Édition du 11 mai 2021

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Politique québécoise

Faut-il vraiment augmenter les frais de scolarité ?

Huit arguments trompeurs sur la hausse

L’IRIS (Institut de Recherche et d’Information Socio-économique) vient tout juste de publier un argumentaire à propos de la hausse des frais de scolarité décrété par le gouvernement Charest. Cet argumentaire démolit un à un les arguments évoqués pour une telle politique. Nous avons réduit le contenu de l’étude à la mention des arguments évoqués par le tenants d’une hausse des frais de scolarité et à la réponse fournie par l’IRIS. Les coordonnées pour consulter l’étude dans son intégralité est fournie à la fin.

L’éducation, pour quoi faire ?

Selon ce qu’on entend tous les jours, les universités du Québec seraient cruellement sous-financées, ce qui les empêcherait d’offrir une éducation de qualité et de participer activement à l’économie québécoise.

Pas d’autre choix, dit-on, que de hausser les frais de scolarité. De toute façon, un·e universitaire gagnera un plus haut salaire à la fin de ses études : en s’endettant, il ou elle fait donc un investissement rentable dans son capital humain. Voilà ce que l’on entend. Qu’en est-il vraiment ?

La plupart des « débats » qui ont cours sont des débats de chiffres : combien faut-il réinvestir dans l’éducation, qui paiera la facture ? Pourtant, une question fondamentale est rarement posée : à quoi sert l’éducation ? Pour certain·e·s, l’éducation doit devenir un centre d’entreprenariat intellectuel, qui produit des employé·e·s et des brevets commercialisables. Cela suppose un changement radical de la mission des universités, originellement centrée sur la transmission du patrimoine culturel, intellectuel et scientifique de l’humanité et la formation du jugement critique.

Au-delà des questions financières, c’est cette reconversion de l’éducation qui devrait d’abord faire l’objet d’un débat de société. Avant de mettre les rênes du système d’éducation dans les mains des gens d’affaires, avant d’accepter les arguments qui veulent que la hausse des droits soit inévitable et que la gratuité scolaire soit une utopie passéiste, n’y a-t-il pas lieu de prendre un temps d’arrêt pour réfléchir et poser des questions sur ce qui est en train d’arriver aux étudiant·e·s et à l’éducation au Québec ?

Quoi qu’on en pense à prime abord, cela vaut la peine de s’y arrêter, vu l’importance de l’enjeu. Ce qui est souvent présenté comme un simple ajustement comptable ne cache-t-il pas autre chose ? Après une présentation des mesures adoptées lors du dernier budget, ce bref document propose un examen rigoureux des arguments de ceux et celles qui veulent hausser les droits de scolarité et qui proposent de soumettre l’éducation à des finalités essentiellement économiques.

1er argument
Les universités sont sous-financées.

 » »En fait, les universités du Québec reçoivent beaucoup d’argent, elles
souffrent plutôt d’un malfinancement, c’est-à-dire d’une mauvaise
répartition des ressources.

2e argument
Le sous-financement universitaire menace la qualité de l’éducation et la valeur des diplômes.

 » »En fait, la hausse des frais de scolarité et la reconversion commerciale des
universités réduisent l’éducation pour en faire une marchandise à visée
essentiellement pragmatique, de plus en plus coûteuse mais de moins en moins
riche en contenu.

3e argument
La hausse de frais de scolarité permettrait de renflouer les coffres des universités.

 » »En fait, la hausse des frais sert à changer la façon dont on finance
l’éducation, en priorisant un modèle de financement privé face au principe du
financement public.

4e argument
Hausser les frais de scolarité permet d’engager les meilleurs enseignant·e·s et d’acheter de nouveaux équipements.

 » »En fait, à l’université, ce sont les dépenses de gestion qui explosent, et elles risquent d’augmenter plus encore dans les années à venir.

5e argument
La hausse des frais sera compensée par le régime d’aide financière.

 » »En fait, plus de 80 % des étudiant·e·s devront payer des frais plus élevés, sans compensation.

6e argument
En payant plus de droits de scolarité, les étudiant·e·s feront leur juste part.

 » »En fait, avec la hausse prévue, les étudiant·e·s devront travailler deux fois
plus longtemps que dans les années 1970 pour payer leurs études.

7e argument
Une hausse des droits de scolarité n’aura pas d’effet sur la fréquentation universitaire.

 » »En fait, nous conformer à la moyenne canadienne des droits de scolarité
priverait 30 000 étudiant·e·s de l’accès aux études universitaires.

8e argument
Le gel des frais de scolarité et la gratuité scolaire sont des mesures irréalistes et potentiellement injustes.

 » »En fait, ces mesures sont relativement peu coûteuses et leur financement est socialement équitable.

Conclusion

Une forte augmentation des droits de scolarité est présentée comme la solution inévitable à un prétendu problème de sous-financement universitaire. Les faits analysés ici indiquent qu’il s’agit plutôt d’un choix politique qui vise à privatiser le financement et le rôle des universités.

 » » On augmenterait le fardeau financier étudiant sans égard aux conséquences socioéconomiques d’une telle mesure, notamment en ce qui a trait à la fréquentation de l’université et à l’endettement des personnes.

 » » Les seuls bénéficiaires de ces mesures seraient les entreprises privées, autorisées à détourner l’université au service de leur intérêt immédiat, et les managers qui empochent des salaires de plus en plus élevés pour piloter cette reconversion d’une institution sociale vers des fins commerciales, au détriment de son mandat initial, l’enseignement.

 » » Les transformations en cours rompent avec la culture de service public des universités et transforment celles-ci en lieux où les personnes viennent « valoriser leur capital humain » en vue de salaires élevés, en échange d’une production de connaissances conçues au service de l’entreprise privée.

 » » On voit ainsi les étudiant·e·s s’endetter et payer très cher une éducation qui se résume de plus en plus à une formation instrumentale, à visée utilitaire, pour le seul bénéfice du marché.

Nous traversons actuellement de nombreuses crises (écologique, économique, culturelle). Les circonstances exigent que nos efforts intellectuels soient employés à réinventer notre façon de vivre et d’habiter le monde. On voit, au contraire, les transformations imposées à l’université saper leur indépendance et en faire de simples auxiliaires d’une croissance débridée et irraisonnée de l’économie. Les établissements sont réduits à des centres d’entreprenariat intellectuel, organisant la fuite vers l’avant du tout-à-l’économie.

 » » Pour les étudiant·e·s, cela se concrétise par des droits de scolarité plus élevés, un endettement croissant et une éducation appauvrie en contenu général.

 » » Pour les professeur·e·s, cela entraîne une course incessante aux subventions de recherche, des mesures de performance et l’abandon de l’enseignement à des chargé·e·s de cours précarisé·e·s.

 » » Pour l’université, cela veut dire un glissement vers un statut d’industrie de la connaissance.

 » » Pour le Québec, cela signifie la perte d’institutions communes au profit d’entreprises, de monopoles et d’une petite élite d’administrateurs et de financiers, les seuls à profiter de cette liquidation du bien commun.

Il faut donc non seulement s’opposer aux hausses de droits de scolarité, mais aussi réaffirmer l’importance du caractère public et non marchand des universités, afin que la connaissance serve l’autonomie individuelle et collective, la pensée critique et la transmission du patrimoine intellectuel plutôt qu’une simple valorisation du marché.

Pour consulter l’étude : http://www.iris-recherche.qc.ca/publications/faut-il_vraiment_augmenter_les_frais_de_scolarite

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