibérale et au marxisme institutionnalisé dans les quelques pays pour lesquels il demeure une référence centrale.

C’est l’orientation qu’il propose dans Sens et politique (1990), une social-démocratie de gauche, incompatible cependant avec le réformisme du Parti québécois et avec les nouvelles préoccupations corporatistes du mouvement syndical qu’il critique vivement de même qu’il remet en question ses liens privilégiés avec ce parti.
Cette qualification de social-démocrate ne va toutefois pas de soi. Sur le plan théorique, dans l’introduction de son livre , Démocratie des urnes et démocratie de la rue (2013). Piotte se définit toujours comme un marxiste, « révisionniste », précise-t-il. Je le révise à la lumière des connaissances que nous ont apportées les sciences sociales depuis la mort de son fondateur. »

C’est en s’appuyant sur cette base qu’il va critiquer dans les années 2000 les orientations de la droite , de l’Action démocratique (ADQ) de Mario Dumont à la Coalition avenir Québec (CAQ) de François Legault, le nationalisme identitaire des intellectuels conservateurs, l’université managériale etc., témoignant toujours d’un regard critique, et acéré, sur le monde et ses contradictions.
X X X
Au terme de cette évocation rapide de la trajectoire de Piotte, de l’engagement dans Parti pris à l’implication dans Québec solidaire (QS) au cours des dernières années, c’est la figure de l’intellectuel militant qui décrit peut-être le mieux son parcours. Intellectuel de formation, militant par choix, liant étroitement pensée et action, sa pensée a évolué au fil des décennies et des événements ( sur le syndicalisme, la question nationale, l’État notamment ) tout en étant toujours guidée par le fil rouge de la radicalité tant sur le plan analytique que sur celui de l’action proprement dite. Radicalité dans une volonté de remonter à la racine, au fondement, des réalités prises en considération, et de poser la question des finalités. Radicalité dans l’exploration des possibles ouverts par les conjonctures et la fermeté de s’impliquer activement dans l’action pour changer en profondeur les choses et le monde. On connaît peu d’intellectuels ici qui auront fait preuve d’autant de constance et de fidélité à leurs choix de jeunesse sur une aussi longue période. C’est en cela que ce parcours s’avère aussi exemplaire que singulier.

Jacques Pelletier, 17-18 février 2022

PS Pour en savoir davantage, on peut se reporter à mon chapitre sur « L’intellectuel révolutionnaire : Jean-Marc Piotte » dans mon livre Situation de l’intellectuel critique, Montréal, XYZ éditeur, 1997 et à ma présentation de la correspondance entre Piotte et Pierre Vadeboncoeur dans Une amitié improbable, Montréal, Lux, 2012

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