Édition du 22 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Lutte contre la réforme de l’assurance-emploi

Entrevues avec des travailleurs saisonniers québécois sur la nouvelle loi sur l'Assurance-emploi.

(tiré du journal Le Marxiste Léniniste, le 24 janvier 2013)

Patrick Bouchard, camionneur forestier et vice-président de la section 3000-Q du Syndicat canadien des communications, de l’énergie et du papier (SCEP), Saguenay-Lac-St-Jean

LML : Quel impact vont avoir les changements à l’assurance-emploi sur les travailleurs forestiers ?

Patrick Bouchard : Prenons des gens comme nous, les saisonniers. Nous les camionneurs, nous devons être sur l’assurance-emploi pendant deux mois environ. Nous travaillons pendant environ dix mois par année parce que pendant les deux autres mois, c’est le dégel, le printemps arrive, les chemins sont brisés par la chaleur qui revient, on est obligé d’arrêter de travailler forcément. Maintenant nous allons être obligés d’aller travailler ailleurs forcément parce que l’assurance-emploi va nous obliger à le faire. Ça va occasionner des problèmes parce que les gars vont toucher moins d’argent parce qu’ils doivent accepter de travailler à 70 % de leur salaire. Ça va baisser leur salaire, en baissant leur salaire, les travailleurs vont chercher d’autres emplois pour aller travailler à l’année pour ne plus avoir besoin d’aller sur le chômage. Ça va briser le tempo de l’industrie forestière, des sylvicultures et toutes ces choses-là. De nombreux travailleurs vont quitter la région.

Les premières années, tu vas toucher 70 % de ton ancien salaire, la deuxième année tu vas baisser à environ 50-60 % de ton salaire. Nous les camionneurs, on a à peu près 380 $ de chômage net par semaine. C’est pas le Klondike, on n’est pas riches, avec ça on fait juste se dépanner et payer de petites factures au passage, On fait cela parce qu’on ne peut pas travailler, il n’y a pas d’ouvrage. Alors quand moi je serai sur le chômage, quand j’irai voir un autre employeur, que je lui dirai « monsieur j’aimerais bien travailler pour vous mais je vais retourner à mon ancien emploi dans quelques mois », il va dire « monsieur on ne peut pas vous prendre, vous venez chez nous et vous allez vous en retourner. » Cela fait plus de 30 ans que je travaille pour la même compagnie, je ne m’arrangerai pas pour tout perdre pour m’en aller ailleurs. Mais ceux qui sont plus jeunes vont quitter leur emploi, cela va faire de l’exode et du brouhaha, les compagnies vont perdre leurs employés.

Les sylviculteurs eux ferment les chantiers vers le milieu de novembre ; ils ne peuvent plus faire de transplantation ni de débroussaillage parce que la neige arrive, alors ils sont obligés de faire de l’assurance-emploi jusqu’au mois de mai. Maintenant l’assurance-emploi les oblige à se trouver un emploi à 100 km de chez eux alors 100 km avec le prix de l’essence aujourd’hui je ne sais pas comment ils vont faire pour vivre.

Ce temps-là sur l’assurance-chômage, c’est aussi une période de récupération. Les débroussailleurs par exemple commencent le matin à 3-4 heures et ils arrêtent de travailler vers 5 heures de l’après-midi. Cela fait des journées de 12-13-14 heures. Nous les camionneurs, c’est la même affaire, on a des horaires non réguliers, on peut être de jour puis tout de suite de nuit. On travaille 65-68 heures par semaine alors quand le temps du chômage arrive, on essaie de récupérer un peu pour retourner encore, pour essayer d’être en forme et durer encore des années, on avance tous en âge.

Ça prend environ 8-9 heures, 9 heures et demie pour faire un voyage. Souvent, on commence le lundi matin à travailler, on part de chez nous vers 3 heures le lundi matin, on donne notre camion à notre partenaire vers 10 heures et demie-11 heures, on reprend le camion le soir vers 9 heures et demi 10 heures et on repart pour la nuit. Ca n’est pas toujours comme ça, cela dépend de la distance qu’on a à parcourir, mais ça arrive. Si l’assurance-emploi nous oblige à travailler, je ne sais pas ni où on va travailler, ni comment on va faire. Ça va occasionner des fatigues, le travail va devenir plus dangereux. Ça va appauvrir les gens davantage, c’est officiel, surtout les travailleurs saisonniers.

Il y a eu une grosse manifestation aux Îles-de-la-Madeleine récemment. Est-ce que le gouvernement est à l’écoute ? Il se prépare une grosse manifestation ici dans la région bientôt pour février. Ça ne s’arrêtera pas là, je pense que ça va être un combat. Le gouvernement Harper doit se réveiller et dire j’ai fait une erreur on va la corriger.


Ronald Nantel, président de la section 3094 du Syndicat canadien des communications, de l’énergie et du papier en Abitibi-Témiscamingue

LML : Jusqu’à maintenant on a surtout entendu parler de l’impact des changements à l’assurance-emploi parmi les travailleurs forestiers qui travaillent en forêt. Est-ce qu’il y a un impact chez les travailleurs de la transformation ?

Ronald Nantel : Ça va toucher mon usine de portes et fenêtres. Il y a toujours des mises à pied qui sont faites dans cette usine l’hiver. Les gens sont inquiets de cela, l’employeur aussi. Si les gens sont obligés d’aller travailler jusqu’à concurrence de 70 % de leur salaire actuel et voyager 100 km, ils vont peut-être se trouver d’autres choses et ne pas revenir au printemps.

Un autre groupe qui va être affecté ce sont les pompiers forestiers de notre section locale. Ils se déplacent pour intervenir contre les feux de forêt. Ils sont saisonniers et vont être affectés.

C’est un vrai cercle vicieux ces changements-là. Après que tu as commencé à travailler à 70 % de ton salaire, tu vas avoir baissé dans tes conditions, le prochain titre d’assurance-emploi que tu vas faire va être basé sur un salaire plus bas. Le travailleur va quitter son nouvel emploi pour retourner à son emploi principal. Il va être pénalisé par l’assurance-emploi pour avoir quitté son emploi. Il n’y a rien de bon pour les travailleurs là-dedans. On s’en va vers un appauvrissement des travailleurs et par conséquent de la population en général.

L’assurance-emploi ça n’appartient pas à Harper. Ça n’est pas l’argent du gouvernement. C’est l’argent des employés et des employeurs. Le gouvernement Harper gère ça comme si ça lui appartenait et il gère ça n’importe comment.


Serge Dupuis, directeur de la formation professionnelle à la FTQ-Construction
LML : On a surtout parlé jusqu’à maintenant de l’impact de ces mesures sur les travailleurs de secteurs comme les pêcheries et la forêt.

Quel va être l’impact dans la construction ?

Serge Dupuis  : Nos travailleurs vont être très touchés par ces mesures. Sur la Côte Nord par exemple, on a quand même beaucoup de travailleurs de la construction qui vont être affectés aussi par la nouvelle réforme de l’assurance -emploi. Ce sont des régions éloignées où les villages sont éloignés les uns des autres. Il n’y a pas d’autres emplois, donc les gars font du chômage régulièrement et ils vont être touchés par la nouvelle réglementation.

Par exemple au chantier du complexe hydroélectrique de La Romaine près de Havre Saint-Pierre, il y a eu des travailleurs de mis à pied pour l’hiver. Les travailleurs se retrouvent sur l’assurance-emploi et avec la nouvelle règlementation on peut dire aux travailleurs « ok je vais te reclasser, tu n’as pas trouvé d’emploi dans ton domaine à toi, je vais te reclasser dans un autre emploi. » Je prends Havre Saint-Pierre, il y a juste QIT la compagnie minière qui est là et elle n’embauche pas personne, pas de menuisiers ou d’électriciens. La commission scolaire n’engage pas. On va dire tu vas aller à une heure de chez toi, mais le plus proche village à l’ouest n’a pas beaucoup de monde, pas d’emploi, aucune industrie, en allant vers l’est c’est un autre petit village dans lequel il n’y a pas d’emplois non plus. Alors le travailleur il fait quoi ; il est pris avec la nouvelle règlementation, il n’y a pas d’emplois, alors l’assurance-emploi va dire on te coupe tes prestations. Alors on va appauvrir notre monde dans les régions.

Le gars va dire « si tu me coupes je m’en vais sur l’aide sociale. » Alors sur l’aide sociale c’est la province qui va absorber le coût de l’assurance-emploi.

On ne sait pas ce qui va se passer exactement. Ils ont passé une loi, ils ont passé un règlement à la fin décembre, ils l’ont mis dans La Gazette officielle puis ils l’ont mis en application le 6 janvier sans donner plus de détails sur ce qui va se passer, sans se préoccuper de ce qui se passe dans les régions du Québec.

Nos travailleurs ne sont pas juste saisonniers, ils sont également précaires parce qu’il y a des chantiers qui commencent, qui durent trois mois (tu ne bâtis pas une centrale hydroélectrique ou une fonderie à chaque année), le chantier est fini, le travailleur demande de l’assurance-emploi une semaine après. Son employeur peut le rappeler parce qu’il a obtenu un autre contrat, il va travailler un autre mois, il va arrêter, il va rouler sur l’assurance-emploi donc maintenant il va être pénalisé par l’assurance-emploi parce qu’il va devenir un prestataire fréquent. On va lui dire on va te reclasser dans un autre métier. Peut-être qu’il peut travailler dans un Rona c’est quelque chose de similaire. Dans l’autre métier, ils le reclassent à 70 % de son salaire, le gars il a établi son rythme de vie, ses paiements, son hypothèque en fonction de ce qu’il gagnait dans la construction. À 70 % est-ce que cela veut dire que demain matin je vais aller voir la banque et lui dire alors baisse-moi mon paiement à 70 %. Après cela quand tu postules à nouveau pour l’assurance-emploi c’est sur une base plus basse, c’est un enchaînement. Si tu veux retourner à ton travail saisonnier, tu laisses tomber la job que tu avais trouvée pour ne pas perdre ta prestation, tu va être pénalisé parce que sur l’assurance-emploi tu n’a pas droit de faire un départ volontaire. Ça a des ramifications multiples, un effet d’entraînement.

À Montréal la situation est similaire. Les travailleurs bâtissent des condominiums, après deux ou trois mois ils sont mis à pied. Ils vont sur l’assurance-emploi, maintenant ils vont devoir se trouver un nouvel emploi. Bien sûr il y a plus d’industries à Montréal que dans les régions éloignées, se trouver un autre emploi c’est plus facile, mais le problème c’est que les travailleurs vont se retrouver dans une situation de précarité continuelle.

Ça n’a aucun sens. C’est leur assurance, ils l’ont payée mais ils ne peuvent pas l’utiliser. Ce n’est pas le gouvernement qui met l’argent dans le fonds. Ce sont les travailleurs et les employeurs. La ministre Finley a vraiment oublié de regarder tous les contrecoups de cette loi la ou elle n’a pas pensé du tout aux travailleurs et aux travailleuses qui ont à subir des pertes d’emplois et qui se retrouvent sur l’assurance-emploi. Ils veulent couper les prestataires, c’est ça leur but.

Il ne faut pas oublier qu’ils ont volé 57 milliards $ dans la caisse qui ne leur appartenait pas, ils ont créé une nouvelle caisse en disant tout de suite qu’elle va être déficitaire. Maintenant, ils prévoient qu’en 2017 la caisse de l’assurance-emploi ne sera plus déficitaire et ils vont aller récupérer l’argent, ils vont encore voler de l’argent aux travailleurs.

Ils jouent avec l’économie du Québec. Il faut dénoncer cette loi-là et les nouveaux règlements sur toutes les tribunes parce que ça fait du tort aux travailleurs. Ils ne créent pas de l’emploi, ils créent de la pauvreté. Nous allons participer à toutes les actions pour dénoncer le gouvernement Harper. C’est bien que le monde est en train de se réveiller partout. J’entretiens beaucoup d’espoir pour l’avenir. J’ai beaucoup d’espoir dans nos jeunes qui se battent pour prendre leur avenir en mains

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