Édition du 13 avril 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Syndicalisme

Insuffler un mouvement de grève dans le secteur public

Entrevue avec une enseignante syndicaliste

Les membres des syndicats du milieu de l’éducation affiliés à la CSQ ont adopté un mandat de grève de cinq jours au début février. La volonté de se battre émerge après un an de stagnation des négociations avec un État-employeur intransigeant.

tiré de : Infolettre mars 2021De Alternative Socialiste
Publié le 28 février 2021 par Myriam D.
https://alternativesocialiste.org/2021/02/28/insuffler-un-mouvement-de-greve-dans-le-secteur-public/

photo David Gagnon

Comme la pandémie a le dos large pour le gouvernement, les négociations traînent en longueur. Pourtant, les problèmes de surcharge de travail, d’heures non payées ou d’inefficacité de gestion ont été exacerbés avec les défis que pose la pandémie de la COVID-19.

Alternative socialiste en a discuté avec Amélie-Elsa Ferland-Raymond, enseignante et présidente du Syndicat des professeures et professeurs du Cégep de Sainte-Foy (SPPCFS). Son syndicat est membre de la Fédération des enseignantes et enseignants de cégeps (FEC-CSQ), elle-même membre de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).

Alternative socialiste (AS). Quels sont les impacts de la pandémie au niveau de la charge de travail ?

Amélie-Elsa Ferland-Raymond (A-E. F-R). La majorité des cours sont à distance. Ce n’est pas vrai qu’on peut donner un cours en classe comme on le donne à distance. C’est impossible. On doit retravailler en profondeur nos cours. Nos professeurs ont dû revoir leurs méthodes pédagogiques au complet. Tout le monde est reparti à zéro pour tous ces cours. C’est une charge de travail incroyable.

Cette situation touche entre autres les nouveaux professeurs. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’un professeur qui commence à travailler dans un cégep donne des nouveaux cours. Il doit s’approprier le devis de cours, monter des activités pédagogiques et parfois les cours doivent être mis à jour. C’est énormément de travail. Ainsi, pour un nouveau professeur au statut précaire, ça implique beaucoup d’heures de bénévolat. Nous ne sommes pas payés à l’heure. Nous sommes rémunérés de manière fixe pour l’équivalent de 32 ½ h par semaine toute l’année, même si on travaille plus d’heures.

On voudrait quelque chose de mieux pour les professeurs précaires. On voudrait qu’il y ait une reconnaissance de cette charge de travail supplémentaire, une reconnaissance de la nécessité d’intégration. Bref, un bloc de temps en « charge individuelle » qui reconnaîtrait cette particularité-là.

AS. Quels sont les enjeux au-delà des activités pédagogiques ?


A-E. F-R. Un autre élément de surcharge de travail concerne le soutien aux étudiants. C’est très différent, parce que tout le monde est individuellement devant son écran. Plutôt que de poser la question directement en classe ou individuellement à la fin du cours, les étudiants préfèrent communiquer par messagerie électronique. Ça crée un énorme volume. Ça, c’est quand ce n’est pas le soutien informatique.

Ensuite, il y a la question de la conciliation famille-travail. Alors que les écoles primaires et secondaires étaient fermées au printemps dernier, les cégeps sont demeurés ouverts.

Les heures supplémentaires qui ont été effectuées dans ce contexte, c’est impossible de les réclamer. Ça fait partie de ta tâche. Il y a des étudiants qui sont en détresse. Ce n’est pas vrai qu’un professeur dit : « Tant pis, moi j’ai fini mes 32 ½ h, tu t’arrangeras ». Supporter davantage les étudiants en contexte de pandémie, on le fait sur notre temps.

AS. Est-ce que le Ministère de l’Enseignement supérieur a déployé des mesures pour vous aider à gérer cette nouvelle charge de travail ?


Photo : David GagnonA-E. F-R. Pour nous, la ministre McCann, c’est une ministre qui est invisible. C’est ce qui se dit dans le réseau collégial. Elle est absente des médias. Elle est absente des conférences. C’est quelque chose qui nous heurte beaucoup.

En décembre 2020, il y a eu 23,3 millions $ injectés pour aider les professeurs à soutenir les étudiants. L’objectif officiel, c’était qu’on allège la tâche des professeurs. Pour ce faire, on devait ouvrir de nouveaux groupes d’étudiants afin de réduire le nombre d’étudiants par groupe. Mais le problème, c’est que cet argent est arrivé quand nos tâches étaient déjà faites. Nous, dans notre calendrier au mois de novembre, on prévoit déjà la tâche (c’est-à-dire les groupes) pour janvier. La gestion de cette tâche est extrêmement complexe. Au Cégep de Sainte-Foy, on a presque 600 professeurs et 6 500 étudiants.

Ça fait que l’argent arrive, mais trop tard. Pour la session d’hiver 2021, on n’a pas pu diminuer la taille des groupes comme il aurait été nécessaire de le faire. On a fait beaucoup de pression pour avoir de l’aide. Finalement ça arrive, mais trop tard. C’est comme si au ministère, il n’y avait pas de compréhension de notre calendrier et de nos façons de fonctionner sur le plan structurel.

AS. Dans le cadre des négociations du secteur public, vous avez bâti vos revendications de hausse salariale sur la formule du montant fixe. Pourquoi en montant fixe plutôt qu’en pourcentage ?


A-E. F-R. Lors de la dernière négo, on a eu des hausses salariales en vertu du « Rangement 23 ». Ce rangement basé sur des hausses en pourcentage a eu pour effet d’accentuer l’écart entre le bas et le haut de l’échelle salariale. C’est injuste pour les professeurs en début de carrière, souvent à statut précaire.

Pour nous, le taux fixe c’est une mesure de solidarité pour les bas salariés. Par contre, on va être honnête, nous à la FEC-CSQ, on représente des hauts salariés. Malgré cela, la FEC-CSQ soutient cette position de la CSQ. On pense que ce sont des valeurs qu’on doit avoir par solidarité pour les gens qui ont un salaire qui est moins intéressant. On pense que seulement un pourcentage ce n’est pas suffisant. À un moment donné, il faut gagner du pouvoir d’achat et avoir une reconnaissance sociale aussi de ce qu’on fait.

Dans les faits, la FEC-CSQ a fait plus que seulement adhérer à la revendication du montant fixe. Évidemment, je ne veux pas nous attribuer le mérite, mais notre ancien président, Paul-Émile Houle, a amené cette revendication dans les premiers sur le plancher de la CSQ. Lui, c’est un prof de maths, il connaît bien le principe. Donc, c’est sûr que nous on a toujours trouvé que c’était une bonne idée et on est allé au micro pour le dire.

AS. Quelles sont vos perspectives de mobilisation en contexte pandémique ?


A-E. F-R. C’est certainement un défi. Ce sera une mobilisation un peu différente, étant donné qu’on est en zone rouge. Il va certainement falloir se réinventer. Toute mobilisation dans le milieu syndical passe par une implication de la base. C’est extrêmement important pour nous d’échanger le plus souvent possible avec nos membres. Par ailleurs, il est toujours possible de manifester ou de faire du piquetage avec les précautions nécessaires.

Tous les syndicats affiliés CSQ – sauf un – ont adopté un mandat de cinq jours de grève en assemblée générale. Au Cégep de Sainte-Foy, le mandat de grève a été adopté à 81%. Pour nous, il ne fait pas de doute que, même si on est petit (la FEC-CSQ détient moins d’accréditations que la FNEEQ de la CSN), on est capable d’être des leaders là-dedans. Parce que les négociations n’avancent pas du tout. Ça piétine. Mais moi, j’ai bon espoir qu’on est capable d’amener le mouvement.

AS. Comment se solidariser avec les enseignants et les enseignantes de cégeps en lutte ?


Photo : Dany HudonA-E. F-R. Mes collègues ne veulent pas être pris en pitié. On veut être reconnus pour notre travail et on veut la justice. C’est normal d’exiger des bonnes conditions de travail. Les préjugés qui courent, c’est qu’on donne 15h de cours et que le reste du temps, on est chez nous.

C’est fâchant. On travaille fort. C’est encore plus vrai maintenant avec la crise. On veut tellement que les étudiants réussissent, on renouvelle nos cours.

C’est difficile quand ton employeur, c’est l’État. Ça, c’est mon opinion personnelle, ça n’engage que moi. Mais quand il discute de tes conditions de travail sur la place publique, il mêle tout le monde à ça. Il t’envoie le message de te payer moins cher, de te donner des moins bonnes conditions de travail que tu ne mérites pas vraiment. Et ça, devant tout le monde. Il banalise la situation. C’est le propre des métiers traditionnellement féminins : ce serait une vocation.

C’est semblable avec le secteur de la santé et le discours sur les « anges gardiens ». Je trouve ce discours dangereux. Les gens ont le droit de travailler, d’exercer leur profession. Ils ont le droit d’être payés décemment. C’est la même chose pour les professeurs. Ils ont le droit de vouloir de bonnes conditions de travail.

À chaque fois qu’il y a une reconnaissance publique, ça aide notre cause. Votre entrevue est une façon de nous soutenir et de dire : « Regardez et reconnaissez le travail ». Après, on va voir nos patrons pour leur dire : « Écoutez, avez-vous remarqué ce qu’on apporte à la société québécoise ? »

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