Édition du 26 mai 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Europe

France - Pour un processus destituant : invitation au voyage

Depuis quelques jours, on perçoit dans les cendres de la gauche quelques lueurs rougeoyantes : les réticences sur la déchéance de la nationalité française et l’appel à une primaire pour l’élection présidentielle à venir. Le malaise pointe, à force de voir l’exécutif s’aligner sur des positions de droite ou d’extrême-droite. Ces intellectuels, ces militants, ces élus de gauche réclament « du contenu, des idées, des échanges exigeants », afin que le candidat à leur primaire « incarne le projet dont la France a besoin pour sortir de l’impasse ». Bref : ils veulent encore croire à la politique. Ils n’ont manifestement pas eu vent de la nouvelle pourtant retentissante : toute cette politique est morte. Comme sont morts les mots dans lesquels se dit la chose publique – la France, la Nation, la République, etc. Comme est morte la pompe institutionnelle dont s’entoure le vide gouvernemental. La politique a poussé son dernier râle l’été dernier là où elle était née il y a plus de 2000 ans, en Grèce ; Alexis Tsipras fut son fossoyeur. Sur sa tombe sont gravés ces mots prononcés en guise d’oraison funèbre par le ministre allemand de l’Économie, Wolfgang Schäuble : « On ne peut pas laisser des élections changer quoi que ce soit ». Voilà. Tout est dit. Et sobrement.

Refuser de faire le deuil de « la politique », appeler au contraire à « lui redonner du sens » voire à en faire « autrement », c’est spéculer sur des stocks de crédulité qui sont à sec, sur des provisions d’espoir décimées, sur des gisements d’illusion parvenus à l’étiage. Qui attend d’un ministère Montebourg avec Piketty à l’Économie et Rosanvallon à la Culture qu’il nationalise le crédit, désarme la police, fasse cracher les multinationales ou calme la frénésie antiterroriste ? Chacun sait bien qu’il ferait comme Tsipras, et bientôt Podemos. Car c’est tout le cirque électoral, et la sphère publique où il s’étale, qui ont fait leur temps. Qui écoute encore les journalistes, en dehors des jours d’attentat ? Qui a cure de l’opinion des « intellectuels » ? Qui se soucie, de nos jours, des déclarations des ministres ? Imaginez qu’un premier ministre ait cette phrase orwellienne : « L’état d’urgence, c’est l’état de droit ». Si quelqu’un prêtait encore attention à ses propos, on en plaisanterait encore au bistrot. Mais tout le monde s’en fiche. Le vote FN et l’abstention de masse sont deux symptômes d’un système électoral rendu au point de rupture. Mais ces symptômes, il faut les lire depuis le dehors de ce système, depuis tout ce qui l’a déjà fui, depuis la réalité d’une désertion intérieure, diffuse mais vaste comme un continent. On prétend, sur la passerelle du navire, que ce continent n’existe pas. À peine admet-on l’existence de quelques îlots flottants - comme cette ZAD que l’on aimerait tant expulser.

Nous n’avons aucune raison d’endurer un an et demi de campagne électorale dont il est déjà prévu qu’elle s’achève par un chantage à la démocratie. Pour cesser de subir ce compte à rebours, il suffit d’en inverser le sens : nous avons plutôt un an et demi pour en finir avec toute la triste domesticité des aspirants-chefs, et le confortable rôle de spectateur où leur course nous confine. Dénoncer, pourfendre, tenter de convaincre, ne servirait ici de rien. « Un monde de mensonges, disait Kafka, ne peut être détruit par la vérité, seulement par un monde de vérité » - plus vraisemblablement par des mondes de vérité. Nous avons un an et demi pour former, à partir des amitiés et des complicités existantes, à partir des nécessaires rencontres, un tissu humain assez riche et sûr de lui pour rendre obscène la bêtise régnante, risible tout ce qui se raconte dans « la sphère publique » et dérisoire l’idée que glisser une enveloppe dans une urne puisse constituer un geste - a fortiori un geste politique. À l’inverse du processus constituant que propose l’appel publié par Libération – car c’est bien de cela qu’il s’agit –, nous entendons amorcer une destitution pan par pan de tous les aspects de l’existence présente. Ces dernières années nous ont assez prouvé qu’il se trouve, pour cela, des alliés en tout lieu. Il y a à ramener sur terre et reprendre en main tout ce à quoi nos vies sont suspendues, et qui tend sans cesse à nous échapper. Ce que nous préparons, ce n’est pas une prise d’assaut, mais un mouvement de soustraction continu, la destruction attentive, douce et méthodique de toute politique qui plane au-dessus du monde sensible. 

« Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent 

Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons, 

De leur fatalité jamais ils ne s’écartent, 

Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! »

Julien Coupat

Julien Coupat, né le 4 juin 1974 (41 ans) à Bordeaux, est un des fondateurs en 1999 de l’éphémère revue philosophique française Tiqqun.

Il est mis en examen pour « direction d’une association de malfaiteurs et dégradations en relation avec une entreprise terroriste » avec huit autres personnes, dont Mathieu Burnel. Incarcéré avec quatre d’entre elles, remises en liberté dans les semaines qui ont suivi et placées sous contrôle judiciaire, il est maintenu plus de six mois en détention provisoire avant d’être à son tour libéré et placé sous contrôle judiciaire le jeudi 28 mai 20094.

Suite : https://fr.wikipedia.org/wiki/Julien_Coupat

Éric Hazan

Éric Hazan, né en 1936, est un écrivain et éditeur français. Il a fondé les éditions La Fabrique.

Pendant quatorze ans, il dirige les éditions Hazan prenant ainsi la succession de son père Fernand Hazan qui avait créé cette maison d’édition consacrée aux livres d’art. Il quitte la direction après le rachat par le groupe Hachette quatre ans après la mort du fondateur. En 1998, il fonde les éditions La Fabrique et se tourne vers l’écriture3. Il a également été traducteur (notamment des œuvres d’Edward Said).

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ric_Hazan

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