Édition du 20 février 2024

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Économie

Éric Toussaint : « Le FMI y la BM ont une très grande responsabilité dans la fragilité des pays qui doivent affronter des chocs extérieurs »

Après trois ans de pandémie de covid-19, le monde fait face à “une véritable crise de la dette internationale (…) près de 80 pays du Sud sont au bord du défaut de paiement de leurs dettes”, et certains y sont déjà, déclare au quotidien mexicain La Jornada Éric Toussaint, porte-parole du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes. Pourtant, ajoute-t-il, ni le Fonds monétaire international (FMI), ni la Banque mondiale (BM) n’ont aidé les pays du Sud à se protéger d’un nouveau choc externe, après la pandémie et la guerre. “Le FMI a toujours fonctionné selon le principe du deux poids, deux mesures : il rationne les pays les plus pauvres, tandis qu’il récompense les plus riches en faisant la promotion de politiques financières expansives. Même si, de façon générale, au début de la crise économique provoquée par la pandémie, il parle d’une politique financière plus souple au niveau mondial : « Utilisez les dépenses publiques et augmentez-les ». Qui a les moyens de faire ça ? En vérité il y a peu de pays qui puissent utiliser leurs dépenses publiques à fond sans problème.”, explique Moritz Cruz, chercheur auprès de l’Institut de recherches économiques de l’ Université nationale autonome de México (UNAM).

22 mars | tiré du site du CADTMpar
https://www.cadtm.org/Eric-Toussaint-Le-FMI-y-la-BM-ont-une-tres-grande-responsabilite-dans-la

“Les autres –c’est à dire pratiquement tous les pays du Sud : Afrique, Amérique latine, pays du Sud-est asiatique– ont des problèmes de recettes et de dépenses et la seule façon de financer ces dernières est de demander des prêts”, indique Cruz. Les deux chercheurs montrent que le changement de discours des organismes internationaux lors de la baisse d’activité la plus profonde depuis la Grande dépression n’a pas modifié leurs pratiques. Ils signalent que ces organismes imposent comme condition, le FMI surtout, pour que les pays aient accès à des devises, l’adoption d’un modèle économique où ni l’Etat ni les dépenses publiques ne jouent un rôle central dans le développement.

Dans les premiers mois de la pandémie, le discours des organismes financiers internationaux s’est détraqué face à une crise qui, pour la première fois en près d’un siècle, n’était pas provoquée par la spéculation du système financier mais qui éclatait dans le secteur réel de l’économie en raison de l’arrêt de la production ; elle ne correspondait pas à la discipline financière qui avait été un dogme au cours des trente dernières années.

Le Fonds monétaire international (FMI), comme en 2008, a de nouveau appelé au sauvetage financier et à l’intervention de l’État, mais désormais il a mis l’accent sur l’augmentation des dépenses publiques – auparavant stigmatisées au nom de l’assainissement budgétaire. Certains de ses économistes ont même préconisé des « politiques de guerre », des « actions invasives de la part des États pour garantir les approvisionnements essentiels », préférant les contrats publics pour les produits critiques, voire des « nationalisations sélectives » [1] ; tout en poussant à l’élargissement des aides sociales aux foyers et au financement de la recherche des vaccins qui aboutirait à la privatisation de l’industrie pharmaceutique.

Le FMI alerte bien sur les risques de défaut de paiement surtout de la part des pays les plus pauvres, mais il ne propose pas de conditions pour faciliter le paiement de certains pays aux revenus moyens, dont les dettes ont augmenté du fait de la hausse des taux d’intérêt.

Trois agences de notation des plus importantes –Standard & Poor’s, Fitch et Moody’s– sont à l’origine de la pression sur les dettes publiques : elles se sont empressées de baisser les notes d’évaluation du risque de non paiement de la part de pays émetteurs. Même s’ils voulaient s’endetter pour augmenter les dépenses et accroitre les aides à la population, des dizaines de pays n’ont pas eu accès au crédit, et s’ils y sont parvenus, c’était à des taux très élevés. Ainsi, la seule Fitch Ratings a baissé 33 notations souveraines pour ce qui est de la première moitié de 2020, celle du Mexique notamment, plus qu’à aucun autre moment.

"« Le FMI et la BM ont une très grande responsabilité dans la fragilité des pays pour faire face aux chocs extérieurs, à la hausse des prix des aliments et de l’énergie. »"

“Le modèle (impulsé par le FMI et la BM) a une énorme responsabilité dans la fragilité des pays pour faire face aux chocs extérieurs, à la hausse des prix des aliments et de l’énergie (…) (…). L’immense majorité des pays, y compris le Mexique, n’étaient pas en condition de faire face à la pandémie”, souligne Éric Toussaint. Une partie du problème, ce sont les conditions imposées par ces organismes pour approuver un crédit, notamment l’ouverture maximale de l’économie aux importations, leurs exportations, l’extraction des matières premières… Un “colonialisme masqué” qui consiste à obtenir des ressources d’autres nations pour financer la richesse de quelques unes, affirme Moritz Cruz.

Un des effets de cette ouverture, développe Toussaint, est l’abandon de l’industrie pharmaceutique locale, de la production de génériques, à l’exception de l’Inde et de Cuba – cette dernière ne faisant partie ni du FMI ni de la BM et disposant d’“une industrie pharmaceutique de haut niveau”. Ces organismes expliquaient que “les États n’ont pas la capacité de produire” et ont favorisé le désinvestissement des gouvernements de l’industrie pharmaceutique locale et l’octroi du monopole au secteur privé, précise-t-il.

"Des personnes sont mortes alors qu’elles auraient survécu, s’il n’y avait pas eu la politique imposée par le FMI et la Banque mondiale"

“Le nombre de mort est dû non seulement à l’absence de vaccins, mais aussi à la fragilisation des hôpitaux publics, à 30 ans de réduction des dépenses publiques dans le domaine de la santé (…) Des personnes sont mortes qui auraient survécu sans la politique imposée par le FMI, le modèle néolibéral, et la Banque mondiale,” explique Toussaint. Ils ont soutenu une “prophétie auto réalisatrice”, ils sont intervenus pour démanteler les industries publiques et le service public de la santé, puis il ont dit que seule l’initiative privée avaient les conditions permettant la préparation des vaccins, souligne-t-il.

Des fonds publics, surtout aux Etats-Unis, ont été utilisés pour développer les vaccins, tandis que le business des nouveaux brevets augmentait de 275 milliards de dollars la valeur des six entreprises pharmaceutiques les plus importantes dans ce domaine : AstraZeneca, Johnson & Johnson, Pfizer, Moderna, BioNTech et Novavax, qui valaient à la fin de l’année dernière 947,538 milliards de dollars sur les marchés financiers.

Moritz Cruz souligne qu’aujourd’hui les organismes internationaux sont revenus à leurs vieilles habitudes : promouvoir des politiques d’austérité financière qui freinent la croissance, sans négocier au préalable une large annulation de dettes publiques, “ce qui serait fondamental” pour accélérer la reprise. Et il précise : “c’est comme tomber dans un cercle vicieux : tu freines la croissance avec ces politiques, tu aggraves la pauvreté, les inégalités, le chômage et ensuite tu dois payer à nouveau et demander de nouveaux crédits. C’est un problème sans solution, la seule chose que tu ne puisses pas faire, c’est cesser de payer.”.
La fragmentation

D’une part, avec le progrès technologique, près de 30% des travailleurs latino-américains ont pu travailler à domicile et d’autre part, la crise des containers et le goulot d’étranglement lié à la réouverture partielle de la Chine ont provoqué une augmentation de 400% du prix du transport maritime de ce pays vers l’Amérique du Nord, et de 600% vers l’Europe, ce qui a entrainé la hausse des prix de certains produits.

La nécessité de relocaliser les chaînes de production, rendue évidente par la pandémie, ce que l’on appelle le nearshoring ou reshoring, a fissuré la forme qu’avait prise jusqu’à maintenant la mondialisation – caractérisée par le FMI comme “la libre circulation des idées, des personnes, des biens, des services et du capital à travers les frontières nationales, qui conduit à une plus grande intégration économique”–, et a laissé la place à “la fragmentation géoéconomique” et la concentration de la production dans des blocs de pays proches.

Le FMI a publié plusieurs articles contre cette tendance. Harold James, historien de l’organisme, a souligné que certes on attribue cette interdépendance à l’augmentation des prix, alors “qu’il existe un modèle historique de mondialisation qui pousse à la désinflation.(…) Historiquement, la première réponse à une volatilité menaçante, c’est de courir en sens opposé et de chercher une plus grande autosuffisance. Mais elle est rarement couronnée de succès. Elle augmente les coûts et alimente l’inflation. (…), la mondialisation constitue la vraie loi de réduction de l’inflation”.

La mondialisation a favorisé l’émergence de la Chine comme puissance économique, mais c’est aussi un processus dans lequel les grandes transnationales occidentales, nord-américaines, européennes, ont profité du coût très bas de la sous-traitance dans le pays asiatique, comme cela se passe aussi au Mexique, pour faire baisser leurs coûts de production et essayer d’augmenter leur taux de profit, précise Éric Toussaint. Pour ces entreprises, le plus grand risque de fragmentation ce sont les salaires, car dans les pays du Nord, elles doivent garantir de meilleures conditions de travail. C’est pourquoi le FMI, la BM et l’Organisation mondiale du commerce, “institutions internationales totalement inféodées aux intérêts des grandes transnationales du Nord”, s’y opposent.
Lire aussi : Le CADTM dénonce la nomination d’Ajay Banga comme futur Président de la Banque mondiale et appelle au remplacement de cette institution

Dans le secteur financier, Moritz Cruz indique que le résultat des politiques de mondialisation qui impulsent les prêts internationaux “a été mis en évidence avec la crise ; il a bénéficié à peu de gens : les grands pays du Nord, les grandes puissances, où la richesse augmente, tandis que le reste souffre de graves problèmes.”.

Le chercheur de l’UNAM conclut que le FMI ne changera pas de comportement, tant qu’il est dirigé par les États-Unis, que l’hégémonie du dollar dans le commerce international et la dette publique se maintient et que les pays en développement ne disposent pas des flux de divises leur permettant de faire face à leurs problèmes avec la balance des paiement et d’éviter de frapper à la porte d’un organisme qui dans ce contexte se présente comme “le sauveur suprême”.
Lire aussi : Appel à un contre-sommet mondial des mouvements sociaux aux Assemblées annuelles du FMI-BM qui se tiendront à Marrakech du 9 au 15 octobre

Traduit de l’espagnol par Lucile Daumas.

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