Édition du 21 juin 2022

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Asie/Proche-Orient

Entre Jamal Khashoggi et Shireen Abu Akleh

Jamal Kashoggi et Shireen Abu Akleh sont des journalistes connus qui ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions. Il existe de nombreuses différences entre le meurtre horrible et prémédité du journaliste saoudien et celui de la Palestinienne, dont les circonstances n’ont pas encore été pleinement établies. Mais plus d’un mois après la mort d’Abu Akleh, on peut affirmer avec quasi-certitude que ses assassins savaient qu’elle était journaliste et l’ont tuée pour cela, tout comme ceux qui ont tué son collègue saoudien.

Tiré de France-Palestine solidarité.

C’est pourquoi nous ne devons pas laisser sa mort sombrer dans l’oubli, comme c’est le cas actuellement, sans en trouver les responsables. Ce crime était moins choquant dans ses circonstances que le meurtre de Khashoggi, mais il n’en reste pas moins un crime grave. Il ne doit pas rester un crime sans coupable ni responsable.

Il n’y a aucune chance que la personne qui a su pointer son arme sur le seul endroit exposé du cou d’Abu Akleh, entre son casque et son gilet de protection, n’ait pas vu les lettres bien visibles sur sa poitrine, et celle de ses collègues, les identifiant comme journalistes. Cette personne avait l’intention de tuer un journaliste, même si le porte-parole de l’Armée de défense d’Israël (FDI) tente de prétendre le contraire. Comme les FDI, l’Arabie saoudite a longtemps nié avoir assassiné Khashoggi, affirmant qu’il était mort dans une "bagarre".

Les preuves que ce sont des soldats de Tsahal qui ont tué Abu Akleh s’accumulent, même sans pistolet fumant, sans l’ombre d’une preuve montrant qu’elle a été tuée par des tirs palestiniens. CNN, le Washington Post et Al Jazeera ont mené des enquêtes approfondies qui ont abouti à une conclusion presque sans équivoque : ce sont des soldats des FDI qui l’ont abattue.

Une tentative désespérée d’Israël de montrer une vidéo décrivant la possibilité qu’elle ait été tuée par des tirs palestiniens aveugles a été rejetée dans des rapports de Deiaa Haj Yahia dans Haaretz et par l’organisation de défense des droits de l’Homme B’Tselem. Ceux-ci ont prouvé qu’il n’y avait aucune ligne de vue entre les Palestiniens armés et la journaliste. Le rapport de CNN a montré trois marques de balles sur un arbre à côté de l’endroit où elle a été tuée, trop rapprochées pour suggérer un tir indiscriminé. Le Washington Post a révélé qu’il n’y avait pas eu de tirs dans les minutes précédant sa mort et qu’elle avait été tuée par un seul coup de feu tiré par une seule personne. La balle, suggère le rapport, a été tirée depuis l’intérieur d’un véhicule d’un convoi militaire qui se trouvait à environ 180 mètres d’Abu Akleh. Ce type de balle, selon Al Jazeera, est utilisé par les FDI.

L’Arabie saoudite et son dirigeant, le prince héritier Mohammed bin Salman, ont payé un lourd tribut international pour le meurtre de Khashoggi. On peut supposer qu’en conséquence, le prince héritier Mohammed n’ordonnera plus jamais le meurtre d’un journaliste. Israël, qui, en l’absence de preuves sans ambiguïté, bénéficiera du bénéfice du doute, ne paiera rien. Ainsi, les FDI n’hésiteront pas à frapper d’autres journalistes palestiniens à l’avenir, y compris par des tireurs d’élite. Il y a des gens dans l’armée qui connaissent la vérité. Il y a des soldats et des commandants qui ont vu et su ce qui s’est passé, et ils le gardent pour eux. Ce n’est pas seulement une trahison de leur fonction, c’est un blanchiment d’un crime et un appel à commettre des crimes similaires à l’avenir.

Imaginez un scénario dans lequel une vidéo est trouvée, montrant le tireur d’élite israélien tirant sur Abu Akleh. Quelqu’un sera-t-il poursuivi ? Pour quel motif ? Pour meurtre, pour homicide involontaire ? Le système condamnera-t-il unanimement le tireur ? Les médias le présenteront-ils comme un criminel et un meurtrier ? Ses collègues et commandants, qui étaient au courant de ses actes et les ont dissimulés, seront-ils envoyés en prison pour dissimulation de preuves ? Il est risible de se poser de telles questions. Lors des funérailles d’Abu Akleh, les policiers se sont déchaînés dans leur barbarie, frappant les porteurs de cercueils avec leurs matraques et les faisant presque tomber du cercueil. Quelqu’un a-t-il été puni pour cela ? Une enquête de police a révélé certaines "fautes". Celles-ci ne seront pas rendues publiques et aucun policier ne sera inculpé. L’assassin d’Abu Akleh sera traité avec encore plus de douceur : La plupart des Israéliens le considéreront comme un héros.

Personne n’a démembré le corps d’Abu Akleh à l’intérieur d’un consulat et personne n’a enfoncé des chiffons dans sa bouche pour que ses cris ne soient pas entendus. Mais le matin du 11 mai, un journaliste a été abattu à distance, délibérément, presque certainement par des soldats des FDI, qui emporteront leur crime et leur secret dans leur tombe. Le monde, et la plupart des Israéliens, pardonneront aux FDI pour cela aussi.

Gideon Levy

Journal Haaretz, Israël

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