Édition du 23 février 2021

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Afrique

FrançAfrique : les ruses de la raison postcoloniale (2e partie)

Nous complétons la publication d’un article long mais fort instructif sur la présence coloniale française en Afrique, particulièrement au Mali dans le contexte de la récente intervention militaire de la France dans cette région. La première partie est disponible à cette adresse : http://www.pressegauche.org/spip.php?article13092.

Cet article a été à l’origine publié par la revue Contretemps (première série) en 2006. Jean Nanga est un militant internationaliste.

« Aide » et souveraineté monétaire partagée

La coopération culturelle et militaire converge vers l’économique, cœur de la « longue amitié » entre la France et ses anciennes colonies. Dans le discours officiel et para-officiel des gouvernants, des institutions internationales, des africanistes, des médias publics et privés… la France aide encore ses ex-colonies à se développer comme elle les aidait déjà inlassablement pendant sa « mission civilisatrice » et au lendemain de la « décolonisation ». Du FIDES (Fonds d’investissement et de développement économique et social des territoires d’outre-mer) au FAC (Fonds d’aide et de coopération), de la CCFOM (Caisse centrale de la France d’outre-mer) à l’AFD (Agence française de développement), la France semble n’avoir eu d’autre souci que d’exprimer sa générosité. L’opinion persiste selon laquelle l’AEF et l’AOF ont coûté plus qu’ils n’ont rapporté à la République. Ce fardeau pèserait encore sur les épaules françaises malgré les indépendances. Comme le dit cependant le chef de l’État gabonais, Omar Bongo : « La coopération est un cercle vicieux : l’argent rentre [en Afrique] par la grande porte et repart en France par la petite porte… La France sans l’Afrique c’est une voiture sans carburant. Évidemment, quand vous demandez à un Français dans la rue, il vous dira : “Ah pour l’Afrique on dépense beaucoup d’argent”. Mais, il ne sait pas ce que la France récolte en retour, en contrepartie » (19). En fait, à travers de nombreux mécanismes, cette aide profite bien plus à la France qu’à ceux qui sont supposés en bénéficier. La répartition de l’argent de l’AFD est ainsi présentée dans un document produit par un think tank qui ne peut être qualifié d’anti-impérialiste : « Sur un budget de 100 francs :

* 20 à 25 francs s’évaporent en commissions distribuées aux décideurs locaux, lesquels en retournent une fraction substantielle aux hommes politiques qui viennent de temps en temps faire la quête pour leurs partis. Les décideurs envoient aussi une quote-part importante en Suisse ;

* 60 à 65 francs sont destinés à l’achat de biens et de services en France, sur lesquels 30 % représentent une surprime au profit des grandes entreprises françaises… ;

* 12 francs sont consacrés aux salaires des coopérants français ;

* 3 francs seulement parviennent aux populations africaines » (20).

Cependant, le mécanisme fondamental du néocolonialisme est monétaire.

Sur le franc CFA

C’est en 1945 qu’est créé au sein de la zone franc, le franc des colonies françaises d’Afrique (FCFA), distinct du franc français métropolitain, avec deux instituts d’émission collant aux régions AEF+Cameroun et AOF+Togo. Il survit aux indépendances, sous forme de franc de la coopération financière d’Afrique centrale (FCFA) et franc de la communauté financière africaine (FCFA) en exAOF – sans la Guinée et le Mali (jusqu’en 1984) – gérées respectivement par la banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) et la banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). La France participe évidemment aux conseils d’administration de ces institutions. Ce n’est qu’à la fin des années que leurs sièges sont transférés de Paris à Yaoundé (Cameroun) pour la BEAC et à Dakar (Sénégal) pour la BCEAO. Mais, comme pendant la période coloniale, leur véritable siège est le Trésor français où chaque banque régionale possède un compte d’opérations. Les rapports actuels entre la France et la zone FCFA sont régis par les accord et convention de coopération monétaire établis en 1972 et 1973 dont les principes sont : la convertibilité des FCFA est garantie de façon illimitée par le Trésor français ; la fixité des parités ; la liberté des transferts au sein de la zone et la centralisation par les banques régionales, d’une part, et par le Trésor français, d’autre part, où chaque sous zone doit alimenter son compte d’opérations d’au moins 65 % de ses réserves de change, en échange de la garantie de la convertibilité illimitée. Autrement dit, ces banques régionales sont des dépendances du Trésor français et les économies des pays membres sont d’une certaine façon sous le contrôle du ministère français de l’Économie et des Finances. Ainsi, en janvier 1994, c’est la France qui a pris la décision de dévaluer le FCFA de 50 % par rapport au franc métropolitain et l’a annoncée aux chefs d’États africains concernés. Sous couvert de garantir la stabilité monétaire des États de la zone, cette situation profite en fait à la France comme le reconnaissait le rapport Jeanneney en 1963 : « Lorsque les pays de la zone franc exportent vers l’étranger plus qu’ils n’importent, ils procurent à la France des devises. Celles-ci lui sont utiles si dans le même temps sa propre balance de paiements avec l’étranger est déficitaire. » Pour certains économistes africains, tel le Camerounais Joseph Tchundjang Pouémi, il s’agit d’une monnaie fictivement africaine, symbole de la dépendance « postcoloniale » : « Le franc CFA, c’est une chimère : ce qui circule à Abidjan, à Dakar, comme à Lomé, c’est bien le franc français à cent pour cent… Depuis l’indépendance, la situation de l’ensemble des pays membres auprès du Trésor français à varié selon les années, mais a été en moyenne positive de 50 milliards CFA (…). Le taux d’intérêt servi par le Trésor est celui de la Banque de France, c’est-à-dire, en principe, le plus bas des taux d’intérêt… tous calculs faits, les États membres ont perdu en vingt ans environ 80 milliards. Si on ajoute à cela que depuis une douzaine d’années, le rythme de hausse de prix en France est d’environ 8 %, donc largement supérieur au taux d’intérêt servi sur le “compte d’opérations”, on obtient ce résultat extraordinaire qu’en fait les États ont payé le Trésor français pour garder leurs “devises”, des francs » (21).

Par ailleurs, la dépendance des banques centrales dites africaines à l’égard du Trésor français confère à celui-ci un pouvoir déterminant dans le financement des projets économiques des États membres de la zone FCFA et dans l’orientation de leurs politiques économiques. Ce qui n’est pas sans rappeler la CCFOM qui refusait de financer les projets d’industrialisation dans les colonies AEF et AOF. En effet, les décisions des conseils d’administration des deux banques centrales, autonomes, dépendent de la France qui y jouit d’un droit de veto. Ce qui s’aggrave avec la privatisation des banques commerciales dans les pays de la zone. Car, souvent elles sont soit acquises par des banques françaises, soit celles-ci en deviennent les principales actionnaires avec le pouvoir de bloquer les projets censés incompatibles avec la reproduction de la dépendance/domination.

Avec l’effacement du franc métropolitain en faveur de l’euro, le FCFA s’est trouvé rattaché à celui-ci. Mais sa gestion relève toujours du Trésor français. Il y a ainsi, selon Nicolas Agbohou, continuation du même jeu de dupes : « L’euro est une technique moderne de blocage des PAZF [pays africains de la zone franc]. Il perpétue l’extraversion de la domination des économies primaires africaines par l’Union européenne. Celle-ci, grâce à sa monnaie, est sûre d’être approvisionnée en matières premières sans discontinuité. Par ce jeu de fixité entre l’euro et le franc CFA, l’Europe reconstitue et protège de fait ses marchés africains captifs d’antan contre ses concurrents américains dont le dollar est assorti de risques de change. À ce propos, la déclaration du Premier ministre français, M. Lionel Jospin, à Dakar en décembre 1997 est assez éclairante : « L’euro, dit-il, facilitera le commerce et les investissements. Avec le renforcement du rôle de l’euro comme monnaie de réserve internationale, les exportations de matières premières de ces pays [PAZF] seront progressivement libellées en euros et deviendront ainsi moins tributaires des fluctuations du dollar » (22). Ce n’est pas d’un mauvais œil, semble t-il, que la France et l’Union européenne regardent les échanges de certains pays de la zone avec la Chine, par exemple. Malgré leur pratique partielle du troc, les entreprises chinoises ne peuvent être actives dans la zone sans être clientes des banques françaises. Ainsi, la campagne chiraquienne pour l’« aide » à l’Afrique en général, francophone en particulier, est à ce titre très intéressée. Cette dépendance monétaire est une arme que la France n’envisage pas de lâcher à court terme. Ce qui peut expliquer l’avortement du projet nigérian d’une monnaie régionale pour toute l’Afrique de l’Ouest (anglophone, francophone et lusophone) et le faible investissement des États de la zone FCFA dans le projet d’une monnaie commune de l’Union africaine (23)…

Par ailleurs, s’il est reproché à Gbagbo d’avoir entrepris, au nom de la libre concurrence, la réduction du contrôle de l’économie ivoirienne par le capital français, il semble qu’est plus irritant pour la métropole le projet de réforme de la zone FCFA, défendu à cor et à cri, par le président du Parlement ivoirien, l’économiste monétariste, Mamadou Koulibaly. C’est l’un des économistes africains, qui ont voulu profiter de la dévaluation du FCFA par la France, pour mieux dénoncer l’existence de cette zone monétaire (24). Ainsi, parvenu – d’abord comme ministre de l’Économie et des Finances du gouvernement de transition (1999-2000) – aux sommets de l’État ivoirien, M.Koulibaly en est arrivé à dénoncer, d’un point de vue libéral certes, le « pacte colonial » en général, et en particulier le pacte monétaire. L’une de ses revendications immédiates est la révision du taux des réserves de change à déposer au Trésor français qui pèse sur les trésors publics dits nationaux. L’économie ivoirienne, la plus importante de la zone, représente 45 % de la masse monétaire de l’Union monétaire et économique de l’Ouest africain (UMEOA). De ce fait, la demande de révision du taux des réserves de la part de la locomotive économique de la région est inacceptable pour la partie française. D’où cette coïncidence, relevée au lendemain de la crise militaire franco-ivoirienne de novembre 2004 par le comité d’initiative des intellectuels du Sénégal : « Nous avons du mal à croire que, seulement une semaine après la conférence internationale d’Abidjan pour la réforme de la zone franc, l’armée française ouvre le feu sur les symboles visibles de la souveraineté de la Côte d’Ivoire de manière violente et barbare, haineuse et sanguinaire » (25).

Il est ainsi assez symbolique que le Premier ministre de la nouvelle transition, ouverte après expiration du mandat de L. Gbagbo, soit le gouverneur sortant de la BCEAO, Konan Banny, et que l’annonce de sa nomination ait été faite à Abidjan par le chef de l’État nigérian Olosegun Obasanjo, après un huis-clos avec J. Chirac à Bamako où se tenait le 23ème sommet France-Afrique (3-4 décembre 2005).

L’activisme français au Conseil de sécurité concernant la crise « ivoirienne » n’est nullement motivé par quelque souci humanitaire pour le peuple ivoirien, déchiré par des fractions politiques oligarchiques ou « ethniques », selon la terminologie d’un africanisme hérité de l’ethnologie coloniale et entretenu par la francophonie. Il exprime plutôt la persistance du néocolonialisme, version française, et de sa difficulté d’adaptation à la restructuration néolibérale de la domination capitaliste. Car, contrairement à ce que diffusent « experts », journalistes de connivence, métropolitains et Africains, le capital français trouve encore son compte en Afrique en général, francophone en particulier. Il n’y a pas mieux placé pour le dire que le conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) dont les rapports annuels attestent que les grands groupes tels que Bolloré, Bouygues, CFAO (du groupe Pinault), Elf, Air France – dont les lignes africaines sont les plus rentables – etc., engrangent toujours d’énormes bénéfices en Afrique et plus particulièrement dans les zones francophones (26).

Face à la concurrence néolibérale, notamment étatsunienne, qui fait perdre au capital français sa situation de monopole dans certains secteurs, la pression de l’État français s’avère nécessaire. C’est ce que semble illustrer une analyse de l’OCDE concernant le processus de privatisation des télécoms ivoiriens : c’est en 1997, après la dévaluation du FCFA, qu’« Africa Bell [appuyé par l’expertise d’ATT, leader des télécommunications aux États-Unis] semblait devoir l’emporter avec une offre supérieure de 2,6 milliards de FCFA à celle de FCR [France Câble Radio, filiale de France Telecom]. Le comité de privatisation en a décidé autrement au motif que le montage financier et l’expertise technique du premier soumissionnaire ne donnaient pas les garanties suffisantes. Les 51 pour cent du capital ont ainsi été cédés à la filiale de France Telecom » (27).

À défaut d’efficacité de ces mécanismes, c’est le recours à la corruption, laquelle est évoquée unilatéralement comme une caractéristique de la politique africaine « postcoloniale » en occultant son origine coloniale et son enracinement dans la tradition républicaine. De l’implication française au Biafra au soutien apporté au régime de El Béchir (Soudan), en passant par la tragédie du Rwanda, le soutien au régime chancelant de Mobutu, s’est consolidée une tradition d’extension du champ des partenariats économiques criminels entre, d’une part, les capitaux et l’État français et, d’autre part, les oligarques africains.

Le néocolonialisme n’est pas mort ! Il semble même plus brutal aujourd’hui qu’hier eu égard aux tragédies produites par la « démocratisation » néolibérale. Ses réseaux politico-économiques s’avèrent plus étendus, comme a persisté à le rappeler le regretté F.X. Verschave malgré le peu d’intérêt avec lequelles milieux dits progressistes métropolitains ont accueilli les productions de l’association Survie dont il était le porte-parole. Cette indifférence, y compris malheureusement à gauche, est aussi une tradition héritée du colonialisme. La production de cette indifférence participe d’ailleurs des mécanismes de reproduction de la FrançAfrique en tant que forme spécifiquement française du néocolonialisme, enracinée dans le passé colonial. Il revient à la gauche anticapitaliste et anti-impérialiste de ne pas partager, comme c’est encore souvent le cas, cette indifférence à l’égard des forfaits de la République et des réseaux françafricains dans les ex-colonies. Il ne peut y avoir de mouvement anti-impérialiste et anticapitaliste en France tant que la lutte contre la FrançAfrique ne sera pas mise à l’ordre du jour, par la construction, sans paternalisme, de solidarités militantes avec les associations, réseaux, organisations d’Afrique et de sa diaspora engagés dans ce combat.

Notes

* 19. Libération, 18 septembre 1996, p. 6.

* 20. Institut français pour la recherche sur les administrations publiques, « Agence française de développement », http://www.ifrap.org/2-fromages/afd.htm.

* 21. Monnaie, servitude et liberté. La répression monétaire de l’Afrique, Paris, Menaibuc, 2000, pp. 25, 58-59 (1ère édition, Paris, Jeune Afrique, 1979).

* 22. Nicolas Agbohou, Le Franc CFA et l’euro contre l’Afrique, Paris, Éditions Solidarité Mondiale A.S., 1999, p. 67.

* 23. En le disant, nous ne soutenons ni l’Union africaine, ni l’économie monétaire.

* 24. À l’instar de l’ancien économiste de la banque africaine de développement, le Sénégalais Sanou Mbaye qui pense que « la zone franc est… une relique coloniale dont il est impératif de se défaire », Sanou Mbaye, « Sortir du piège », Le Monde, 26 avril 2001.

* 25. Lettre à l’ambassadeur de France à Dakar, 10 novembre 2004.

* 26. Le dernier rapport : Le MOCI, n° 1735-1736, « Les entreprises françaises et l’Afrique : 17ème Rapport CIAN 2006 », 29 décembre 2005.

* 27. Patrick Plane, La Réforme des télécommunications en Afrique subsaharienne, Centre de Développement de l’OCDE, Document de travail n° 174, Mars 2001, p. 30.

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