Édition du 12 mai 2026

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Asie/Proche-Orient

Inde - Émirats arabes unis. Une alliance qui ne dit pas son nom

La visite éclair, le 19 janvier 2026, du président des Émirats arabes unis Mohammed Ben Zayed en Inde a marqué un rapprochement entre les deux pays. Quelques semaines plus tard, la veille des bombardements menés par Tel-Aviv et Washington contre Téhéran, le premier ministre indien Narendra Modi se rendait en Israël. Est-ce le signe d’un axe Inde-Émirats-Israël, symbole d’une recomposition géopolitique au Moyen-Orient ?

1er avril 2026 | tiré d’Orient XXI | Photo : New Delhi (Inde), le 19 janvier 2026. rencontre entre le président des Émirats, Mohammed Ben Zayed (MBZ) et le premier ministre indien Narendra Modi. contrairement aux règles protocolaires habituelles, le premier ministre indien s’est personnellement déplacé à l’aéroport pour accueillir son invité. mohamedbinzayed.ae
https://orientxxi.info/Inde-Emirats-arabes-unis-une-alliance-qui-ne-dit-pas-son-nom

En février 2018, la princesse Latifa, fille de l’émir de Dubaï et premier ministre des Émirats arabes unis (EAU) Cheikh Mohammed Ben Rachid Al-Maktoum, s’enfuit de Dubaï pour rejoindre à Oman son amoureux, un ancien officier français. Ils prennent la mer à bord du yacht de ce dernier à destination de l’Inde, où Latifa espérait demander l’asile. Mais le 4 mars, à une cinquantaine de kilomètres au large de Goa, une opération conjointe des garde-côtes indiens et des forces spéciales émiriennes met fin à l’escapade et la princesse est reconduite dans son pays où elle est enfermée chez elle.

Huit mois plus tard, les EAU, qui s’y étaient jusque-là refusés, extradent vers l’Inde un ressortissant britannique, Christian Michel, accusé d’être un intermédiaire dans le scandale des hélicoptères AugustaWestland1. Pour nombre d’observateurs, il s’agit d’un marché donnant tour à tour satisfaction aux autorités émiriennes et indiennes, en dehors de toute procédure régulière, du moins pour la livraison de la princesse.

Cette anecdote illustre l’étroitesse des liens qui se sont tissés entre l’Inde et la fédération des Émirats arabes unis, après l’accession au pouvoir de Narendra Modi. Au-delà des relations entre États, ce sont les relations personnelles très fortes unissant le premier ministre indien Narendra Modi et celui qui est alors prince héritier d’Abou Dhabi avant de devenir, en 2022, président des Émirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed (MBZ).

Un an après son arrivée au pouvoir, Narendra Modi se rend aux EAU les 16 et 17 août 2015 — première visite d’un chef du gouvernement indien depuis Indira Gandhi, 34 ans auparavant. Au stade de cricket de Dubaï, il s’exprime devant 50 000 membres de la diaspora indienne qui représente plus du tiers de la population de la Fédération. Sa visite se conclut par la proclamation d’un « partenariat stratégique global » entre New Delhi et Abou Dhabi.

Ce ne sera pas un voyage sans lendemain : en une décennie, Modi a visité sept fois les EAU, tandis que MBZ s’est rendu à cinq reprises en Inde. Ce dernier a même été, en janvier 2017, l’invité d’honneur du défilé militaire de la Journée de la République. La fréquence de ces visites réciproques est exceptionnelle, même pour deux pays très proches.

Ces relations couvrent tout l’éventail d’un partenariat étroit. Bien entendu, la fourniture d’hydrocarbures est essentielle pour un pays de près de 1,5 milliard d’habitants qui ne dispose pas d’énergie indigène en quantité suffisante pour assurer sa forte croissance. La présence sur le sol émirien de plus de 3,5 millions de travailleurs indiens transférant chaque année dans leur pays d’origine près de 22 milliards de dollars (19 milliards d’euros) est également cruciale pour l’économie des deux nations. Enfin, l’Inde apprécie fortement la tolérance religieuse aux EAU, qui contraste avec l’absence totale de libertés politiques : Narendra Modi est d’ailleurs allé sur place, en février 2024, inaugurer le premier temple hindou au Moyen-Orient. Les EAU ne semblent guère gênés par les critiques des autorités états-uniennes et des organisations de défense des droits humains à l’encontre du pouvoir indien pour les restrictions subies par les minorités religieuses, notamment les musulmans2.

Un vaste accord de libre-échange

Alors que, dans un premier temps, le premier ministre était réticent à abaisser les barrières commerciales de l’Inde, notoirement protectionniste, en 2022, il a conclu avec les EAU un traité de libre-échange après seulement 88 jours de négociations. Signé en février, l’Accord de partenariat économique global (Comprehensive Economic Partnership Agreement, CEPA) entre en vigueur en mai de la même année. Il ne tarde pas à produire ses effets : en 2024-2025, le commerce total entre les deux pays a dépassé 100 milliards de dollars (86 milliards d’euros).

En juillet 2023, les deux pays décident de favoriser le règlement de leur commerce bilatéral en devises locales (dirhams et roupies), favorisant la dédollarisation, l’un des objectifs des BRICS3. La vérité oblige à dire qu’une part infime du commerce bilatéral, de l’ordre de 10 milliards de roupies (91 millions d’euros), utilise effectivement ce mécanisme.

Puis, en septembre 2023, lors du sommet du G20 à New Delhi, les participants annoncent le lancement du Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (en anglais IMEC), un couloir multimodal reliant comme son nom l’indique la côte ouest de l’Inde à l’Europe en traversant le Moyen-Orient. L’IMEC se veut un concurrent des « Nouvelles routes de la soie » chinoises, même si les EAU en sont partie prenante. Le premier segment, à l’est, connecte Bombay et un port du Gujarat à la zone franche de Jebel Ali, à Dubaï. Si la guerre de Gaza a mis sur pause la partie centrale du projet, Indiens et Émiriens n’en ont pas moins continué d’avancer ce premier tronçon qui concerne non seulement les liaisons maritimes, mais également la circulation de données informatiques. Du reste, lors du quatrième sommet sur l’intelligence artificielle à New Delhi en février 2026, les deux pays ont confirmé leurs projets communs dans ce domaine.

La connectivité numérique est effectivement l’un des aspects cruciaux d’IMEC. Le groupe émirien MGX, présidé par le cheikh Tahnoun, frère de MBZ, s’est imposé en moins de deux ans comme l’un des plus grands investisseurs mondiaux dans le domaine de l’intelligence artificielle. Il participe à la mise en œuvre de l’accord signé en février 2024 par Modi à Abu Dhabi visant à développer un cluster de supercalcul indo-émirien.

Le « Quad du Moyen-Orient »

Les relations humaines et commerciales, multiséculaires, ne doivent pas occulter un aspect contemporain, qui s’est imposé comme colonne vertébrale de ces rapports : la dimension stratégique, géopolitique, de cette interdépendance. Elle était discernable dès la première visite de Modi en août 2015 : en obtenant une déclaration commune condamnant le terrorisme et les États qui le soutiennent — implicitement le Pakistan —, le premier ministre indien était parvenu à son objectif de distendre les rapports entre les monarchies du Golfe et Islamabad. Le document signé entre les deux pays évoquait déjà une coopération en matière de défense. Mais c’est avant tout la conclusion, en 2020, des « Accords d’Abraham » entre Israël et plusieurs monarchies du Golfe, dont les EAU, qui va dégager la voie à une accélération et un approfondissement de cette dimension géopolitique.

Quelques mois plus tard, en octobre 2021, l’Inde, Israël, les EAU et les États-Unis fondent un organisme informel connu sous les initiales de ces pays, I2U2 que l’on a aussi surnommé le « Quad du Moyen-Orient », par référence à l’organisme également informel rassemblant l’Inde, les États-Unis, le Japon et l’Australie dans l’Indo-Pacifique. L’officialisation des relations entre les monarchies de la Péninsule arabique et l’État israélien a libéré toutes les inhibitions indiennes pour afficher un rapprochement spectaculaire avec Tel-Aviv. Alors que les relations diplomatiques entre les deux pays n’avaient été établies qu’en 1992, des liens étroits s’étaient déjà noués en 1998, puis à partir de 1999, sous la houlette du premier ministre d’Atal Behari Vajpayee, issu comme Narendra Modi du parti nationaliste hindouiste Bharatiya Janata Party (BJP). Ce dernier a notablement accéléré le mouvement depuis son arrivée au pouvoir en 2014. Israël est devenu le troisième fournisseur d’armements du pays, après la Russie et la France. Ce rapprochement se voit également lors des votes à l’Organisation des Nations Unies (ONU) de la délégation indienne.

Certes, il ne s’agit pas d’une « alliance » : le mot est tabou en Inde où, après le non-alignement de Jawaharlal Nehru et de ses successeurs, le gouvernement Modi préfère le « multi-alignement », qui se veut plus réaliste et pragmatique tout en continuant de se revendiquer de l’autonomie stratégique mise en place par le premier chef de gouvernement de l’Inde indépendante. Il s’agit plutôt d’un axe, solidement ancré dans des intérêts convergents. Mais cet axe Abou Dhabi-New Delhi semble très solide, et la présence de voisins menaçants n’a fait que renforcer la détermination des deux partenaires.

Dans le cas de l’Inde, il s’agit naturellement du Pakistan. Pour ce qui est des Émirats, la menace, sous forme de rivalité d’influence, vient du royaume d’Arabie Saoudite, son puissant voisin. Les deux pays étaient pourtant unis en 2015 pour intervenir militairement au Yémen contre les houthistes. Mais les divergences stratégiques sur les objectifs étaient déjà perceptibles depuis plusieurs années. Ils ont éclaté au grand jour lorsque, à la fin de l’année 2025, les forces armées saoudiennes ont bombardé au Yémen des milices armées soutenues par Abou Dhabi et que les autorités de Ryad ont publié des communiqués menaçants pour les Émirats arabes unis, conduisant ces derniers à un repli tactique.

Si l’on ajoute que le 17 septembre 2025, l’Arabie Saoudite et le Pakistan, puissance nucléaire, ont conclu un pacte stratégique d’assistance mutuelle (SMDA) et qu’en janvier 2026, la Turquie a indiqué son intention de le rejoindre — certains ont parlé d’une « OTAN islamique »4) —, on conçoit l’inquiétude qu’ont pu éprouver tant l’Inde que les EAU.

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser la visite extraordinaire de MBZ à New Delhi, le 19 janvier 2026.

Extraordinaire, elle l’est à plus d’un titre. Elle n’a été annoncée que quelques jours avant d’avoir lieu, sa durée n’a pas dépassé trois heures et, contrairement aux règles protocolaires habituelles, le premier ministre indien s’est personnellement déplacé à l’aéroport pour accueillir son invité. Rarement visite aussi courte aura été aussi productive : douze contrats et protocoles d’accord ont été conclus entre les deux dirigeants, portant sur les investissements, la coopération spatiale, la livraison de GNL sur dix ans à partir de 2028, le doublement du commerce bilatéral pour atteindre 200 milliards de dollars d’ici 2032, une coopération dans le domaine des données numériques et des échanges culturels. Mais c’est surtout la lettre d’intention sur le partenariat stratégique de défense qui retient l’attention : il est en quelque sorte la réponse au SMDA pakistano-saoudien.

Émirats-Inde-Israël contre Arabie Saoudite-Pakistan-Turquie

Dix ans après la visite de Modi à Abou Dhabi et Dubaï, les rapports ont évolué en profondeur, passant d’une relation transactionnelle (énergie contre main-d’œuvre) à une quasi-alliance multidimensionnelle. En témoigne l’appel téléphonique passé par Narendra Modi à MBZ dans la nuit du 28 février au 1er mars 2026 pour condamner les bombardements iraniens alors qu’il a fallu attendre le 12 mars pour qu’il contacte le président iranien, sans pour autant condamner l’attaque israélo-états-unienne. Rappelons que l’Iran et les EAU sont tous deux membres de l’organisation des BRICS, actuellement présidée par l’Inde.

Cette évolution, marquée par un double rapprochement Inde-Israël et Inde-EAU, traduit la mise en place d’un triangle Émirats-Inde-Israël faisant face à l’émergence du triangle Arabie-Pakistan-Turquie, modifiant en profondeur les dynamiques géopolitiques à l’œuvre au Moyen-Orient. Même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’un face-à-face, New Delhi ne cherchant surtout pas à rompre avec Ryad.

Beaucoup se sont étonnés que Narendra Modi ait attendu près de trois ans après son arrivée au pouvoir pour se rendre en Israël, en juillet 2017, alors qu’il a ainsi multiplié les visites dans les pays arabes du Golfe. En réalité, par ce calendrier subtilement maîtrisé, il obtenait en quelque sorte la bénédiction des Arabes du Golfe pour cette visite israélienne qui confirmait sa proximité politique et intellectuelle manifeste, depuis l’époque où il était à la tête de l’État indien du Gujarat (2001-2014). On en a eu la confirmation avec son étonnante visite des 26 et 27 février 2026, littéralement à la veille de l’attaque israélo-états-unienne contre l’Iran.

A posteriori, la proximité publiquement manifestée avec Nétanyahou, alors que ce dernier s’apprêtait à attaquer un pays avec lequel l’Inde entretient également d’étroites relations5, lui a été vivement reprochée par l’opposition ainsi que par des diplomates à la retraite. Ces derniers ont exprimé ce que beaucoup de leurs anciens collègues en fonction ne peuvent dire publiquement.

La relation New Delhi-Abou Dhabi est largement due à la chimie interpersonnelle entre Narendra Modi et MBZ, deux dirigeants autoritaires ayant la haute main sur la diplomatie de leur pays et partageant largement une même vision du monde. Bien entendu, on ne sait si, le moment venu, leurs successeurs montreront le même volontarisme dans ce rapprochement accéléré. L’autre question, qui les dépasse, est de savoir dans quelle mesure la recomposition qui naîtra de la guerre d’Iran accentuera la tendance ou, au contraire, contraindra leurs rapports. La relation tant de l’Inde que des Émirats avec l’Iran au sortir de cette guerre sera la clé de la réponse à cette interrogation.

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Olivier Da Lage

Auteur sur le Proche-Orient pour la magazine Orient XXI.

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