Édition du 20 août 2019

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Israël

Israël. Des élections sous le signe de l’annexion

Fort de ses victoires diplomatiques, du soutien inconditionnel du président Donald Trump et de l’inconsistance de ses opposants, Benyamin Nétanyahou a de fortes chances de se voir reconduit à la tête d’Israël lors des élections législatives du mardi 9 avril. Il annonce déjà, s’il reste premier ministre, de nouvelles annexions.

Tiré de Orient XXI.

À la veille du scrutin qui, mardi 9 avril, désignera le vainqueur de l’élection législative israélienne anticipée dont le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, a pris l’initiative, son pari semble réussi. Il y a encore dix jours, la moyenne des sondages donnait l’opposition, une coalition de centre droit laïque intitulée Bleu et blanc (aux couleurs du drapeau israélien), gagnante avec 1 à 4 sièges d’avance (1). La tendance s’est cependant inversée en fin de campagne, le Likoud (parti de Benyamin Nétanyahou) repassant devant de peu.

Mais, quelle que soit l’issue, ce parti devrait garder la main pour la formation d’un gouvernement, tant sa coalition avec divers partis de droite plus extrémistes encore, tous (Likoud inclus) partisans de l’accélération de la colonisation et la plupart du temps d’une annexion au plus tôt de 60 à 100 % des territoires palestiniens occupés de Cisjordanie, écrase de loin ce qui reste des partisans d’une reconnaissance des droits politiques des Palestiniens et d’un partage du territoire contrôlé par Israël en deux États souverains. Cette coalition des droites nationalistes, religieuses et coloniales recueillerait entre 63 et 69 sièges (sur 120) à ces élections, une hypothétique coalition formée du centre droit, du centre gauche et de la gauche sioniste ne dépassant pas 42 à 46 sièges (les autres sièges revenant aux « listes arabes », exclues par nature des coalitions gouvernementales en Israël).

Quant au parti Bleu et blanc, dont le slogan de campagne proclamait « ni à gauche, ni à droite », bien malin qui saurait dire ce que serait précisément sa politique si jamais ses membres accédaient au pouvoir. Emmenés par trois anciens chefs d’état-major, dont leur leader Benny Gantz, ils se sont bornés à prôner la poursuite de la politique Nétanyahou sans ce dernier. Dans son premier discours de campagne, Gantz a assuré que son nouveau parti « renforcera les blocs de colonies et préservera le contrôle de la sécurité sur la totalité de la Terre d’Israël », c’est-à-dire sur tous les territoires entre la mer et le Jourdain, palestiniens inclus. Dès lors, les dirigeants du Bleu et Blanc ont pour l’essentiel souligné les multiples soupçons de corruption de Nétanyahou et passé beaucoup de temps à nier ses accusations à leur égard d’absence de stature et de « mollesse » envers les Palestiniens (et accessoirement les Iraniens) par une surenchère de propos belliqueux. En réponse, dans une de ses interventions, le général Gantz s’est donc vanté des bombardements massifs qu’il a menés à Gaza en 2014, lorsqu’il était chef d’état-major. Moi, un faiblard ? « 6 231 cibles ont été détruites ; certaines parties de Gaza sont revenues à l’âge de pierre », clamait-il fièrement… Dans les faits, ces bombardements avaient causé la mort de plus de 2 000 Gazaouis et fait plus de 10 000 blessés, à 80 % des civils et pour la moitié des femmes et des enfants.

Des réussites diplomatiques incontestables

La campagne, dénuée de tout contenu politique de fond, a tourné autour d’un seul enjeu : la reconduction ou non de Nétanyahou, et a été marquée par un niveau peu commun de violence publicitaire et de vulgarité. Avec quelque raison, Gantz a pu accuser le Likoud de s’être « transformé en une usine à mensonges et à calomnies », les candidats de ce parti multipliant les insinuations les plus viles, affirmant qu’un gouvernement emmené par le général Gantz paverait la voie au « retour du terrorisme » et à « plus de morts » du côté israélien, et que le même Gantz s’allierait aux élus arabes, ces « suppôts du terrorisme » – ce que Gantz s’est empressé de nier haut et fort. Le 3 avril encore, la presse révélait que le Likoud avait financé de faux comptes créés sur les réseaux sociaux pour diffuser massivement des fake news visant ses adversaires, du type : « Les Iraniens ont hacké le téléphone de Gantz et ainsi eu accès à des secrets d’État ». Message subliminal : Gantz, un étourdi, n’a pas la stature d’un homme d’État.

Nétanyahou, lui, a beaucoup mis l’accent sur ses réussites diplomatiques : sa relation devenue quasi fusionnelle avec l’administration américaine (il a constamment mené sa campagne sous l’effigie de Donald Trump), le renforcement des liens diplomatiques tant avec de multiples pouvoirs identitaires et autoritaires (en Hongrie et en Pologne, en Inde, aux Philippines et au Brésil, en Afrique noire et en Amérique centrale) avec lesquels il partage sur les enjeux géopolitiques et sociaux de nombreuses affinités idéologiques, mais aussi avec Moscou et Pékin. Et comme d’habitude, Nétanyahou a accusé « la gauche » de vouloir spolier le peuple de tous les bienfaits qu’il lui procure — la disparition de toute menace palestinienne tangible n’étant pas le moindre d’entre eux. Des enjeux sociaux, il ne fut, de part et d’autre, quasiment pas question.

Quant à la corruption, le résultat du scrutin dira dans quelle mesure elle aura impacté l’élection. Mais les études indiquent que ces accusations, pourtant de grande envergure, portées contre Nétanyahou, n’auraient pas modifié d’un iota le soutien de l’électorat de base du Likoud, qui l’adule. La réaction fréquente de l’électeur issu des milieux populaires sur ce sujet ne manque d’ailleurs pas de sel. « Corrompu, Nétanyahou ? Bien entendu ! Mais ils le sont tous. Et lui nous protège tellement mieux que les autres. » Autrement dit : dans un monde où la norme est que le plus fort ou le plus rusé l’emporte, et qu’il en va ainsi légitimement, qui fera grief à Nétanyahou de mieux réussir que d’autres ?

Le cas le plus manifeste de la prégnance de cet état d’esprit aura été fourni par la reconnaissance de l’annexion du plateau du Golan par Donald Trump. Jusqu’ici, ce territoire syrien conquis par Israël durant la guerre de juin 1967 était considéré comme occupé par la totalité des États du monde. Israël l’avait fait annexer par un vote du Parlement le 14 décembre 1981, mais aucun État n’avait jamais reconnu cette annexion. Le 21 mars 2019, trois semaines avant le scrutin, le président américain, invoquant la sécurité d’Israël, annonce par un tweet que le temps est venu, pour son pays, de « reconnaître la pleine souveraineté israélienne sur le plateau du Golan ». Quatre jours plus tard, il signe publiquement une « décision » en ce sens en présence de Benyamin Nétanyahou. Depuis, le parti républicain se mobilise aux États-Unis pour inscrire cette reconnaissance dans une loi. En visite à Washington pour le congrès annuel de l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac), le lobby pro-israélien, Nétanyahou a assisté à la cérémonie officielle de « signature » de cette déclaration par Trump, qui avait tout du cadeau électoral fabuleux. En guise de remerciements, il a offert au président américain une caisse de vins fins produits par les colonies israéliennes du plateau du Golan syrien.

Vers de futures annexions

Ce qui est important, avec la validation apportée à l’annexion israélienne du Golan, c’est qu’elle pave la voie à de futures annexions, en particulier en Cisjordanie, par exemple s’il advenait que la direction palestinienne refuse l’« accord de paix final » (« ultimate deal ») que Trump et ses proches concoctent et qu’ils sont supposés annoncer après la victoire attendue de Nétanyahou. La décision de Trump, le 6 décembre 2017, de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël allait déjà à l’encontre du droit international, mais elle préservait une ambiguïté : formellement, cette déclaration-là ne validait pas de jure l’annexion de la partie orientale de la ville (l’annexion de Jérusalem-Est, non reconnue par les membres de l’ONU, a été inscrite dans une loi fondamentale israélienne par un vote du parlement le 30 juillet 1980). Cette fois, c’est bien l’annexion pure et simple d’un territoire conquis par la guerre qui est avalisée par le président américain. Un fondement du droit international est foulé aux pieds, et une transgression de ce même droit affichée sans complexe. De ce point de vue — et c’est bien ainsi que la chose a été perçue par l’opinion israélienne —, la décision de Trump ouvre la voie à la reconnaissance de futures annexions visant directement le territoire palestinien qu’Israël occupe. D’ores et déjà, les membres de l’actuel gouvernement israélien y sont unanimement favorables, le seul débat entre eux portant sur la dimension du territoire à annexer au plus vite.

Benyamin Nétanyahou, lui, ne s’est pas trompé sur la portée autant pratique que symbolique de la déclaration trumpienne. Discutant avec des journalistes avant de prendre l’avion qui le ramenait vers son pays, le 26 mars, il déclarait, se référant à la Syrie : « Désormais, il existe un principe important de la vie internationale : quand vous engagez une guerre d’agression et que vous perdez du territoire, ne venez pas demander ensuite sa restitution. » Peu après, dans l’avion, il revenait sur cette nouveauté du droit international version Trump : « Tout le monde prétend qu’il est impossible de préserver un territoire occupé. Mais [la décision américaine] démontre que c’est faux. Si ce territoire est occupé dans une guerre défensive, il devient le vôtre. (2). Comme de toute éternité les guerres menées par Israël sont défensives, puisque même lorsqu’Israël attaque le premier, il le fait toujours « préventivement », pour empêcher l’adversaire de l’annihiler, c’est une toute « nouvelle perspective » qui s’offre quant aux conséquences potentielles de cette vision sur l’occupation par la force de territoires. Pour rappel, puisque Nétanyahou évoquait une « guerre d’agression » de la part de la Syrie en juin 1967, la conquête du plateau du Golan par Israël, au quatrième des six jours de la guerre, eut lieu alors que l’armée syrienne n’avait pas tiré la moindre balle contre les troupes israéliennes.

Il n’existe pas de pays au monde où le soutien de l’opinion au président Trump est aussi exorbitant qu’en Israël. À l’automne dernier, une étude menée par l’institut d’études sociodémographiques américain Pew dans 25 grands pays montrait que 83 % des juifs israéliens soutenaient la politique de Donald Trump, un taux deux à deux fois et demie supérieur à celui constaté dans les pays d’Europe de l’Ouest ou en Amérique latine, où nulle part ce soutien ne dépassait 30 à 35 %. Ce taux était même supérieur à celui dont Trump avait bénéficié en 2016 dans des États comme la Virginie-Occidentale, l’Oklahoma, l’Alabama ou le Wyoming, qui se situait entre 63 et 69 % des suffrages. La décision de Trump, comme d’autres préalables, vient valider ce qui fait sa conviction : à savoir, comme disent les Anglo-Saxons, que « might is right », « la force fait le droit ». Or tel est bien, depuis toujours, le rapport israélien au droit international. Et ce qui séduit la grande majorité des Israéliens chez Trump, c’est précisément sa propension à toujours chercher à imposer sa volonté par la force — et le caractère transgressif de sa politique étrangère en particulier.

Une vision coloniale dominante

La prééminence politique de Nétanyahou sur le plan intérieur israélien ressort précisément de cette capacité, comme Trump, et même plus encore que Trump, à assumer une franche rupture avec les normes du droit et une priorité allouée à la politique de la force. Une attitude qui s’explique en partie par l’histoire d’Israël et plus encore par le basculement progressif de l’opinion israélienne dans une vision coloniale massivement prédominante vis-à-vis de son environnement arabe et musulman. C’est cette mentalité-là que Nétanyahou revient flatter chaque fois pour conforter sa primauté politique, comme Trump flatte sa base électorale nationaliste, « suprémaciste » blanche ou évangélique, dès qu’il le juge utile.

En Israël, quelques réactions se sont émues des conséquences potentiellement néfastes de la reconnaissance par les États-Unis de l’annexion israélienne du Golan. Mais dans l’ensemble, la classe politique israélienne a validé ce « succès » majeur de Nétanyahou, l’opposition blanc-bleue incluse. Ses généraux à la retraite n’ont rien trouvé à y redire. En réalité, si certains d’entre eux ont pu imaginer un moment un accord de paix avec Damas incluant la restitution du Golan, dans la configuration actuelle, plus aucun ne se déclarera publiquement disposé à s’engager dans cette voie. Car l’opinion israélienne a basculé dans une vision où toute idée de concession apparaît comme une manifestation de faiblesse méprisable. Un exemple : la semaine dernière, la Ligue arabe s’est réunie. Malgré les décisions de Donald Trump concernant Jérusalem et le Golan, elle a réitéré son vieux « plan de paix » concocté par les Saoudiens en 2002, qui proposait globalement une reconnaissance d’Israël par tous ses membres en échange d’un retrait israélien aux frontières de juin 1967 et de l’établissement sur les Territoires évacués d’un État palestinien. Certes, le poids politique de la Ligue arabe est désormais minime. Mais cette proposition n’a suscité aucune réaction en Israël — comme si elle était inexistante, et surtout sans objet. Pour l’immense majorité tant de la classe politique israélienne que de sa société, l’idée du préambule de l’accord d’Oslo, qui visait à parvenir à « une paix juste, durable et globale, ainsi qu’à une réconciliation » entre Israéliens et Palestiniens est désormais à jamais caduque.

Et de fait, pourquoi se soucier d’une telle perspective alors qu’on peut obtenir tellement plus qu’une paix chimérique ? C’est cette mentalité-là qu’incarne le mieux Nétanyahou. Elle n’est pas son seul apanage, pas plus que celui de la seule extrême droite ; cette idée-là est aussi partagée par les généraux qui tentent de se débarrasser de la mainmise politique de Nétanyahou tout comme par le parti travailliste, désormais dirigé par… un ancien député de droite membre d’une des coalitions formées par Nétanyahou. Lorsque Trump a annoncé le virage radical de son pays sur le Golan syrien, les rares critiques et mises en garde pour l’avenir en Israël sont venues de la société civile, des ONG de défense des droits humains et des plumes du journal Haaretz, qui fait office de seule opposition idéologique en Israël, à défaut de véritable alternative politique à la ligne qu’incarne Nétanyahou (si l’on excepte les « partis arabes », qui sont de facto exclus de la scène publique).

Il y a trois mois, nous rencontrions Hagaï El-Ad, l’astrophysicien qui dirige la principale association israélienne de défense des droits humains, B’Tselem. Pourquoi, s’interrogeait-il devant nous, Nétanyahou, son parti et leurs alliés ultranationalistes ou mystiques « prônent-ils au grand jour ce que les Israéliens ont toujours fait en le masquant ? » Pourquoi prôner des annexions de territoires quand on les occupe depuis un demi-siècle en y construisant constamment des colonies illégales en toute impunité ? Plus prudente, la gauche sioniste, disait-il, y voit une erreur, et un danger à terme. « Et si c’était, au contraire, une stratégie ? » Les dirigeants israéliens actuels pensent qu’ils peuvent obtenir beaucoup plus qu’auparavant et pour un très faible coût politique, or « les faits ne leur donnent pas tort », estimait El-Ad. Les États-Unis ont abrogé l’accord sur le nucléaire avec l’Iran, octroyé le statut de capitale d’Israël à Jérusalem, leur ambassadeur est un soutien public ardent de la colonisation des Territoires palestiniens et leur « plan de paix » reprend l’essentiel des exigences de Nétanyahou. Quant aux Européens, par couardise ou impotence, ils laissent faire. « Pourquoi Israël se priverait-il d’avancer ? », notait tristement El-Ad. Si, par malheur, la tendance s’inversait, il sera toujours temps de négocier, et dans une bien meilleure position. Fort de cette conviction, quatre jours avant le scrutin, Nétanyahou a donc annoncé que, s’il était reconduit comme chef du gouvernement, il « avancerait vers la prochaine étape » : « j’étendrai la souveraineté » israélienne en territoire palestinien, a-t-il assuré, sans préciser la dimension des annexions prévues.

C’est parce que, de tous les dirigeants du pays, Nétanyahou est celui qui incarne le plus habilement cette idée-force devenue largement majoritaire dans la société israélienne, qu’après quatorze ans à la tête du gouvernement, malgré ses innombrables « casseroles », il devrait, selon toute vraisemblance, se faire une nouvelle fois porter à la tête de son pays.

Notes

1- Le Likoud obtiendrait entre 27 et 31 sièges, l’alliance Bleu et blanc entre 28 et 32 sièges, selon la moyenne des sondages des trois dernières semaines.

2- David Halbfinger et Isabel Kerchner, « Golan Heights Recognition by US Sets Precedent for Annexation, Netanyahu Says », New York Times, 26 mars 2019.

Sylvain Cypel

A été membre de la rédaction en chef du Monde, et auparavant directeur de la rédaction du Courrier international. Il est l’auteur de Les emmurés. La société israélienne dans l’impasse, La Découverte, 2006.

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