Édition du 4 octobre 2022

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Asie/Proche-Orient

En Chine, comme ailleurs dans le monde, la récession est au rendez-vous

Les difficultés économiques de la Chine, qui ont leur propre logique, ne sont pas pour autant déconnectées de la morosité de la situation économique mondiale, écrit une journaliste de Singapour. Le pessimisme est partout.

Tiré de Courrier international.

Photo : Ren Zhengfei, fondateur de l’entreprise de matériel technologique Huawei, lors d’une conférence au siège de la compagnie à Shenzhen dans le Guangdong (Chine) le 17 juin 2019. Photo Aly Song/Reuters.

Dans un document à diffusion interne [paru le 23 août], Ren Zhengfei, le fondateur de la société chinoise Huawei, s’est montré plutôt pessimiste, en prédisant qu’un redressement de l’économie mondiale ne pourrait pas intervenir avant trois ou cinq ans. Il a donc demandé aux employés de Huawei de ne plus se faire d’illusions, ajoutant qu’il était de son devoir d’“informer tout un chacun de ces vents glacials”, qui ont non seulement soufflé sur Huawei, mais aussi sur l’ensemble du marché boursier chinois.

La révélation [par les médias économiques chinois] des propos de M. Ren a fait plonger les trois principaux indices boursiers chinois le 24 août, les valeurs liées aux semi-conducteurs et à l’électronique grand public étant durement touchées. Ainsi, l’indice de Shanghai a clôturé en baisse de 1,86 %, l’indice composite de Shenzhen de 2,88 % et l’indice GEM [des entreprises innovantes] de 3,64 %. Certains internautes n’ont pas pu s’empêcher d’ironiser en faisant remarquer que Ren Zhengfei aurait mieux fait d’envoyer ce vent froid à Chongqing, ville frappée par la canicule.

Aucune région du monde ne devrait être épargnée

En fait, rien ne prouve que ce sont les déclarations de Ren Zhengfei qui ont provoqué cet effondrement boursier, car Huawei n’est pas une entreprise cotée en Bourse. Mais personne ne trouve d’autres raisons valables et, compte tenu de la place occupée par Huawei et par son fondateur dans le monde des affaires, il n’est pas impossible que les déclarations de ce dernier aient effrayé les milieux financiers. En effet, si même Huawei ne tient plus le coup, alors on peut s’attendre à des heures sombres pour l’ensemble de l’économie.

De plus, Ren Zhengfei n’a pas uniquement parlé du cas de Huawei. Il a prévenu que les dix prochaines années risquaient d’être une période très douloureuse de l’histoire, avec la poursuite du déclin de l’économie mondiale, sans grande chance d’amélioration dans les trois à cinq ans à venir. Aucune région du monde ne devrait être épargnée : le pouvoir d’achat des consommateurs va donc considérablement diminuer, et Huawei sera confronté à une double pression, du côté de l’offre et du marché.

Licenciements et redressement

Ren Zhengfei a certes toujours été très conscient de la crise, à propos de laquelle il a plus d’une fois tiré la sonnette d’alarme, et le mot d’ordre de son entreprise demeure “la survie”, depuis qu’en mai 2019 Huawei a été placé sur liste noire par le ministère du Commerce américain [de l’administration Trump] pour le contrôle des exportations. Néanmoins, sa dernière mise en garde se fonde sur des éléments plus concrets que par le passé : elle tient compte de la dégringolade du bénéfice net de Huawei, qui a reculé de pas moins de 51,9 % en glissement annuel au premier semestre, ce qui pour beaucoup de gens commence à sentir la grande réduction d’effectif.

Depuis le début de l’année, on a appris que plusieurs grandes entreprises technologiques chinoises (Alibaba, Tencent, JD. com et iQiyi) avaient procédé à des licenciements, dans des proportions allant de 10 à 30 % du personnel. Par ailleurs, les secteurs de l’immobilier, de la cyberfinance et de l’éducation, qui ont fait l’objet d’opérations de restructuration au cours des années précédentes, sont encore en phase de redressement. Enfin, les confinements pour cause d’épidémie, qui ont touché, au cours du premier semestre, des bastions de l’économie chinoise comme Shanghai, ont porté un rude coup à la confiance des consommateurs et à l’économie chinoise. Au milieu de ce florilège de mauvaises nouvelles, les propos de Ren Zhengfei ont simplement fait l’effet d’une nouvelle douche froide sur le marché, déjà fragile.

Une loi américaine sur les puces électroniques

Ce ne sont pas seulement l’état de l’économie chinoise et les problèmes nationaux qui inquiètent, mais aussi la rivalité croissante entre la Chine et les États-Unis, la situation géopolitique de concurrence, et la guerre en Europe qui s’éternise. Tous ces éléments sont susceptibles de peser sur l’économie mondiale, et, par contrecoup, sur la Chine, les deux s’influençant mutuellement.

Le 9 août, le président américain Joe Biden a promulgué une loi prévoyant 280 milliards de dollars d’aides pour le secteur scientifique et l’industrie des puces électroniques (le Chips and Science Act), dont 52,7 milliards de dollars (51,5 milliards d’euros) de subventions et de crédits d’impôt pour les entreprises fabriquant des puces aux États-Unis même. Une enveloppe de 200 milliards de dollars est dégagée pour la recherche dans des domaines clés tels que l’intelligence artificielle, la robotique et l’informatique quantique. Le projet de loi sur les puces interdit aux entreprises bénéficiaires d’étendre leurs activités de fabrication en Chine. L’intention du projet de loi de cibler la Chine et de faire pression sur les fabricants de puces électroniques taïwanais et sud-coréens pour qu’ils n’agrandissent pas leur production en Chine est on ne peut plus claire.

Les États-Unis cherchent actuellement à créer une alliance sur le marché des puces électroniques (la Chip Quadruple Alliance ou Chip4) avec Taïwan, le Japon et la Corée du Sud, dans le but, de l’avis de la plupart des analystes, d’évincer la Chine de la chaîne d’approvisionnement mondiale. La Chine se voit ainsi “prise à la gorge”, et cela devrait perdurer jusqu’à ce qu’elle soit en mesure de produire des puces sophistiquées de manière entièrement autonome.

Un pessimisme partagé par de nombreux dirigeants

Il faut également prendre en compte le contexte de récession mondiale. Outre un entrepreneur comme Ren Zhengfei, nombreux sont les responsables politiques ou personnalités de différents pays à avoir fait part de leur pessimisme quant à l’avenir de l’économie mondiale. Ainsi, le président français Emmanuel Macron a alerté sur “la fin de l’abondance”, en affirmant que “ce que nous sommes en train de vivre est plutôt de l’ordre d’une grande bascule”.

Lors du rassemblement annuel de la fête nationale [le 9 août], le Premier ministre singapourien, Lee Hsien Loong, a également souligné combien l’environnement économique mondial avait fondamentalement changé. Selon lui, l’époque est révolue où la mondialisation et la libéralisation des échanges se développaient à un rythme effréné, et où les exportations chinoises parvenaient à maintenir les prix mondiaux à un niveau stable en réduisant les coûts de production mondiaux. On observe au contraire une tendance au ralentissement de la croissance et des exportations chinoises, et au relèvement des barrières douanières entre certains pays, pour lesquels la solidité et l’autosuffisance de leur économie l’emportent dorénavant sur des considérations de coût. Tout cela fait grimper les prix et aggrave l’inflation.

Les déclarations de Ren Zhengfei ne sont pas du tout des paroles en l’air. Il évoque des risques déjà observés par des figures politiques dans le monde entier, mais à la différence de ces derniers, qui parlent d’un point de vue plutôt macroéconomique, les chefs d’entreprise peuvent s’exprimer sans fioritures, avec un effet plus direct sur les marchés boursiers.

À la fois en Chine et aux États-Unis

Dans le cas de la Chine, la croissance économique, perturbée par la guerre entre la Russie et l’Ukraine et par les mesures de confinement mises en place contre le Covid-19, s’est établie à seulement 2,5 % au premier semestre, ce qui rend l’objectif de croissance annuelle de 5,5 % hors de portée. Alors que la consommation et le niveau de vie des classes inférieures pâtissent déjà de la conjoncture morose, peut-on espérer un net redressement de l’économie chinoise l’an prochain ? Ou, au contraire, les effets négatifs du ralentissement de la croissance ne risquent-ils pas de toucher à son tour la classe moyenne ? Même si la question n’est pas souvent évoquée, elle n’en reste pas moins très préoccupante. Par ailleurs, la plupart des économistes estiment que les États-Unis devraient entrer en récession en milieu d’année prochaine. Or, ce ne sera bon pour personne si les économies américaine et chinoise sont toutes les deux amorphes.

Dans les prochaines années, une grande partie du monde va devoir apprendre à passer l’hiver tant bien que mal, en s’estimant heureuse si elle n’entre pas en guerre.

Han Yonghong

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