Édition du 22 septembre 2020

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États-Unis

Etats-Unis. La pandémie de Covid-19 et les élections américaines

La pandémie du Covid-19 a eu un impact important sur les campagnes électorales de 2020 des deux partis capitalistes, républicain et démocrate. Du côté démocrate, Bernie Sanders a été contraint d’arrêter sa campagne. Son principal levier était les grands rassemblements qui ne pouvaient plus avoir lieu. Il avait espéré gagner quelques délégués supplémentaires pour la convention démocrate lors des primaires restantes. Même si Joe Biden avait obtenu une avance décisive lors des primaires de début mars, cela avec le soutien de l’establishment du parti.

Publié par A l’encontre le 23 avril 2020
photo Donald Trump la main sur l’épaule de Joe Biden, 2018

Mais les primaires restantes ont été reportées au mois de juin, en raison du virus, par l’establishment démocrate dans ces États. Il reste à voir si elles auront lieu même à ce moment-là. La convention démocrate a été reportée de juillet à août.

Il y a eu une exception, dans le Wisconsin, où s’est produit un développement bizarre. Les démocrates de l’État ont voulu reporter leur primaire au mois de juin également. Mais les républicains, qui ont la majorité au parlement de l’État, ont décidé que les primaires devaient avoir lieu comme prévu. Les démocrates ont fait appel devant la Cour suprême de l’État. Leur recours a été rejeté par la majorité républicaine. Ils ont ensuite fait appel devant la Cour suprême fédérale, où la majorité trumpistes l’a rejeté.

Après avoir annulé sa campagne, Bernie Sanders a soutenu Joe Biden, qui est maintenant le candidat démocrate présumé pour s’opposer à Trump en novembre 2020.

Joe Biden, cependant, apparaît très affaibli. Alors que la pandémie a pris le devant de la scène avec ses graves conséquences sur l’économie, Joe Biden n’a guère été entendu. Trump, en revanche, réalise des émissions de télévision quotidiennes, officiellement portant sur la pandémie mais, en réalité, elles sont des strictes opérations de campagne électorale, durant lesquelles il divague et ment. Joe Biden n’a pas grand-chose à dire en réponse.

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Joe Biden traîne avec lui un passif politique des plus négatif qui remonte aux années 1970. Au milieu des années 1970, un affrontement des plus important a éclaté à Boston, à la suite d’une ordonnance du tribunal ordonnant le transport en bus d’élèves noirs et blancs vers des écoles de différents quartiers, afin de réaliser l’intégration scolaire. Cette décision opposa la communauté noire et ses partisans aux racistes du gouvernement municipal et des quartiers blancs de la ville ségréguée. Les écoles pour les élèves noirs étaient nettement sous-financées et de qualité inférieure à celles pour les Blancs. Ce fut le combat antiraciste le plus significatif du pays à l’époque. Les racistes lançaient de violentes attaques contre les étudiants noirs qui allaient dans les écoles « blanches », ainsi que d’autres attaques contre les Noirs. Ces attaques se sont heurtées à une résistance organisée. Il y eut également une série de grandes manifestations pour défendre la déségrégation scolaire.

En 1975, au milieu de cette bataille, le sénateur Joe Biden a soutenu un vaste projet de loi anti-bus proposé par le sénateur ségrégationniste Jesse Helms (républicain) de Caroline du Nord et a soumis son propre amendement anti-bus à un projet de loi portant sur l’autorisation de crédits.

Dans un entretien accordé la même année, Biden a déclaré : « Je m’oppose au bus. C’est un concept insensé. » Il a poursuivi en disant que le fait de prendre le bus pour réaliser l’intégration était... raciste ! Il a utilisé un langage raciste pour justifier sa position raciste. Il a affirmé que l’intégration des écoles signifie que « pour que votre enfant aux cheveux noirs bouclés, aux yeux bruns et à la peau sombre puisse apprendre quoi que ce soit, il doit pouvoir s’asseoir à côté de mon fils aux cheveux blonds et aux yeux bleus ». Non, Joe Biden ! C’était une tentative de fournir une éducation égale, peu importe qui était assis à côté de votre fils.

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Dans l’un de ses discours lors des primaires, il a fièrement rappelé cet incident, affirmant qu’il montrait sa capacité à « travailler avec » les républicains. Lorsque la candidate noire Kamala Harris l’a interpellé à ce sujet, il a tenté de battre en retraite de manière brouillonne.

Biden a soutenu la législation du président Clinton qui a intensifié la « guerre contre la drogue ». Elle a conduit à l’incarcération massive d’Afro-Américains et de Latinos, dont les condamnations pour crime les empêchent d’exercer de nombreux emplois après leur sortie de prison. A quoi s’ajoute la perte de leurs droits civiques. Cela affecte leurs familles et, en fait, toute la communauté noire, créant ce que Michelle Alexander – auteure de La Couleur de la justice : Incarcération de masse et nouvelle ségrégation raciale aux États-Unis (Ed. Syllepse, 2017), titre en langue anglaise The New Jim Crow : Mass Incarceration in the Age of Colorblindness – appelle à juste titre une nouvelle forme d’oppression, « le nouveau Jim Crow » [référence aux arrêtés et règlements ségrégationnistes promulgués dans les États du Sud entre 1876 et 1965].

Joe Biden a soutenu une législation qui rend impossible pour les personnes qui sont accablées par d’importantes dettes contractées pour leurs études d’utiliser les lois sur la faillite personnelle afin d’obtenir un allégement, contrairement aux sociétés qui utilisent couramment ces lois pour minimiser leurs dettes. Les firmes appartenant à Trump ont fait cela au moins six fois.

Biden, malgré ses dénégations, a soutenu à plusieurs reprises – ce qui est visible sur des vidéos – des coupes dans la sécurité sociale, dans le Medicare et le Medicaid. Il prétend avoir rendu visite à Nelson Mandela en Afrique du Sud et avoir participé au mouvement des droits civils, deux mensonges.

Il affirme que son vote en faveur de la guerre en Irak n’était qu’une « erreur ». D’autres qui ont voté pour cette guerre disent la même chose, parce qu’elle a mal tourné pour les États-Unis, et non parce qu’elle était une erreur.

Biden a un passé de comportement inapproprié envers les femmes. Au début des années 1990, le président Bush a nommé un Afro-Américain d’extrême droite, Clarence Thomas, à la Cour suprême. Biden était le président de la commission judiciaire qui a tenu des audiences pour confirmer cette nomination. Une Afro-Américaine, Anita Hill, qui avait auparavant occupé un poste dans lequel Clarence Thomas était son patron, a témoigné à l’audience qu’elle avait été victime de harcèlement sexuel de la part de Thomas, lors de cet emploi. Les auditions ont été télévisées. Le témoignage froid et précis d’Anita Hill contrastait fortement avec celui de nombreux sénateurs de la commission qui l’ont ridiculisée et diffamée. Biden a mené la charge, et a fait passer l’investiture de Thomas en force. Biden, maintenant qu’il est candidat à la présidence, s’est excusé, trois décennies trop tard, auprès d’Anita Hill.

De nouvelles allégations de femmes ont été faites concernant un harcèlement sexuel passé de Biden et même une agression, en parallèle avec les accusations similaires portées contre Trump. Ainsi, on peut voir deux hommes âgés, placés sous la même ombre, se faire politiquement concurrence.

Joe Biden soutient les positions de l’aile droite du Parti démocrate, c’est-à-dire ses cercles dirigeants. Un exemple en est son opposition à « l’assurance maladie pour tous » même face à la pandémie. Alors que des millions de travailleurs et travailleuses ont perdu l’assurance maladie fournie par leur employeur parce qu’ils ont été licenciés. En outre, il est à court de propositions concernant le changement climatique. Etc.

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C’est pour ce genre de « gars » que Bernie Sanders dit, maintenant, que ses partisans devraient voter. Une discussion s’est développée entre eux à ce sujet. Un article paru dans le New York Times du 19 avril dernier titrait : « L’armée des partisans de Sanders n’est pas prête à défendre Biden ». Le sous-titre disait : « Les électeurs ayant voté Sanders lors des primaires disent que Biden ne les anime pas ».

L’article cite plusieurs partisans de Sanders. La plupart disent qu’ils vont se pincer le nez et voter pour Biden. D’autres soutiendront un candidat d’un tiers parti (le parti Vert). Quelques-uns disent qu’ils ne voteront pas du tout. Dans les sondages, 15% des personnes interrogées disent qu’elles voteront pour Trump.

Selon l’article, « un défi pour M. Biden à l’automne est que même s’il a le soutien des électeurs de Sanders, beaucoup d’entre eux ne feront pas le déplacement pour voter, soit en demandant des bulletins de vote par correspondance, soit en rentrant chez eux s’ils sont étudiants [il y a des restrictions sur le vote des étudiants selon là où leurs écoles sont situées] ».

« Les jeunes électeurs, qui ont massivement soutenu M. Sanders lors des primaires de cette année », ont aussi déclaré « que Joe Biden semblait être un autre type de politicien avec des positions totalement floues sur le changement climatique et les soins de santé ».

Une autre indication est qu’après que Sanders a soutenu Joe Biden, le bureau national du parti Vert a été submergé d’appels exprimant un intérêt pour les Verts.

L’article du New York Times concluait : « Pris dans leur ensemble, les doutes des électeurs [de Sanders] soulèvent des interrogations sur le nombre de personnes qui se présenteront en novembre pour voter Biden, et y compris sur la possibilité qu’elles s’engagent comme volontaires et s’organisent pour sa campagne, une mesure importante pour soulever un enthousiasme. »

Les démocrates ont besoin de l’enthousiasme de la jeunesse et de l’organisation du « peuple de Sanders » pour gagner en novembre, beaucoup des médias pro-démocrates expriment des craintes à ce sujet. Les démocrates chercheront-ils un candidat plus acceptable pour l’establishment que Biden lors de la convention ?

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Du côté républicain, l’unanimité se fait autour de Trump. Sa réponse à la pandémie l’a affaibli. Dans un premier temps il s’est moqué du danger. Au cours des 70 premiers jours qui ont suivi l’arrivée du virus sur les côtes des Etats-Unis, il n’a rien fait pour s’y préparer et pour s’organiser afin de lutter contre lui, alors même que les cas d’infection se multipliaient et que les décès s’accumulaient.

Jusqu’à ce jour, le 21 avril, il a fait des va-et-vient sur des propositions de fermeture et de confinement, préconisant parfois ces mesures et d’autres fois demandant qu’elles soient arrêtées et que l’économie soit ouverte. À l’heure actuelle, la plupart des États ont adopté des mesures de confinement, ce qu’il souhaite voir cesser rapidement.

Une chose sur laquelle il a manifesté une continuité – au-delà de ses négations, esquives et mensonges – n’est autre que son opposition à ce que le gouvernement fédéral prenne la responsabilité de fournir l’équipement nécessaire pour des tests massifs, seul moyen de commencer à ouvrir l’économie de manière progressive, avec la garantie des experts médicaux sur le fait que le virus a été contenu. Cela afin que l’ouverture ne conduise pas à une autre épidémie massive. À l’heure actuelle, seul environ un pour cent de la population a été testé.

Il n’y a qu’une seule conclusion. Trump ne veut pas de tests à grande échelle (ce qui est nécessaire) parce qu’il ne veut pas que soit connue l’ampleur effective de la pandémie. Cela entraverait sa volonté donquichottesque de ramener rapidement l’économie à ce qu’elle était avant la pandémie, afin que ses perspectives électorales soient bonnes. C’est une folie propre à un autocrate narcissique qui prétend « avoir un pouvoir absolu » et « pouvoir faire ce qu’il veut », ce qui pourrait mener au désastre.

De plus, il n’a pas assumé la responsabilité du gouvernement fédéral de veiller à ce que le personnel médical – dont beaucoup ont contracté le virus et dont certains en sont morts – dispose d’un équipement de protection individuelle adéquat. L’incapacité délibérée de Trump à faire face à la pandémie de manière adéquate pour améliorer ses propres perspectives électorales entraîne sa baisse dans les sondages. Lui et les républicains ripostent en affirmant que la vraie cause de la situation actuelle – y compris sur le plan économique – réside parmi les Chinois, les démocrates, les médias, etc. Et que Trump a tout fait « parfaitement ».

Cette rhétorique a son effet en direction de son noyau dur de partisans, soit environ 30% de la population. Il reste à voir s’il réussira à en toucher une plus grande partie. Avec Trump qui affirme des choses contradictoires dans ses diatribes télévisées et ses tweets quotidiens, et avec les gouverneurs des États qui disent chacun ce qu’ils veulent, il n’y a pas de message cohérent adressé à la population sur ce que doivent faire les gouvernements. Les sondages montrent que la plupart des gens, environ 80%, suivent sagement les propositions des experts médicaux.

Comme l’attention se centre sur la pandémie, Donald Trump a intensifié son attaque contre les réglementations environnementales. Dans certains États, les partisans de cette droite ont aussi déclaré que les interruptions de grossesses ne relevaient pas d’un acte médical « essentiel » et l’ont interdit pour la durée de la pandémie.

Il y a dans ces décisions un élément qui participe des initiatives prises par les autocrates d’autres pays qui utilisent l’« urgence nationale », déclarée sous l’effet de la pandémie, afin de consolider leur type de pouvoir. (Article reçu le 22 avril 2020 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Barry Sheppard

Barry Sheppard était l’un des militants du mouvement pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam, actif au MIT. Par la suite, il occupa un poste de direction au sein de l’historique Socialist Workers Party des Etats-Unis, avec lequel il a rompu suite à sa dégénérescence organisationnelle et politique. Un premier volume de ses mémoires politiques est paru The Socialist Workers Party 1960-1988 ?A Political Memoir, Volume 1 : The Sixties, Published by Resistance Books, 2005.

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