Édition du 20 août 2019

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Le blogue de Pierre Beaudet

Relire notre passé pour comprendre le présent

Adolescent au collège classique, j’ai eu la chance d’être inclus dans la petite minorité au Québec de l’époque d’avoir accès aux études supérieures. Au Collège Jean-de-Brébeuf, les Jésuites qui étaient de grands pédagogues préparaient les futures élites. Ils étaient autoritaires et relevaient d’une longue tradition cléricale, mais ils savaient enseigner : ils nous apprenaient à apprendre. Quoi demander de mieux ?

Dans ce Québec du début des années 1960, tout est devenu très politisé. Les Jésuites étaient assez astucieux pour comprendre que le vent du changement était irrésistible. Il y avait aussi de jeunes laïcs qui enseignaient et qui était en phase avec ce qui se passait. Jean-Marie Boutin, un enseignant particulièrement déliré (malheureusement décédé il y a quelques années), nous refilait Parti Pris, qui nous parlait de décolonisation, de la lutte des Algériens, de Cuba. Wow ! On aimait cela, tout en adorant aussi l’Iliade et l’Odyssée et tant d’autres grands classiques.

Dans tout ce grande remue-ménage, il y avait évidemment des tensions, des hésitations, des angles morts. L’histoire du Québec, par exemple, était enseignée d’une manière qui ne correspondait pas à la rigueur à laquelle on était habituée. Il y avait visiblement un malaise, par exemple, sur l’épisode des Patriotes et de ce que j’appelle le grand mouvement républicain de 1837-38. Le virage de la hiérarchie catholique sous l’influence des secteurs ultramontains, en symbiose avec le pouvoir colonial britannique, n’était pas expliqué, ni non plus l’essor du nationalisme « de conservation » qui a émergé par la suite.

Comme plusieurs de notre génération, on sentait la fièvre de la lutte d’émancipation nationale monter en nous, mais on ne se reconnaissait pas dans ce qui le cadre intellectuel et culturel qui avait dominé pendant l’essentiel du vingtième siècle. On ne pensait pas, par exemple, que le Chanoine Lionel-Groulx, était d’une grande utilité, avec son admiration des tristes expériences de la droite sous Pétain, Franco, Salazar et Mussolini. On était plutôt d’accord avec un historien considéré comme trop hérétique à l’époque, Michel Brunet, à l’effet que son héritage avait enfermé le Québec dans une sorte de tryptique messianiste, agriculturiste et anti-étatiste.

Il y avait aussi un autre angle gênant dans l’historiographie officielle et dans la place centrale qu’occupait Lionel Groulx et c’était la question des Juifs. L’antisémitisme avait de fortes racines dans ce Québec ultramontain. L’image du Juif fabriquée et importée de la droite réactionnaire française notamment, créait un « ennemi » redoutable, comme le pensait Lionel Groulx, pour notre « civilisation catholique canadienne-française » : Le juif, écrivait-il en 1954, se trouve « au fond de toutes les affaires louches, de toutes les entreprises de pornographie : livres, cinémas, théâtres) ». 

Dans le langage populaire de l’époque, le Juif était à la fois un ploutocrate, un exploiteur et un prédateur, et un communiste, un subversif et un athée. Je me souviens qu’au collège, le langage courant était imprégné de ces préjugés : « Ne fais pas ton petit juif », qu’on disait à un collège de classe quand il ne voulait pas partager sa palette de chocolat ». Ce sont bien sûr des anecdotes, mais qui révèlent une pensée dont les effets n’étaient pas insignifiants dans les débats. On ne connaissait pas les Juifs, d’autant plus que la majorité d’entre eux étaient « invisibles » (à part les communautés hassidiques).

On peut dire que cela s’est partiellement estompé avec les années, bien qu’il reste des fragments ici et là d’un antisémitisme qui dominait, il faut le rappeler, pas seulement au
Québec. Au Canada, on feint d’ignorer que Mackenzie King, premier ministre canadien jusqu’en 1948, pensait plus moins secrètement que Hitler avait raison !

Aujourd’hui bien sûr, le monde a changé. Mais je suis inquiet. On le sait, le méchant juif a été remplacé par le méchant musulman. Il y a un lien trop évident entre cette image dénigrante et les guerres à répétition que les États-Unis, avec l’appui sinon la complaisance du Canada, mènent ici et là, et que l’ex président américain George W. Bush avait appelé une « croisade », une « guerre de civilisation » contre un monde musulman présenté comme un repère de violence et de barbarie. Parlant de cela justement, on constate que la « guerre sans fin » entamée en 2001 a conduit à une série de conflits sanglants qui ont pratiquement détruit plusieurs pays notamment l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie, la Palestine.

À travers cette malheureuse aventure, des images ont été construites : les musulmans sont « pervers », incapables de se rallier à la cause des droits humains, notamment les droits des femmes ! L’islam est aussi, comme on ce que disait à l’époque sur les Juifs, « caché », « insidieux », un peu comme un cancer dont les métastases menacent toutes les parties.

Je peux comprendre que plusieurs personnes au Québec tiennent à séparer l’État de la religion, ce qui est loin d’avoir été fait totalement, et qui n’est pas seulement une question d’enlever un crucifix à l’assemblée nationale. Il y a des moyens de faire cela cependant, sans tomber dans le profilage et la stigmatisation, ce qui est le cas actuellement puisque ce sont les musulmans, et en particulier les musulmanes qui sont visés. Pour arriver à des solutions justes et équitables, il faudra entreprendre une lente et complexe déconstruction de l’islamophobie.

Dans notre histoire québécoise, il y a eu des moments héroïques, d’où des héritages riches et d’une valeur universelle. Il y a eu aussi des côtés sombres, pas plus et pas moins que ce qui a traversé l’histoire de tous les peuples. C’est à nous de discerner.

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