Édition du 30 novembre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Jusqu’à ce que la vie vaille la peine d’être vécue

Il est nécessaire d’analyser à chaque fois les contextes historiques et socio-politiques des rapports sociaux, des violences exercées par le groupe social et par des hommes en particulier sur le groupe social des femmes et sur des femmes en particulier.

Tiré de Entre les lignes et les mots
Publié le 2 novembre 2021
https://entreleslignesentrelesmots.blog/2021/11/02/jusqua-ce-que-la-vie-vaille-la-peine-detre-vecue/

Les violences de genre et les résistances sont inscrites dans des environnements qu’il convient de décrypter, « saisir les mécanismes qui tout à la fois produisent, articulent et occultent la violence » (Aurélie Leroy). Pour autant, si ces violences peuvent être des violations des droits humains de groupes ou communautés, elles sont – et il ne faut l’oublier – en premier lieu une violation des droits des êtres humains femmes.

« Complexifier et politiser les violences de genre, faire émerger les facteurs structurels entremêlés et s’attaquer à l’impunité sont des enjeux centraux des mobilisations à l’œuvre ». Dans son éditorial, editorial-daurelie-leroy-violences-de-genre-et-resistances/, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Aurélie Leroy cite le collectif Las Tesis (un-violeur-sur-ton-chemin/) et souligne que les « violences de genre » ne sont pas des actes individuels et accidentels. Il convient donc d’en analyser « les ressorts véritables, les redondances et les schémas communs ». Ces violences sont familiales, extra-domestiques ou institutionnelles, « il n’est pas un pays au monde où les femmes sont à l’abri des violences masculines, à tout âge, dans tous les espaces et sous de multiples formes ».

L’éditorialiste aborde la politisation des violences par des féministes pour « développer leurs propres stratégies pour éradiquer la violence, pour saper les structures de domination et renforcer leur autonomie et leurs droits, démontrant par là leur volonté et leur pouvoir d’agir leurs propres stratégies pour éradiquer la violence, pour saper les structures de domination et renforcer leur autonomie et leurs droits, démontrant par là leur volonté et leur pouvoir d’agir ».

Pour penser et rendre visible ces violences, Aurélie Leroy présente quelques notions, le patriarcat, le genre, l’ordre masculin, la division sexuelle des rôles et du travail, les identités sociales « non choisies », la « politique » de la violence, les crimes sexuels, les rapports sociaux de sexe et leur invisibilisation, les représentations, le continuum de la violence « caractère omniprésent, indivisible et multiforme de la violence ».

L’autrice aborde la violence structurelle dans « une perspective intersectionnelle » autour de trois exemples, «  celui du covid-19 et de la crise de la reproduction sociale, de l’extractivisme et de ses impacts et enfin celui des violences sexuelles comme stratégies de domination de groupes subalternes ».

Dans ces trois cas, si la prise en compte de l’imbrication des rapports sociaux permet une approche globale, il ne faudrait cependant pas oublier que aucun de ces rapports sociaux ne se dissout dans l’ensemble et que si par exemple les violences sexuelles concourent aux « stratégies de domination de groupes subalternes », ce sont des violences masculines exercées sur des femmes, souvent au nom d’une conception sexiste de l’« honneur » qui se retrouverait entre les jambes des femmes. L’« honneur » des hommes ou de groupes sociaux subalternisés est bien une violence spécifique exercée sur les femmes et une négation de leur être indépendant et de leurs droits d’êtres humains.

Aurélie Leroy parle, entre autres, de crise de reproduction sociale, de surcontamination de certaines femmes, de l’illusion d’égalité devant le virus, de vies « sans importance », de division sexuelle du travail, de l’exploitation des territoires, d’extractivisme, d’accentuation des dépendances, du « prendre soin », des violences sexuelles, de fabrication de l’« altérité », des femmes dalits ou yézidies, des femmes migrantes, de rapports de pouvoir, de non passivité des femmes.

Elle souligne des luttes et des résistances contre les violences de genre, la reconnaissance des violences comme une négation des droits des êtres humains (terme préférable à celui de droits humains), des violences domestiques assimilées à une forme de torture, du crime de viol comme arme de guerre, des menaces « sur la santé et les droits sexuels et reproductifs », des violences institutionnelles, des mobilisations de femmes, de légalisation totale de l’avortement, « Seules la résistance et la mise en place d’un rapport de force permettent … l’obtention et l’exercice effectif de nouveaux droits », de grève féministe…

Les hommes et les violences qu’ils exercent, dans tous les milieux sociaux, ne peuvent être relativisées au nom des dominations de classe ou de « race ». Les violence de genre sont très majoritairement leurs faits…

Sommaire

Aurélie Leroy : Violences de genre et résistances

Violences structurelles

Luna Follegati Montenegro, Pierina Ferretti : Violence et reproduction sociale : l’émergence féministe latino-américaine

Francisca Fernández Droguett : Extractivisme et patriarcat : défense des territoires et des corps

Almudena Cortés Maisonave : Migrations : violences de genre et résistances

Violences sexuelles comme stratégies de domination

Jyoti Diwakar : Le viol comme réponse aux revendications des Dalits en inde

Zeynep Kaya : Les yézidi·es d’Irak et Daech : violence sexuelle en période de guerre

Violences familiales, extra-domestiques et institutionnelles

Marta Lamas : La « marée verte » féministe en Amérique latine

Márcia Esteves Calazans, Maria Alejandra Otamendi, Milena Fernandes Barroso : Violence de genre, féminicides et résistances en temps de pandémie

Linda Mshweshwe : Violence domestique et masculinités hégémoniques en Afrique du sud

Violences en ligne

Anita Gurumurthy, Bhavna Jha : Vers une réponse féministe au discours de haine en ligne

Tamara Pearson : La lutte pour un « internet féministe »

Quelques éléments choisis subjectivement parmi les articles.

Luna Follegati Montenegro, Pierina Ferretti abordent le féminisme latino-américain, les liens entre « capitalisme, colonialisme et patriarcat », l’élargissement des analyse féministes à des « sphères de la vie sociale toujours plus larges », le rassemblent des femmes du monde entier dans les luttes contre les violences, « Nous affirmons en ce sens que les féministes du continent se sont saisies du problème de la violence et lui ont donné une dimension politique forte. Cette question a été investie en raison de l’action des mouvements de femmes, ainsi que de la priorité accordée à la problématique dans l’agenda international », les slogans Ni una menos, Vivas nos queremos, les droits sexuels et reproductifs, le féminicide, les analyses de la violence contre les femmes en termes structurels, « Les multiples formes de violence relèvent dès lors de mécanismes de contrôle et de discipline, exposant potentiellement toutes les femmes, et sont reliées entre elles sur un continuum », la démocratie « dans le pays et à la maison  », les significations de la violence de genre dans le sous-continent, les corps comme « des espaces et de terrains de conflit politique », les violations des droits des êtres humains, la division « erronée » entre production et reproduction, les critiques féministes « de la financiarisation des économies domestiques ou des coupes des investissements publics dans les services sociaux  », la reconnaissance du caractère transversal et global de la violence contre les femmes, «  Le caractère massif et rassembleur du mouvement témoigne de conditions sociales ressenties comme intolérables par les femmes et par des franges importantes de la population qui qualifient désormais d’abus et d’agressions, des situations et des pratiques qui n’étaient pas reconnues comme telles auparavant et qui étaient même susceptibles d’être passées sous silence »…

Francisca Fernández Droguett discute des territoires et des corps, de l’extractivisme, des économies masculinisées, d’accumulation «  par la dépossession, la privatisation et la commercialisation de « biens communs » », de la discipline et du contrôle des corps des femmes, de féminicide d’« entreprise »… «  Dans un tel contexte, les expériences de redynamisation des économies locales, l’émergence de réseaux de coopération et de travail mutuel, le soin et l’encouragement à l’utilisation de semences libres, les revendications de souveraineté alimentaire, dont les femmes sont le plus souvent protagonistes, constituent des alternatives concrètes au modèle de production actuel ».

Almudena Cortés Maisonave aborde les migrations, les violences sexuelles dont les femmes sont l’objet « du départ à l’arrivée de la migration », les stratégies de résistance, « Cet article a donc pour objet d’analyser la réalité de la violence sexuelle et de genre qui sévit dans la zone frontière sud-espagnole », l’externalisation du contrôle des frontières de l’Union européenne, les biais androcentriques de bien des études sur les migrations, les stratégies de subversion et d’évitement pour contourner les obligations du système, la féminisation de la pauvreté, les problèmes spécifiques des femmes parce qu’elles sont des femmes, les fuites pour échapper «  à des mariages forcés ou des mutilations génitales », les contextes « de départ, de transit et d’arrivée », les difficultés accentuées lors des conflits armés, les hommes qui prostituent, « la sexualité est un espace où s’expriment, se négocient et s’exercent les rapports de pouvoirs et où l’ordre du genre est maintenu et reproduit », les corps exotiques, le prix que les femmes doivent payer « pour être considérées comme des citoyennes libres de circuler »…

J’ai particulièrement été intéressé par l’article de Jyoti Diwakar : Le viol comme réponse aux revendications des Dalits en Inde, le-viol-comme-reponse-aux-revendications-des-dalits-en-inde/, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse. Je voudrais discuter en premier lieu d’une présentation qui ne me paraît pas adéquate. L’autrice indique que les crimes sexuels contre les femmes dalit en Inde n’ont pas « pour seul moteur le patriarcat et pour seule fin la possession du corps féminin. Contrairement à l’interprétation féministe dominante, il vise également à restaurer l’ordre des castes, lorsque surgissent des revendications de la communauté dalit ». La restauration de l’ordre des castes ne se fait pas par des violences sexuelles contre les hommes dalit mais bien par la possession des corps de femmes. L’ordre des castes est bâti aussi sur les rapports de domination entre sexes des personnes dalit. Comme indiqué précédemment, l’honneur des hommes dalit (conception sexiste de l’« honneur » de la famille et de la communauté qui se retrouverait entre les jambes des femmes) est bien une violence spécifique exercée sur les femmes et une négation de leur être indépendant et de leurs droits d’êtres humains. Il conviendrait donc de souligner l’imbrication des rapports de domination et la place « doublement » subalternarisée des femmes dalit.

L’autrice aborde, entre autres, la tradition multiséculaire de l’« intouchabilité » dans le cadre du système des castes, l’idéologie religieuse hindoue, la culture du silence face à la violence, le viol « explicitement utilisé comme un acte politique », l’endogamie et « le contrôle strict de la sexualité des femmes », l’utilisation des femmes dans le système des castes, «  Le sytème des castes utilise les femmes pour protéger la hiérarchie entre les castes à travers les notions de pureté et d’impureté », le sentiment de dégoût de soi, l’esclavagisme sexuel, le viol comme « crime de propriété contre les hommes  ». Contrairement à ce qu’écrit l’autrice, le viol d’une femme dalit est bien un acte commis contre une personne et une violation de ses droits d’être humain et «  un acte de violation des droits humains du groupe social auquel elle appartient ».

Je souligne les analyses sur les conflits sociaux et les viols, les modalités du contrôle social sur la communauté dalit, le viol comme instrument de représailles, le « terrorisme sexuel ».

La prise en compte de l’imbrication des rapports sociaux de sexe et des rapports sociaux de caste ne devrait pas permettre d’écrire que « Il est crucial d’identifier la caste comme le facteur dominant dans les affaires de viol contre les femmes dalits » remisant au second plan les droits des êtres humains des femmes dalit au « profit » des droits de la communauté…

Zeynep Kaya analyse les violences sexuelles en période guerre, les violences infligées (et les assassinats) aux femmes yézidies par des hommes de Daech, les enlèvements et la traite sexuelle, les normes de genre en lien avec les représentations religieuses, «  Le présent article montre qu’il n’est pas possible de prévenir la violence sexuelle en temps de conflit, sans s’attaquer aux facteurs structurels qui favorisent cette forme de violence ».

L’autrice aborde, entre autres, les relations envers les minorités, la précarité de la minorité yézidie, la communauté yézidie et ses réactions, les normes de genre et les inégalités, les attaques des groupes islamiques et radicaux, les conséquences d’un certaine conception de l’« honneur », la question des enfants nés de viols dans le cadre de lois criminalisant l’avortement, les paroles publiques, « le monde devait savoir ce qu’ils et elles avaient vécu », les transformations de la communauté, « parler ouvertement des violences sexuelles a constitué une étape important qui a entrainé une transformation significative de la communauté », la perception par les yézidi es de leur avenir…

Les derniers articles concernent les « violences familiales, extra-domestiques et institutionnelles », la « marée verte » féministe en Amérique latine, les actions politiques de masse, la violence envers les femmes et la dépénalisation de l’avortement, la participation des jeunes, les pressions religieuses, l’aspiration légitime à l’exercice d’une sexualité sans conséquence pour leur santé physique, le refus d’une citoyenneté de seconde zone, les violences et leur sous-estimation en temps de pandémie, «  La responsabilité de l’Etat dans le maintien des structures qui favorisent est mise en exergue dans les discours universitaires et militants  », le concept de féminicide, les avancées législatives, les stratégies de lutte contre la violence masculine domestique en Afrique du Sud, la question des masculinités, l’acceptation sociale des violences contre les femmes, la socialisation des garçons et leur privilèges spécifiques…

Le numéro se conclut par un article sur une réponse féministe au discours de haine en ligne et sur un « internet féministe »…

Un numéro particulièrement important. A faire connaître…

«  L’expérience collective se construit par le biais d’une parole partagée, sillonnant les espaces que nous construisons  »

Alternatives sud : Violences de genre et résistances

Centre Tricontinental et Editions Syllepse, Louvain-la-Neuve et Paris 2021, 176 pages, 13 euros

https://www.syllepse.net/violences-de-genre-et-resistances-_r_24_i_872.html

Didier Epsztajn

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