Édition du 21 juin 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le Monde

JUSQU'AU DERNIER UKRAINIEN...

Dans le conflit russo-ukrainien, des tendances se dégagent. Tout d’abord, il semble acquis que l’entreprise russe de conquête de l’Ukraine dans on ensemble s’avère un échec. Le kremlin concentre désormais ses efforts sur le Donbass et la mince ligne territoriale bordant la mer d’Azov et la mer Noire où ses chances de l’emporter sont nettement meilleures. À moins que le gouvernement Poutine, entêté, ne se prépare à une guerre de longue durée, potentiellement ruineuse. L’avenir nous l’apprendra assez tôt.

Surtout, ce conflit se transforme en affrontement russo-américain, un fait de plus en plus reconnu. Même des responsables américains l’admettent officieusement.
Peu de temps après le début de l’offensive russe en Ukraine, lorsque L’armée du kremlin a commencé à s’enliser face à celle de Kiev, la Maison-Blanche a cédé à la tentation d’affaiblir son grand rival historique et qui sait, par la même occasion de distendre l’alliance de celui-ci avec l’autre ennemi, la Chine. D’une pierre deux coups.

Pour reprendre une boutade qui court dans certains milieux conservateurs isolationnistes américains, Joe Biden et sa garde rapprochée sont prêts à se battre contre la Russie jusqu’au dernier Ukrainien...

En conséquence, Washington a fortement haussé son appui technologique et militaire à l’Ukraine, ce qui explique en partie la capacité de résistance des forces armées ukrainiennes.

Mais est-ce rendre un réel service à l’Ukraine ? Cette stratégie équivaut à transformer ce malheureux pays en un pion sur l’échiquier politique américain. On discerne là un cynisme inqualifiable.

Dans la foulée, la coalition au pouvoir à Washington veut réanimer l’OTAN (sous son égide, bien sûr), l’étendre à des pays limitrophes à la Russie afin de mettre celle-ci sur la défensive et enfin renforcer l’influence américaine en Europe. À la limite, elle rêve d’inverser le cours de l’histoire et de donner un second souffle à l’impérialisme des États-Unis.

Mais ce plan a-t-il des chances de se réaliser ?

Cette hypothèse paraît douteuse. Les tendances lourdes (capacité de concurrence commerciale américaine diminuée, laquelle se heurte au dynamisme économique chinois et aussi japonais, à celui de l’Union européenne, entre autres facteurs) rendent cette ambition peu vraisemblable. La réalité va refaire surface après la fin du conflit russo-ukrainien, peu importe sa durée. La conjoncture politique, économique, commerciale, militaire et diplomatique qui prévalait de 1945 à 1975 ne ressuscitera pas.

Même si les Européens et Européennes resserrent les rangs derrière les États-Unis dans la période actuelle, lorsque la crise sera terminée, ils renoueront peu à peu avec leur autonomie vis-à-vis de Washington. C’est inévitable et n’a rien à voir avec de l’anti-américanisme.

En soutenant intensément l’Ukraine sur le plan militaire, la Maison-Blanche s’avère à peine moins l’ennemie des Ukrainiens et Ukrainiennes que Moscou. L’administration Biden n’a pas vraiment intérêt à une cessation rapide des combats.

Alors, de quelle manière la gauche et les progressistes occidentaux peuvent-ils aider efficacement la nation ukrainienne ?

Il faut en premier lieu distinguer les vrais des faux amis de l’Ukraine. Proposer un plan de paix juste et réaliste qui ne se confonde pas avec capitulation russe.
Il faut comprendre que le Kremlin s’est mis le doigt dans un engrenage qui amenuise la puissance russe. Le gouvernement Poutine ne peut reculer complètement sans que cette retraite ne prenne des allures de déroute. Cela heurterait le sentiment nationaliste non seulement de la clique dirigeante à Moscou mais aussi d’une bonne partie de l’opinion russe, laquelle ferait bloc derrière l’équipe au pouvoir. Ajoutons que ces déboires nuiraient à la modeste opposition russe, déjà dans une situation précaire. On doit aider cette dernière, ce qui ne peut se faire que de manière indirecte.

Faute d’avoir pu conquérir toute l’Ukraine, le Kremlin, comme nous l’avons dit au début de cette analyse s’arc-boute sur le Donbass, une zone à majorité russophone et sur une longue bande mince de territoires au sud de l’Ukraine. Les gens de la Crimée, annexée en 2014 pour leur part ne se sont jamais sentis ukrainiens pour toutes sortes de raisons historiques. Ils n’ont manifesté aucune opposition lors de l’annexion, à la suite d’un référendum cependant regardé comme bidon par la communauté internationale. Par ailleurs, il semble que la majorité de la population des deux régions qu’on appelle le Donbass est plus autonomiste qu’indépendantiste.
Dans l’idéal, après un cessez-le-feu qui finira bien par advenir, il faudrait organiser un référendum libre sous supervision internationale au Donbass pour laisser sa population décider librement de son destin. Cette consultation comprendrait trois questions :
1- Voulez-vous que le Donbass reste au sein de l’Ukraine ?
2- Voulez-vous que le Donbass demeure indépendant ?
3- Voulez-vous que le Donbass rejoigne la Fédération russe ?
Évidemment, pareil référendum n’aura jamais lieu, en raison de l’opposition prévisible du kremlin. Ce dernier a trop investi militairement et financièrement dans la conquête de cette région pour l’abandonner.

Un plan de paix équilibré devra donc tenir compte de cette réalité. Le Donbass paraît perdu pour Kiev. À moins d’accepter de prolonger le conflit avec le cortège de victimes et de destructions que cela provoquerait, le président ukrainien Volodymyr Zelensky sera bien obligé d’accepter la perte du Donbass. Malgré le soutien américain, il ne dispose pas du rapport de force qui lui permettrait d’en chasser l’armée russe. Kiev n’a même pas réussi à éliminer la guérilla indépendantiste qui a duré de 2014 à 2022 au Donbass, lequel formait déjà le point faible de l’Ukraine.
On peut donc prévoir un aboutissement du conflit plutôt cruel pour Kiev.

En attendant, il faut pousser pour que Washington cesse de faire monter les enchères par l’envoi massif d’équipement militaire à l’Ukraine, que Biden donne à son homologue russe des signes d’un sincère intérêt pour une solution négociée (les bases en existent, le traité de Minsk de 2014 que Kiev n’a pas respecté, du moins en ce qui concerne l’autonomie promise au Donbass) et qu’il arrête d’encourager d’autres pays à rejoindre l’OTAN, en l’occurrence la Finlande et la Suède, ce qui ne peut qu’alarmer le Kremlin. Comment la Maison-Blanche aurait-elle réagi si, durant la décennie 1950, la plupart des gouvernements d’Amérique centrale avaient manifesté l’intention de se joindre au Pacte de Varsovie ?

Ici même au Canada et au Québec, il importe de brider les élans anti-russes de Justin Trudeau et l’inciter à diminuer l’envoi en Ukraine d’équipement militaire.
Par contre, on devra accentuer les mesures de rétorsion commerciales, économiques et financières avec le régime Poutine, fournir toute l’aide humanitaire possible à la population ukrainienne et accueillir le maximum de réfugiés de ce pays. On peut imaginer aussi bien d’autres méthodes qui demeurent à mettre au point.
Mais ce boycott des produits russes ne doit pas s’étendre à la sphère culturelle ni sportive. Cesser d’enseigner les auteurs russes, de jouer la musique des grands compositeurs actuels et passés de cette nation, arrêter d’entretenir des relations avec ses chercheurs et chercheuses dans le secteur scientifique serait aussi injuste que caricatural. Pendant et après la Seconde guerre mondiale, on n’a pas mis au ban l’étude de la littérature allemande ni arrêté de jouer du Mozart, du Haendel ou du Schubert.

Il est donc impératif de laisser une porte de sortie entrouverte au kremlin. Sinon, on fonce dans le mur d’une guerre prolongée, avec tous les dangers de dérapage afférents...

Jean-François Delisle

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