Édition du 24 mai 2022

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Amérique centrale et du sud

Honduras : organisation féministe et populaire pour changer un pays meurtri et endetté

L’élection de Xiomara Castro entraîne la nécessité de changements structurels dans la politique hondurienne

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.blog/2022/03/01/honduras-organisation-feministe-et-populaire-pour-changer-un-pays-meurtri-et-endette/
Publié le 1 mars 2022

Depuis 2009, le Honduras connaît un processus de détérioration institutionnelle. Le coup d’État qui a eu lieu cette année-là contre l’ancien président Manuel Zelaya a été, comme on dit, la goutte d’eau. Ce coup d’État s’est produit lorsqu’une consultation populaire sur le sujet de la réélection était proposée – ce qui n’était même pas si structurel à côté des problèmes les plus profonds que connaît notre pays. La proximité de Zelaya avec les mouvements populaires a laissé des groupes puissants, nationaux et étrangers, sur le qui-vive.

Le coup d’État a marqué une nouvelle histoire pour nous, Honduriens et Honduriennes. Le Honduras était au centre des intérêts géopolitiques des États-Unis pour la domination économique des Amériques. Actuellement, les États-Unis agissent en fonction de leurs intérêts dans la région de l’Amérique centrale, sachant qu’ils ont perdu le Nicaragua, le Costa Rica, El Salvador, qu’ils ont de graves problèmes avec le Guatemala et qu’ils ne veulent pas perdre le Honduras. L’intérêt des États-Unis pour le Honduras est dû à l’appareil militaire du pays, aux bases militaires qui existent ici, y compris la base aérienne connue sous le nom de Palmerola [Colonel José Enrique Soto Cano], la plus grande base militaire américaine en Amérique centrale.

Changement de gouvernement, changement de projet

Nous considérons que les huit dernières années du gouvernement de Juan Orlando Hernández ont établi une narcodictature dans notre pays. Avec la perte de l’État, les conditions sociales et économiques et les droits fondamentaux de la population hondurienne ont été démantelés. Nous n’avons pas d’argent pour créer les politiques nécessaires parce que nous sommes devenus un pays endetté. Par conséquent, la victoire de Xiomara Castro, du Parti de la Liberté et Refondation – Libre, lors de la dernière élection présidentielle représente une victoire cyclique, qui s’est produite par la nécessité d’une période d’institutionnalité.

La victoire de Xiomara pourrait être le début d’un processus de changement plus profond que nous souhaitons en tant que population hondurienne. Cependant, cette victoire peut également être grandement conditionnée par les groupes puissants du pays. La victoire est le résultat de la coalition entre trois partis politiques : Liberdade e Refundação [Libertad y Refundación – Libre], Parti Salvador de Honduras [Partido Salvador de Honduras – PSH) et le Parti National de l’Innovation et de l’Unité [Partido Innovación Nacional y Unidad – PINU]. Le parti Libre a été créé en 2011, après le coup d’État et une intense révolte sociale. Il a une diversité de positions avec une orientation plus à gauche, bien que parfois ses actions ne s’alignent pas à gauche.

« Par conséquent, notre analyse est que deux portes s’ouvrent : d’une part, le pouvoir, d’autre part, les exigences du peuple hondurien. »

Plus que jamais, les mouvements populaires et territoriaux doivent s’organiser, car nous serons le bastion du soutien à ce gouvernement, si nous voulons qu’il reste. C’est un grand progrès pour la pauvre démocratie et l’institutionnalité perdues au cours des 12 dernières années.

Pour une politique féministe

Pendant la campagne, il y a eu une réaction misogyne, marquée par la haine, qui se poursuit maintenant après l’investiture de Xiomara. Jamais auparavant, dans l’histoire du pays, une femme n’avait été élue présidente. Cela fait 67 ans que l’on lutte pour le vote des femmes au Honduras et 67 ans que l’on souhaite avoir une femme présidente. Nous n’avions également jamais remporté un processus électoral avec 1,7 million de voix, comme ce fut le cas en novembre 2021.

La candidature de Xiomara n’est pas née dans le mouvement féministe, mais est sans aucun doute née avec le soutien de la génération post-coup d’État, qui a réveillé le mouvement féministe. Le 19 août 2021, nous, les femmes, avons conclu un pacte pour les droits humains avec la nouvelle présidente de Plateforme 25 novembre [Plataforma 25 de Noviembre] – espace politique qui rassemble des organisations féministes et qui fait partie de la Marche Mondiale des Femmes.

D’après ce que nous avons appris, nous savons qu’il ne suffit pas d’avoir une femme candidate. Nous devons mettre sur la table le combat pour des structures politiques, partisanes et étatiques qui ne sont actuellement pas faites pour la participation des femmes dans les espaces de gouvernance. C’est un grand défi de lutter contre le patriarcat installé dans les partis et dans la structure de l’État. Nous vivons cela dans notre peau : le premier jour, lorsque le cabinet de Xiomara a été formé, parmi les 31 nominations, seules dix étaient des femmes.

« L’un des défis du mouvement féministe est d’augmenter la participation des femmes à partir de notre pari féministe. Il ne suffit pas d’être une femme et de ne pas être féministe. »

Nous avons besoin que des hommes et des femmes ayant une identité de classe et un engagement dans les luttes sociales soient présents dans tous les espaces de décision, de manière pragmatique, pas seulement dans le discours. Le pari sur la refondation antipatriarchale de la structure de l’État et des partis politiques est un énorme défi pour le mouvement féministe.

Approfondir la démocratie et garantir les droits

Actuellement, une expulsion de 120 familles paysannes a lieu dans la communauté indigène lenca appelée Tierras del Padre. Le cas de la communauté qui défend la rivière Guapinol est également en débat. Il y a une crainte que des personnes soient condamnées par le ministère public à des peines allant jusqu’à 36 ans pour avoir défendu la vie et l’environnement. Jusqu’où la lutte pour le pouvoir doit-elle aller pour que les gens ne soient pas criminalisés pour avoir défendu la terre, l’eau et les forêts ?

Il ne suffit pas d’accéder à la présidence, car nous vivons dans une organisation de l’État divisée en trois pouvoirs. Le pouvoir judiciaire et complice des groupes puissants du pays. Dans ce contexte, comment présenter nos demandes et revendiquer le droit à la terre ? Le défi doit être relevé de manière intégrale : refonder la patrie, retrouver la démocratie dans le pays et la mettre au service de la majorité du peuple / de la population.

Les droits des femmes ne sont pas non plus respectés. En 2021, 350 femmes ont été assassinées, et en 2022, nous avons eu plus de 30 femmes assassinées rien qu’en janvier. Le 08 février, un an s’est écoulé depuis la mort de notre compagne Keyla, assassiné à l’intérieur du commissariat par des policiers. Nous exigeons une stratégie d’approche globale contre les féminicides et les viols. En tant que paysannes, nous exigeons l’accès à la terre pour nos compagnes. Tout cela passe par le rétablissement de la démocratie et de l’institutionnalité, les pouvoirs travaillant pour le peuple et pour les femmes.

Pour la liberté de s’organiser, de travailler et de vivre dans les territoires

La question de la persécution politique au Honduras est très choquante. Les défenseures et les défenseurs des droits humains sont menacé(e)s quotidiennement. Mais la persécution ne s’arrêtera pas si les groupes puissants et leur structure restent intacts. Nous sommes préoccupées par le manque de justice et par les groupes paramilitaires qui ont généré des persécutions et des effusions de sang.

Nous continuons d’exiger justice pour Berta Cáceres, un engagement pris par la présidente dans son discours après l’investiture. L’affaire n’est pas close, car les véritables auteurs du meurtre ne paient pas encore pour leurs crimes. La famille de Berta Cáceres et le mouvement indigène sont articulés ensemble. L’Organisation Fraternelle Noire Hondurienne [Organización Fraternal Negra Hondureña – Ofraneh] réclame depuis trois ans des réponses sur la disparition des compagnes et il n’y a pas encore eu d’enquête. Il a également exigé le titre de propriété des terres pour mettre fin au pillage. Les forces armées et l’appareil militaire mis en place par Juan Orlando Hernández s’imposent dans les territoires, provoquant de nombreuses violations permanentes.

Nous avons été claires en soutenant ce gouvernement, mais nous avons également été claires en déclarant qu’en l’absence de réponses ou de progrès sur nos agendas, nous serons également dans les rues pour présenter nos revendications, car nous sommes un mouvement populaire.

Quatre ans ne suffiront pas à refonder ce pays avec plus de cent ans de domination. C’est pourquoi nous devons continuer à suivre les cas et à exiger la paix et la liberté d’organisation. En même temps, nous unissons nos forces pour construire une Assemblée nationale constituante populaire, avec une large participation des femmes. Les mouvements sociaux et populaires s’organisent en comités, auxquels participent tous les secteurs de la lutte sociale. Nous pourrons mettre nos questions sur la table, une opportunité que nous n’avons pas eue depuis 12 ans. Au contraire, nous avons été battus, criminalisés, assassinés et emprisonnés.

Wendy Cruz et Yamileth González

Wendy Cruz et Yamileth González sont membres de la plateforme 25 Novembre et de la Marche Mondiale des Femmes au Honduras.

Édition par Helena Zelic

Traduit du portugais par Andréia Manfrin Alves

Langue originale : espagnol

https://capiremov.org/fr/experiences/honduras-organisation-feministe-et-populaire-pour-changer-un-pays-meurtri-et-endette/

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