Édition du 11 mai 2021

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Asie/Proche-Orient

Iran-Israël. La « guerre de basse intensité » et l’attaque contre la centrale de Natanz

Le 11 avril, après des semaines d’attaques israéliennes contre des navires iraniens (présumées être des tentatives de représailles, dans le but évident de faire dérailler les pourparlers entre la République islamique d’Iran et les puissances de l’accord de Vienne sur le nucléaire), Israël a eu recours à ce qui a été décrit par les autorités iraniennes comme du « terrorisme nucléaire », en provoquant délibérément une explosion sur le site iranien d’enrichissement de l’uranium de Natanz, ce qui a provoqué une panne temporaire.

Tiré de À l’encontre.

Ali Akbar Salehi, le chef de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique, a déclaré : « L’action menée ce matin contre le site d’enrichissement de Natanz montre la défaite de ceux qui s’opposent au développement nucléaire et politique de notre pays et aux avances importantes de notre industrie nucléaire… L’incident montre l’échec de ceux qui s’opposent à ce que l’Iran négocie pour obtenir un allégement des sanctions. »

Le moment de l’incident est significatif : il survient un jour après que Téhéran a mis en service des centrifugeuses avancées d’enrichissement de l’uranium dans cette installation, tout en affirmant qu’elles avaient été déplacées sous terre, sous des montagnes, pour les protéger d’éventuels raids aériens.

Bien sûr, ce n’est pas la première attaque israélienne et ce ne sera pas la dernière. L’année dernière, un mystérieux incendie a détruit une autre section de l’installation de Natanz, utilisée pour l’assemblage des centrifugeuses – celle-ci étant située en surface. Puis, le vendredi 27 novembre 2020, le physicien Mohsen Fakhrizadeh Mahabadi – un haut responsable chargé de superviser le programme nucléaire du pays – a été assassiné en plein jour près de Téhéran. L’Iran a d’abord affirmé que l’attaque avait été menée par des hommes armés et une bombe. Mais, par la suite, les autorités ont modifié leur version des faits, affirmant qu’il s’agissait d’un « obusier » israélien autonome, actionné par satellite. Une chaîne de télévision israélienne a affirmé que le Mossad, l’agence de renseignement israélienne, avait introduit clandestinement une bombe de 1000 kg en Iran pour l’assembler sur place, pièce à pièce.

Quelle que soit la version retenue, il est vraisemblable que quelqu’un au sein des forces de sécurité iraniennes avait donné au Mossad des informations détaillées sur les déplacements de Fakhrizadeh en ce vendredi fatidique. Pour les Iraniens, c’est l’histoire d’un autre espion bien placé parmi les partisans irréductibles de la République islamique et les corps d’élite des Gardiens de la révolution.

Le 12 avril 2021, la République islamique affirmait avoir identifié la personne responsable de la perturbation du flux d’énergie vers Natanz dans une opération de sabotage. Mais il est difficile de prendre au sérieux les affirmations de l’Iran : il est évident que chaque faction du système de sécurité du pays, ainsi que l’industrie nucléaire, compte des « infiltrés israéliens » – ce qui est ironique, puisque le régime ne cesse d’accuser la classe ouvrière, la gauche et les militants du changement climatique iraniens d’espionner pour des puissances étrangères, y compris Israël. Pourtant, forcément, les espions ne se trouvent pas parmi les opposants au gouvernement iranien, opposants que ce dernier arrête, mais parmi ses propres forces de sécurité « loyales ».

Au moment où j’écris ces lignes, il n’y a pas eu de commentaire officiel israélien sur cette dernière attaque. Toutefois, comme on pouvait s’y attendre, des responsables anonymes des services de renseignement israéliens ont affirmé qu’il s’agissait d’un coup de main de leur pays. Par le passé, Israël s’est appuyé sur des cyberattaques organisées par le Mossad, tandis qu’une chaîne de télévision israélienne a affirmé que l’incendie était dû à l’explosion de matériaux enfouis (vraisemblablement des déchets nucléaires) dans le cadre d’un plan à long terme ! Selon Haaretz, des « sources israéliennes de haut niveau » et des « milieux du renseignement » ont utilisé les termes d’« escalade contrôlée » et d’« escalade graduelle » au cours des derniers jours. L’attaque a eu lieu le matin (dimanche 11 avril) où le secrétaire américain à la défense, Lloyd J. Austin III, était en visite en Israël.

Des responsables israéliens anonymes ont qualifié l’opération de « classée secret-défense », affirmant qu’elle a porté un coup sévère à la capacité de l’Iran à enrichir de l’uranium, ce qui signifie qu’une grande partie de l’année serait nécessaire pour rétablir la production de Natanz. Le ministère iranien des Affaires étrangères a déclaré au monde entier que le pays s’était lancé dans l’enrichissement nucléaire de l’uranium à 60% (une bombe nucléaire nécessite 90%) à la suite des sanctions imposées par Donald Trump. Ce chiffre est bien supérieur au niveau convenu dans l’accord nucléaire de 2015-2016 avec l’Iran, mais, bien sûr, tout ce que les deux parties disent doit être replacé dans le contexte d’une guerre de propagande en cours.

« Escalade contrôlée » ?

L’objectif d’Israël est double : provoquer une réponse militaire iranienne pouvant servir d’excuse à une guerre totale et faire pression sur les nouveaux pourparlers entrepris par l’administration de Joe Biden pour rétablir l’accord nucléaire (le JCPoA).

S’exprimant à la télévision iranienne, Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères, a déclaré : « Les sionistes veulent se venger à cause de nos progrès sur la voie de la levée des sanctions… ils ont dit publiquement qu’ils ne le permettront pas. Mais nous prendrons notre revanche sur les sionistes. »

Nous ne devons pas oublier que des escarmouches entre l’Iran et Israël ont lieu depuis au moins deux ans et demi. Plusieurs dizaines de pétroliers iraniens ont été « mystérieusement » touchés, causant des dommages cumulés estimés à des milliards de dollars. Certains diront qu’Israël a réussi à perturber la navigation iranienne. La dernière attaque de ce type a eu lieu le 8 avril, lorsqu’un cargo iranien – dont Israël affirme qu’il est « une base pour les Gardiens de la révolution paramilitaires » et qui mouillait depuis des années en mer Rouge, au large du Yémen – a été pris pour cible. Javad Zarif, confirmant l’attaque du cargo MV Saviz (début avril), a désigné Israël comme le coupable probable. L’attaque a eu lieu alors que l’Iran et les puissances mondiales se préparaient à des discussions à Vienne sur la possibilité que les États-Unis rejoignent l’accord nucléaire.

Ces dernières années, Israël a considérablement investi dans la propagande médiatique et sociale contre la République islamique, ainsi que dans des cyberattaques contre les centrales nucléaires et des assassinats perpétrés sur le sol iranien. Pendant ce temps, un certain nombre de chanteurs, d’acteurs et de musiciens royalistes iraniens en exil se sont rendus en Israël et ont été présentés comme des « amis d’Israël » sur les médias persanophones financés par Israël et l’Arabie saoudite.

Des dizaines d’attaques contre des navires iraniens en Méditerranée et en mer Rouge ont été attribuées à Israël. Certaines visaient ce qu’Israël prétendait être des envois de pétrole de l’Iran vers la Syrie ; dans d’autres cas, Israël a affirmé que les navires attaqués faisaient partie des plans de l’Iran pour faire passer des armes à ses alliés en Syrie et au Liban.

L’Iran a également riposté. Il y a deux semaines, une chaîne de télévision israélienne a rapporté qu’un missile iranien avait frappé un cargo appartenant à des Israéliens dans la mer d’Oman, alors qu’il faisait route de la Tanzanie vers l’Inde. En février 2021, un navire appartenant à une entreprise israélienne, le MV Helios Ray, a été frappé par une explosion dans le golfe d’Oman. En Israël, on a supposé qu’il s’agissait d’une opération iranienne, mais l’Iran a nié toute implication et Saeed Khatibzadeh, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères à Téhéran, a déclaré : « Nous rejetons fermement cette accusation. »

Selon le New York Times, Israël a informé les États-Unis être à l’origine d’une attaque le mois dernier contre un navire iranien en Méditerranée, affirmant que c’était en représailles à une opération attribuée à l’Iran contre deux navires appartenant en partie à des sociétés israéliennes. Haaretz nous dit : « À cet égard et à cette échelle, ce qui s’est passé ces derniers jours ne constitue pas une escalade qualitative, mais un aveu. Il ne s’agit plus d’une guerre de l’ombre ou d’une campagne “entre deux feux”. C’est la guerre. »

Les « ennemis jurés » et le danger

Que pouvons-nous dire des ennemis jurés impliqués dans cette « guerre », qui a culminé avec les événements de cette semaine à Natanz ?

• Tout d’abord, Israël. L’État sioniste reste ambigu quant à son propre armement nucléaire, mais personne de sensé ne doute qu’Israël possède des armes nucléaires. Et ses mesures de sécurité concernant sa propre centrale ne sont pas très élevées, donc s’il décide de lancer des cyberattaques contre les centrales nucléaires d’autres pays, vous ne pouvez pas exclure la possibilité que les choses aboutissent à une catastrophe totale, mettant en danger des millions de vies bien au-delà des frontières de l’Iran.

Tout le monde devrait s’inquiéter de ce type d’aventurisme nucléaire irresponsable et « terroriste » de la part d’Israël. Et si l’attaque avait mal tourné et qu’au lieu d’un arrêt, elle avait provoqué un énorme incendie ? N’oublions pas que l’absence désastreuse de mesures de sécurité dans l’usine israélienne de Dimona a été étouffée par les autorités israéliennes jusqu’à ce qu’elles soient traduites en justice. Selon le Dr Dan Litai, ingénieur en radioprotection à l’usine, témoignant lors d’une audience au tribunal en 2011, « les travailleurs du Centre de recherche nucléaire du Néguev ont subi des tests d’exposition aux radiations superficiels et inadéquats ». Il a ajouté que les employés devaient être considérés comme des victimes d’accidents du travail après qu’on leur a diagnostiqué un cancer. Tout cela faisait partie d’un procès en dommages et intérêts intenté par 44 employés du réacteur de Dimona et du centre de recherche nucléaire de Soreq au milieu des années 1990.

Plus récemment, selon le Times of Israel (24 juin 2019) : « Une catastrophe au niveau du réacteur israélien serait bien moins catastrophique que la fusion de Tchernobyl en 1986, mais le cœur du réacteur est maintenu en service bien plus longtemps que prévu et, selon les experts, il existe des problèmes de sécurité liés à Dimona – à savoir que son cœur est vieillissant et qu’il continuera néanmoins à être utilisé, car il est peu probable qu’Israël en obtienne un nouveau – et ces problèmes ne sont souvent pas abordés en public en raison de la nature largement confidentielle de l’installation, qui produit des matières fissiles pour les armes nucléaires, selon les médias étrangers. »

Compte tenu de ce bilan en matière de sécurité nucléaire, il est étonnant que personne en Occident ne semble s’inquiéter de l’aventurisme nucléaire israélien en Iran. Quelle que soit la version israélienne des événements que nous prenons en compte, un pays qui ne peut même pas garantir la sécurité de ses propres employés du nucléaire constitue assurément un risque pour la région.

• Ensuite, nous avons la République islamique. Les sanctions, ainsi que la cupidité, le copinage et la corruption, ont détruit son économie, alors que cette semaine, la quatrième vague de Covid-19 tue un Iranien toutes les 16 minutes. Pourtant, un régime qui prétend ne pas avoir d’argent pour payer les salaires de ses employé·e·s ou les pensions des retraité·e·s peut se permettre de payer l’enrichissement de l’uranium à 60%.

L’Iran torture ses opposants et les exhibe ensuite à la télévision, où ils avouent avoir espionné pour Israël. Il peut s’agir de syndicalistes, de militants de la lutte contre le changement climatique ou d’étudiants radicaux qui n’ont aucun lien avec une quelconque puissance étrangère, et encore moins avec Israël. Pourtant, en raison des attaques israéliennes que l’Iran a subies, organisées par des partisans « de confiance » du régime, il ne fait aucun doute que des espions israéliens se trouvent dans les rangs de ses propres « Pasdarans », les gardiens de la révolution islamique. Lorsque vous dirigez un pays pour favoriser les objectifs du capital, comme les religieux iraniens et leurs partisans l’ont fait au cours des quatre dernières décennies, vous devez vous attendre à trouver des espions parmi vos agents les plus « fiables ».

Quid de l’avenir ?

Selon un article d’opinion de Haaretz (12 avril 2021) – intitulé « Netanyahou joue un jeu dangereux avec l’Iran et Biden. Cela pourrait l’aider politiquement » : « Le premier ministre pense que créer une confrontation avec l’administration américaine lui permettra de se présenter comme le seul acteur capable de la désamorcer… Benjamin Netanyahou intensifie délibérément et dangereusement une confrontation de faible intensité avec l’Iran, en se laissant guider par deux objectifs interdépendants. »

Il s’agit, premièrement, d’utiliser son obsession de l’Iran pour l’aider à former le type de gouvernement qu’il n’a pas réussi à mettre en place ces dernières années ; et « deuxièmement, [comme] objectif diplomatique : saper, perturber et compliquer les négociations déjà complexes entre les États-Unis et l’Iran à Vienne. Cela entraîne presque inévitablement des frictions et une possible rupture avec l’administration Biden. »

Le commentateur de Haaretz (Alon Pinkas) fait remarquer que : « tant qu’Israël infligeait des dommages à l’infrastructure nucléaire iranienne, tout en restant discret et opaque à ce sujet, l’Iran pouvait absorber les coups dans le cadre d’une campagne réciproque de faible intensité régie par des règles non écrites d’escalade et de conduite à suivre en public ». Toutefois, je ne pense pas que l’Iran répondra nécessairement à ces menaces, maintenant qu’Israël a cessé de dissimuler son rôle dans divers incidents – non seulement en ce qui concerne les centrales nucléaires iraniennes, mais aussi à propos des attaques des navires iraniens dans la région. J’ai toujours considéré la République islamique d’Iran comme pragmatique en matière de politique étrangère. A l’heure actuelle, sa survie même dépend de la conclusion d’un accord avec les États-Unis et les autres puissances nucléaires. Elle ne combattra pas ouvertement les forces israéliennes – ni maintenant, ni à l’avenir – car elle considère que de telles mesures mettraient en péril ses relations avec les puissances occidentales.

Ce que tout le monde oublie, c’est que, abstraction faite des slogans constants contre l’Occident, ce n’est pas la République islamique qui a rompu ses relations avec l’Occident. Ce qui a conduit à la situation actuelle, c’est le retrait unilatéral des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien par Donald Trump, combiné aux craintes des Européens de subir des sanctions ou d’autres pénalités s’ils poursuivaient leurs accords commerciaux et économiques avec l’Iran. Mais, le gouvernement ne manquera pas de riposter par de petites opérations de vengeance, comme il l’a fait le 13 avril, lorsqu’un navire appartenant à Israël a été attaqué par un drone ou un missile près des Émirats arabes unis.

Toutefois, à ce stade, il est peu probable que l’Iran utilise ses alliés au Liban ou en Syrie pour une attaque sur le sol israélien. Sa priorité est de renouveler l’accord sur le nucléaire iranien avec l’administration Biden et d’obtenir la levée d’au moins une partie des sanctions.

Les actions d’Israël révèlent un mécontentement croissant au moment où les pourparlers de Vienne semblent faire quelques progrès. Et à bien des égards, ce sont ces discussions qui détermineront l’avenir des escarmouches actuelles entre Israël et l’Iran.

Article publié sur le site de Weekly Worker en date du 15 avril 2021 ; traduction par la rédaction de A l’Encontre.

Yassamine Mather

Yassamine Mather, militante de longue date contre le régime théocratique d’Iran, est corédactrice de la revue Critique initiée par le marxiste-révolutionnaire d’origine sud-africaine Hillel Ticktin et publiée par Taylor and Francis. Elle est spécialisée dans le domaine de l’informatique (computing) et travaille à ce propos dans le cadre d’Antony College ; elle est associée aux travaux du Middle East Center de l’Université d’Oxford.

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