Édition du 16 juin 2020

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Arts culture et société

Émotions et mouvements sociaux : le préambule

Il semble plus aisé d’envisager la mobilisation de personnes sous l’influence des intérêts au lieu des émotions, puisqu’une opinion largement partagée semble juger irrationnelles des actions posées sous l’effet exclusif des impulsions.

Mais s’en remettre uniquement à la raison c’est faire fi d’un pan complet de la nature humaine. Pourquoi donc renier les émotions dans les dynamiques de l’action ? Quelle pathologie nous pousse à vouloir dissimuler cette partie importante de notre être, surtout en contexte d’étude de certains phénomènes ? Et si les mouvements sociaux, en particulier, se caractérisent d’une conscience collective, pourquoi ne devrions-nous pas aussi considérer des émotions collectives comme facteurs de leur émergence, de leur croissance et de leur déclin ?

À n’en point douter, les émotions interfèrent continuellement dans l’existence, autant pour une personne soucieuse de réaliser son bonheur que pour tout groupe d’individus ou mouvement constitué dans un but semblable. Voilà ce qui expose bien le sujet à débattre, c’est-à-dire ce lien indubitable entre les émotions et les mouvements sociaux, d’ailleurs reconnu par plusieurs penseurs d’autrefois et d’aujourd’hui, en songeant seulement à Durkheim, Sartre et Arendt, mais aussi à Touraine, Jasper et Martuccelli, que nous avons choisi de citer dans une série d’articles.

Mentionnons, comme avant-goût et hypothèse de travail, que le changement social représente une activité grandement tributaire des inconforts ressentis par un ou des groupes qui, selon leur ampleur et leur degré de solidarité (Durkheim), se transformeront en mouvements sociaux, surtout lorsque les émotions des sujets-membres (Touraine) atteindront le seuil critique nécessaire aux protestations et aux revendications. Les mobiles nourrissent ainsi les motifs (Sartre), les mouvements s’organisent alors (Arendt). Personne ne parlera d’irrationalité, car un débat s’enclenchera afin d’en arriver, rationnellement, à une entente ou à un compromis par lequel s’exprimera une volonté collective d’améliorer l’existence humaine en société. Même si l’implication individuelle repose sur l’affectivité, l’effet de mobilisation (Martuccelli) participe à la manifestation d’une conscience collective froissée, voire une émotion collective (Jasper) par laquelle le changement sera revendiqué.

Par ce court condensé, nous avons ressorti plusieurs notions attribuées à chacun des penseurs retenus, ce qui mérite évidemment davantage de précisions, afin de saisir ces apports distinctifs dans la compréhension générale du lien intime entre les émotions et les mouvements sociaux. Contrairement à ce que nous avons présenté jusqu’ici, la série d’articles proposée sur le sujet débutera plutôt avec Jean-Paul Sartre (1943), puisque la distinction entre les motifs (intérêt, raison) et les mobiles (émotions, sentiments) représente la pierre angulaire de notre réflexion ; autrement dit, à partir de cet effort de désignation, nous souhaitons partir des fondements humains pour ouvrir la prise de vue sur des phénomènes sociaux ou des activités humaines à partir desquels il nous sera possible de mieux visualiser les difficultés que nous éprouvons à distinguer ce qui concerne le motif, puis le mobile. Hannah Arendt (2012[1963]) nous en offre d’ailleurs un brillant exemple dans sa critique de la Révolution française, alors que cet épisode de l’histoire renferme tout le tragique de leur combinaison volontaire. Et le soulèvement populaire, en tant que tel, nous permet de pousser plus loin notre analyse, afin de relever d’autres notions théoriques grâce auxquelles nous constatons un effet de cohésion, voire de contagion sociale, qui suppose un phénomène de transcendance des individus lorsque ceux-ci se regroupent, et évidemment les travaux d’Émile Durkheim (2012[1912] ; 2013[1893]) nous seront utiles en ce sens. Par contre, il faudra aussi considérer l’évolution de la société moderne, à la fois dans un processus de rationalisation ainsi que dans un autre de subjectivation, comme l’entend Alain Touraine (1992), et ce, dans un jeu de va-et-vient entre l’individu, dit « sujet », et le groupe ou le mouvement social.

Certes, cette fusion de l’individu à un mouvement conjecture automatiquement une construction rationnelle et émotionnelle unique. Ce constat nous amène alors à considérer la pensée de James M. Jasper (1998), pour qui la conscience collective froissée – qui rappelle quelques principes durkheimiens – s’exprime par des revendications ou, dit autrement, par des émotions collectives rationalisées de manière à confronter plus habilement les structures en place. Mais les conditions actuelles de la société ne sont plus celles d’autrefois, alors que la conscience collective attribuée à des classes a subi d’importantes mutations sous les effets de l’individualisme et de l’intrusion du néolibéralisme. Danilo Martuccelli (2017), notre dernier penseur, nous aide alors à franchir le pont, afin d’exposer l’amplitude de notre réalité mobilisatrice, mais surtout l’essentialité des émotions dans notre adhésion à des mouvements sociaux.

Écrit par Guylain Bernier

Bibliographie

ARENDT, Hannah (2012), De la révolution [1963], Paris, Gallimard, Collection « folio essais ».

DURKHEIM, Émile (2012), Les formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie. Livre III : Les principales attitudes rituelles [1912], Livre 3e de 3, version numérique réalisée par Jean-Marie Tremblay, revue et corrigée avec ajout des mots grecs manquants par Bertrand Gibier, Chicoutimi, développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi, Collection « Les classiques des sciences sociales ».


. (2013), De la division du travail social [1893], 8e édition Paris, Presses universitaires de France, Collection « Quadrige ».

JASPER, James M. (1998), “The Emotions of Protest : Affective and Reactive Emotions In and Around Social Movements”, Sociological Forum, Vol. 13, No 3, p. 397-424.

MARTUCCELLI, Danilo (2017), La condition sociale moderne. L’avenir d’une inquiétude, Paris, Gallimard, Collection « folio essais inédit ».

SARTRE, Jean-Paul (1943), L’être et le néant. Essai d’ontologie phénoménologique, Paris, Gallimard, Collection « tel ».

TOURAINE, Alain (1992), Critique de la modernité, Paris, Fayard.

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