Édition du 3 mars 2026

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Asie/Proche-Orient

L’Iran en révolte. Néolibéralisation, sanctions, répression

Dans cet article publié originellement le 22 janvier dernier sur le site Phenomenal World, Kayhan Valadbaygi analyse la révolte iranienne et sa répression féroce sous l’angle de l’économie politique et de la structure sociale du pays. Il met ainsi en lumière une dynamique de lutte entre deux fractions de la bourgeoisie, celle ouverte au capital étranger et surtout étasunien d’une part et d’autre part une bourgeoisie autochtone agressive, tournée vers l’Orient (notamment la Chine), qui s’impose à mesure que les sanctions se renforcent.

Tiré du site de la revue Contretemps.

Les récentes émeutes en Iran marquent le quatrième soulèvement majeur depuis 2017[1]. Déclenchée par des commerçants de Téhéran ayant fermé leurs magasins pour protester contre une chute brutale de la monnaie, l’effervescence s’est rapidement propagée à travers le pays, impliquant une large partie de la population — des étudiants aux propriétaires d’entreprises en passant par les pauvres des zones urbaines — qui s’est heurtée à des autorités étatiques de plus en plus répressives. Au cours des trois semaines suivantes, le chaos n’a fait qu’empirer : coupure d’Internet, bilan humain de plus en plus lourd, infiltration visible des manifestations par le Mossad, menaces de bombardements et de changement de régime en provenance de Washington.

Puis, en quelques jours, l’élan s’est essoufflé. Le gouvernement semble avoir repris le contrôle, utilisant ce qu’un analyste a décrit comme une « stratégie systématique pour encercler et épuiser le mouvement de protestation ». Pour l’instant, il semble que l’establishment clérical restera en place, car l’opposition intérieure n’est pas assez forte pour le renverser et les États-Unis ne sont pas prêts à risquer une intervention majeure.

Pourtant, la répression n’a rien fait pour résoudre les causes profondes de ce bouleversement, qui résident dans l’économie politique et la structure sociale du pays. Celles-ci ont été remodelées, ces dernières décennies, par deux forces principales : la néolibéralisation de l’État postrévolutionnaire depuis le début des années 1990, et la très forte expansion des sanctions internationales depuis 2012. Cela a reconfiguré les schémas d’accumulation en Iran, permettant à un groupe restreint d’acteurs — principalement le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI, en anglais Islamic Revolutionary Guard Corps, IRGC) et les fondations religieuses-révolutionnaires — de consolider leur pouvoir.

Pour tous les autres, les conditions se sont détériorées. Les inégalités et la pauvreté sont en hausse. La précarisation et la compression des salaires sont omniprésentes. Les prestations sociales ont été réduites, la classe moyenne s’est appauvrie, et une part croissante de jeunes éduqués est au chômage ou sous-employés. Le résultat est une crise de légitimité latente, qui éclate désormais régulièrement au grand jour. Dans ce qui suit, je montrerai comment des transformations politiques et économiques profondes ont créé le contexte des événements de ce mois [janvier 2026], et j’interrogerai leur signification pour l’avenir du régime iranien. Secoué de l’intérieur et menacé de l’extérieur, quelles sont ses chances de survie ?

L’État social-guerrier [Welfare-warfare state]

Après le renversement du Shah en 1979, les forces islamistes, fidèles au charismatique ayatollah Khomeiny et soutenues par une large partie de la population, ont cherché à écraser leurs rivaux révolutionnaires — utilisant des méthodes violentes pour réprimer les communistes, les libéraux nationalistes et les minorités nationales. Le nouvel État révolutionnaire islamique comportait trois principales institutions : le Guide suprême, le Président et le Premier ministre. Bien que le Président soit élu directement par le peuple, le véritable pouvoir exécutif était largement entre les mains du Premier ministre, qui dirigeait le gouvernement.

Cet appareil dirigeant a ensuite développé un programme économique reposant sur deux piliers principaux : l’indépendance vis-à-vis des États-Unis et la redistribution des richesses pour promouvoir la justice sociale en faveur des « déshérités » ou des « opprimés » (mostazafan). Considérant la nationalisation comme essentielle à ces objectifs, le Conseil révolutionnaire a lancé une vague de prises de contrôle par l’État, au cours de laquelle les biens des anciennes élites ont été confisqués et redistribués. Ces biens ont été classés soit comme propriétés gouvernementales (dolati), gérées directement par les ministères, soit comme propriétés publiques (omumi), placées sous l’autorité du Guide suprême.

Les actifs dolati — allant des banques privées et des compagnies d’assurances aux industries lourdes — sont ainsi passés sous le contrôle de ministères révolutionnaires nouvellement créés, tous faisant partie du pouvoir exécutif, avec leurs dirigeants nommés par le Premier ministre. Les actifs omumi, en revanche, ont été transférés à des fondations appelées bonyads : la Fondation des Déshérités, la Fondation des Martyrs, le Comité d’assistance de l’imam Khomeiny, la Fondation du 15 Khordad, et le Setad (exécution de l’ordre de l’imam Khomeiny). Officiellement publiques, ces entités opéraient sous l’autorité personnelle du Guide suprême et échappaient donc au contrôle gouvernemental. Leur objectif était de promouvoir la justice sociale en soutenant les mostazafan.

L’accès des bonyads aux ressources et leur autonomie vis-à-vis du gouvernement leur ont permis de croître rapidement. Pendant la guerre Iran-Irak, leurs activités se sont étendues pour inclure des efforts massifs de secours et de reconstruction. En quelques années, elles se sont transformées en monopoles semi-privés tentaculaires, exerçant une influence économique et sociale considérable.

Cela a donné naissance à une division factionnelle au sein du bloc révolutionnaire au pouvoir. D’un côté, les bureaucrates qui contrôlaient les entreprises d’État sous l’autorité des ministères gouvernementaux. Cette faction bureaucratique d’État prônait la subordination des droits de propriété individuelle aux intérêts perçus de l’État. Politiquement, elle était représentée par la Gauche islamiste. De l’autre côté, le groupe qui s’est formé autour des bonyads, avec leurs liens institutionnels et sociaux étroits avec la classe marchande traditionnelle du bazar. Ce nœud ou ce réseau bonyad-bazar favorisait une interprétation conservatrice de la loi islamique et des activités caritatives, et résistait à une intervention accrue du gouvernement dans ses affaires économiques. Cette faction était représentée par la Droite traditionnelle.

Les deux factions se disputaient le soutien des classes subalternes, promettant de réaliser les promesses de la révolution. Pourtant, bien que le Shah ait été renversé, peu de choses avaient été faites pour renverser sa politique industrielle de substitution aux importations (ISI). L’économie iranienne restait fortement dépendante des industries nationales produisant des biens de consommation, qui dépendaient elles-mêmes de technologies et de matériaux importés. Il n’a pas fallu longtemps pour que ce modèle rencontre de graves difficultés. Le conflit avec l’Irak a forcé l’Iran à détourner une grande partie de ses revenus pétroliers vers l’effort de guerre, tout en entreprenant une redistribution massive des richesses vers les pauvres, via des rations alimentaires, des allocations en espèces et un accès élargi aux services publics. Cette dynamique a produit un État social-guerrier expansif — mais sans base économique solide pour le maintenir.

Alors que les infrastructures pétrolières du pays étaient endommagées par les bouleversements politiques et les sanctions américaines, il est devenu difficile de générer suffisamment de devises étrangères pour financer les importations. La production agricole est restée stagnante, les capacités industrielles étaient sous-utilisées et le chômage a fortement augmenté. Entre 1976 et 1989, le PIB réel par habitant a chuté de 46 %. Face à une crise d’accumulation, un groupe puissant au sein de la faction bureaucratique de l’État, dirigé par Hashemi Rafsandjani, a prôné la libéralisation du marché et l’intégration dans l’économie mondiale post-guerre froide comme seule voie viable. Pour marginaliser les bureaucrates encore attachés à l’ISI, Rafsandjani et ses alliés ont formé une alliance avec le réseau bonyad-bazar. À partir du début des années 1990, ils ont réussi à marginaliser la Gauche islamiste et à définir une nouvelle direction économique pour l’Iran.

Le tournant néolibéral

Le Premier Plan quinquennal de développement de l’Iran, approuvé en juin 1990, a marqué le début de cette ère néolibérale. Sous la présidence de Rafsandjani, qui a gouverné jusqu’en 1997, puis de son successeur Mohammad Khatami, dont le mandat a duré jusqu’en 2005, l’État a lancé une série de politiques pro-marché. Il a aboli les multiples taux de change de l’Iran — qui étaient auparavant maintenus pour différents secteurs et transactions — et en a créé un seul, basé sur le marché. Il a entrepris de restructurer le secteur financier, de rationaliser les prix et de supprimer progressivement les subventions à l’énergie pour réduire les pressions fiscales. Des efforts ont été faits pour remplacer les barrières non tarifaires par des tarifs douaniers et pour abaisser les droits de douane moyens conformément aux normes émergentes de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Des réformes juridiques et institutionnelles ont été mises en place pour attirer les investissements directs étrangers. La Bourse de Téhéran a été rouverte. Une série de politiques a été conçue pour promouvoir les exportations non pétrolières.

Bien que la privatisation ait été présentée comme la pierre angulaire de cette nouvelle stratégie, elle n’a jamais été poussée à son terme. Des efforts ont été faits pour ouvrir partiellement les industries contrôlées par l’État aux multinationales occidentales, dans le but d’attirer des capitaux, des technologies et un accès aux marchés pour soutenir une industrialisation tournée vers l’exportation. Alors que Rafsandjani a supervisé la vente de 391 entreprises appartenant à l’État, la plupart d’entre elles ont simplement été transférées à des sociétés d’investissement au sein du secteur bancaire et à des fonds de pension qui se présentaient comme des groupes d’entreprises non gouvernementaux. Ces sociétés sont devenues certaines des plus grandes sociétés diversifiées d’Iran, contrôlant des dizaines de participations et des centaines de filiales. Khatami a accéléré cette tendance en privatisant 339 autres entreprises et en octroyant des licences à de nouvelles entreprises privées dans des secteurs concurrentiels. Plus d’une centaine de sociétés dérivées de la National Iranian Oil Company ont été créées en tant qu’entreprises nominalement privées, continuant à fonctionner avec des capitaux publics.

Plutôt qu’une privatisation totale, l’Iran a donc vu la prolifération de ces entreprises « semi-privées » : des filiales de ministères et d’organisations gouvernementales, souvent liées à des bureaucrates et à leurs proches, capables de conclure des accords avec des forces puissantes au sein du gouvernement. Le résultat n’a pas été le démantèlement du contrôle de l’État, mais plutôt sa reconstitution à travers un réseau de conglomérats semi-privés. Cela a permis aux élites politiques et bureaucratiques de consolider leur pouvoir sous couvert de réforme du marché.

Le résultat a été la mutation de ce qui était autrefois la faction bureaucratique d’État révolutionnaire en une nouvelle faction du bloc dirigeant, tournée vers l’Occident. Ce groupe était principalement préoccupé par l’intégration de l’Iran dans les réseaux financiers, commerciaux et institutionnels des économies de l’OCDE, principalement en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord. Il a trouvé une représentation politique dans la Nouvelle Droite — notamment le Parti des Serviteurs de la Reconstruction, ainsi que des partis réformistes comme le Front de la Participation et l’Organisation des Moudjahidines de la Révolution islamique.

Le complexe militaro-bonyad

Le pouvoir de la faction tournée vers l’Occident allait pourtant bientôt se heurter à un ensemble de rivaux redoutables. Sous ce régime néolibéral, diverses institutions de l’ancien ordre sont restées intactes. Le réseau bonyad-bazar a conservé son influence et a réussi à s’exempter du programme de privatisation. Le CGRI a également renforcé son rôle au sein de l’État et de la société civile, participant à la reconstruction et à d’autres activités économiques après la guerre avec l’Irak. Même Khatami n’a pas été capable de limiter le pouvoir de ces acteurs autonomes — dont l’orientation vers l’ « Est » était en contradiction avec le programme d’ouverture à l’Occident de l’État. De telles forces se sont encore plus ancrées après l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad en 2005, déclenchant un changement sismique dans l’économie politique de l’Iran, qui a finalement affaibli aussi bien la Droite traditionnelle que la Nouvelle Droite.

Ancien commandant du CGRI, Ahmadinejad entretenait des liens étroits avec les Gardiens et les bonyads. Près des deux tiers de son premier cabinet étaient issus de l’appareil militaire et sécuritaire. Il a créé les conditions permettant aux bonyads d’étendre leur rôle économique en se transformant en grands conglomérats — qui n’étaient pas seulement censés réaliser des profits, mais aussi contribuer au développement national, dans le cadre d’une approche explicitement modelée sur les grandes structures corporatives de l’Asie de l’Est. Avec cela, une nouvelle phase de privatisation, plus offensive, avait commencé.

Cela a été rendu possible par la réforme de l’article 44 de la Constitution de 1979. La clause stipulait à l’origine que l’économie iranienne était principalement contrôlée par l’État, reléguant les secteurs coopératif et privé à des rôles périphériques. Pourtant, une réinterprétation de cet article, ratifiée par le Guide suprême en 2004, a modifié le rôle du gouvernement, remplaçant la propriété et la gestion directes par l’élaboration de politiques publiques, la surveillance et le contrôle. Deux ans plus tard, cela a été étendu pour autoriser les « entités et organes publics non gouvernementaux, les secteurs coopératif et privé » à investir, posséder et gérer jusqu’à 80 % des parts dans les grandes industries d’État, y compris la banque, l’assurance, l’énergie, les télécommunications, les transports et même la défense. L’administration Ahmadinejad disposait ainsi d’un cadre juridique pour transférer des actifs publics substantiels des ministères gouvernementaux à des entreprises affiliées au CGRI et aux bonyads.

Bien que la loi exigeât toujours que les actifs de l’État soient mis aux enchères de manière compétitive en Bourse, le gouvernement a soutenu que les soumissionnaires n’avaient pas répondu et qu’il devait donc procéder à des transferts directs, en utilisant un mécanisme appelé « règlement des dettes » [liabilities clearance]. Cela revenait en réalité à remettre de grandes entreprises à leurs créanciers, dont beaucoup étaient des bonyads et des entreprises affiliées au CGRI. Ce qui était présenté comme un remboursement de dette fonctionnait en réalité comme une forme de transfert d’actifs.

Des actifs ont également été transférés par le biais de « parts de justice » [justice shares], dans lesquelles le gouvernement a alloué 40 % des parts dans les grandes entreprises aux ménages à faible revenu, aux anciens combattants, aux familles de martyrs et aux membres des Basij. Ces actions étaient distribuées à des remises importantes, voire gratuitement, le remboursement devant s’effectuer sur dix ans grâce aux bénéfices des entreprises. Environ 49 millions de personnes ont été jugées éligibles à ce programme, et 30 sociétés d’investissement provinciales ont été créées pour le gérer. Une fois de plus, la gestion des actions était concentrée dans des institutions liées aux bonyads, comme le Comité d’assistance de l’imam Khomeiny et la Fondation des Déshérités. La distribution des prestations sociales est ainsi devenue un autre moyen de vendre l’État, renforçant encore l’emprise des bonyads et de l’armée sur l’économie.

Entre 2005 et 2013, le gouvernement Ahmadinejad a transféré des actifs à un rythme près de cinquante fois supérieur à celui de la privatisation sous Khatami. Cela a été présenté comme faisant partie de la même dynamique de « libéralisation » poursuivie par les administrations précédentes. Mais ses effets ont été totalement différents. Plutôt que de réaliser les rêves de la faction tournée vers l’Occident, qui voulait refaire de l’Iran une nation néolibérale modèle, les réformes d’Ahmadinejad ont ancré le pouvoir des acteurs para-étatiques traditionalistes et accru leur importance économique — permettant aux éléments conservateurs et tournés vers l’Orient au sein de la République islamique de prendre le dessus.

Le CGRI s’est empressé d’exploiter cette nouvelle phase de privatisation par le biais de son réseau de sociétés financières affiliées. Des groupes comme la Fondation coopérative Sepah, l’Institution financière et de crédit Ansar et l’Organisation sociale des forces armées [Armed Forces Social Welfare Organisation, AFSWO] ont acquis des participations majeures à la Bourse de Téhéran. Sepah a pris le contrôle de groupes d’investissement comme Tose’eh E’temād Mobin ; l’AFSWO a repris des dizaines d’entreprises ; et Ansar s’est développé en un réseau de crédit de 600 agences desservant six millions de clients. Même les Basij, autrefois une force paramilitaire de rue, se sont réinventés en acteur du marché boursier. Les revenus de toutes les entreprises du CGRI étaient protégés des impôts et du contrôle au prétexte de financer des initiatives anti-pauvreté[2].

Les bonyads ont suivi une trajectoire similaire. La Fondation des Déshérités [Mostazafan Foundation] a éliminé les petites entreprises et réinvesti dans des secteurs stratégiques, créant la banque Sina et la Société financière et d’investissement Sina. Avec dix participations majeures et plus de 200 filiales, elle a établi une solide présence dans l’agriculture, l’énergie, les mines, la construction, les services et la finance. Poursuivant une diversification similaire, la Fondation du Sanctuaire de l’imam Reza [Imam Reza Shrine Foundation] a étendu son contrôle à plus de 150 entreprises et 400 000 hectares de terres, tandis que la Fondation des Martyrs a renforcé ses liens politiques sous Ahmadinejad tout en s’étendant à la finance et à l’industrie. Le Setad s’est transformé en une vaste société-mère [holding] avec une branche d’investissement couvrant la finance, les produits pharmaceutiques et l’agriculture. Il a défendu ses privilèges fiscaux en prétendant aider au développement rural.

Ainsi, ce qui était présenté comme une privatisation, une œuvre de charité et un développement national était, en réalité, la consolidation de cet immense empire para-étatique. Par le biais de règlements de dettes, d’exemptions fiscales et de réseaux opaques, le CGRI et les fondations alliées ont transformé le retrait de l’État en pouvoir monopolistique, brouillant la frontière entre aide sociale [welfare] et prédation. Ce faisant, ils ont marginalisé leurs alliés traditionnels, à savoir les classes marchandes du bazar (le même groupe qui a déclenché les soulèvements de 2026). Les sanctions ont encore contribué à ces changements de rapports de force, car l’Iran a été contraint de développer un réseau de routes de contrebande pour contourner les restrictions commerciales, permettant au CGRI de tirer parti des ports et aéroports sous son contrôle.

À la fin des années 2000, l’essor de ces conglomérats et filiales interconnectés avait créé une faction extrêmement puissante : le complexe militaro-bonyad, dont les représentants politiques sont connus sous le nom de « Principalistes » [Principlists]. Bien que la Droite traditionnelle ait maintenu ses liens avec le bazar, ce nouveau groupe est venu dominer à la fois la classe dirigeante et l’appareil d’État, nouant des liens étroits avec le Guide suprême lui-même.

Sanctions et géopolitique

Il existe plusieurs domaines de chevauchement entre la faction tournée vers l’Occident et le complexe militaro-bonyad : les deux ont accru leur pouvoir en exploitant les institutions de l’État pour canaliser les actifs publics vers des conglomérats « semi-privés », effaçant ainsi la frontière entre capital public et privé. Pourtant, les deux ont des approches totalement différentes envers le capital international et les relations étrangères. La faction tournée vers l’Occident soutient un rôle accru pour les multinationales, en particulier européennes, dans les industries stratégiques dominées par l’État — voyant cela comme la source la plus viable de financement, de technologie et d’accès aux marchés d’exportation pour l’Iran.

Cette perspective pousse naturellement la politique étrangère dans une direction plus favorable à l’Occident, comme en témoignent les administrations de Rafsandjani, Khatami et plus tard Hassan Rohani. Elle s’aligne également sur une lecture plus « démocratique » de l’islam, mettant l’accent sur le « pluralisme » et la « bonne gouvernance » comme euphémismes pour l’intégration dans l’ordre mondial post-guerre froide. Au sein de cette faction, le soutien aux élections libres et aux réformes institutionnelles est surtout tactique plutôt qu’idéologique : il s’agit essentiellement d’une tentative de contrer le pouvoir écrasant du complexe militaro-bonyad. Comme ce dernier bénéficie de la structure hybride de la République islamique, dans laquelle une série d’institutions non élues — le pouvoir judiciaire, le Conseil des Gardiens, les bonyads, les forces armées — sont contrôlées par le Guide suprême, les appels à une plus grande ouverture démocratique sont un moyen de défier cette hégémonie factionnelle[3].

Le complexe militaro-bonyad, quant à lui, se présente comme le gardien de la révolution de 1979, arguant qu’un plus grand enchevêtrement avec le capital occidental poserait une menace à l’idéal révolutionnaire d’« auto-suffisance ». Il rejette l’idée que les entreprises étrangères apporteraient de la technologie ou réduiraient les coûts de production, et présente les politiques en faveur des investissements étrangers directs comme des instruments de domination occidentale. Contrairement aux administrations Rafsandjani et Khatami, qui cherchaient un rapprochement avec l’Europe et les États-Unis, Ahmadinejad a mené une politique étrangère axée sur la sécurité, conçue pour limiter une intégration plus poussée avec l’Occident. Il a balayé les nouvelles sanctions de Washington comme un « bout de papier sans valeur », tandis que le Guide suprême les présentait comme une opportunité de cultiver l’indépendance économique.

Le complexe militaro-bonyad voit également la montée économique de la Chine et l’affirmation géopolitique croissante de la Russie comme un départ bienvenu de la période de domination américaine sans partage. Selon lui, cela pourrait offrir à l’Iran de nouvelles opportunités pour tirer parti de sa position stratégique. L’administration Ahmadinejad a tenté de convaincre Pékin de l’importance des réserves énergétiques de l’Iran, se présentant comme le seul fournisseur « indépendant et sécurisé » de la région, hors de portée des États-Unis. Alors que le complexe militaro-bonyad étendait sa présence dans l’environnement bâti — construction, contrats, développement, télécommunications — et dominait les grands projets d’infrastructure, y compris les chemins de fer, les autoroutes et les barrages, il se présentait comme un partenaire idéal pour le capital chinois, tandis que ce dernier lançait l’initiative « Ceinture et Route ». Les Principalistes voyaient l’essor de l’Orient comme un moyen de renforcer leur État révolutionnaire assiégé.

Le déclin

Depuis le départ d’Ahmadinejad, ces deux factions continuent de se disputer le contrôle. En 2012, les sanctions américaines et européennes sans précédent sur les secteurs énergétique et bancaire de l’Iran ont fortement réduit les exportations de pétrole, plongeant le pays dans une crise qui a ouvert la voie à l’élection du « réformiste » Rohani, tourné vers l’Occident, et à la mise en œuvre du Plan d’action global commun avec la Maison-Blanche d’Obama. Cependant, après l’élection de Donald Trump, il est devenu clair qu’il y avait peu d’espoir d’apaiser Washington, qui a mené une campagne de « pression maximale » impitoyable contre Téhéran, espérant déstabiliser et finalement renverser le régime.

Cela a provoqué un retour de balancier politique contre les réformistes, renforçant l’emprise du complexe militaro-bonyad et accélérant le « pivot vers l’Orient ». Cette réorientation a abouti à la signature par l’Iran d’un accord de coopération de 25 ans avec la Chine en 2021, à son adhésion à l’Organisation de coopération de Shanghai en 2023, à son entrée dans les BRICS en 2024 et à la conclusion d’un traité de partenariat stratégique de 20 ans avec la Russie en 2025. Même si le président en exercice, Masoud Pezeshkian, était soutenu par le camp tourné vers l’Occident, il n’a pas pu — ni voulu — inverser cette tendance. Tant le rapport de force en Iran que la dynamique de l’escalade américano-israélienne militent contre une telle décision.

Sans surprise, ni le bloc tourné vers l’Occident ni celui tourné vers l’Est n’a réussi à tenir ses promesses de régénération économique. Dès le départ, il y a eu une contradiction entre le maintien des privilèges de ces élites dirigeantes et la promesse originale de la révolution de soutenir les travailleurs et les pauvres. Ce dilemme s’est considérablement intensifié alors que l’économie était assiégée. Les groupes d’intérêts ancrés, liés tant aux réformistes qu’aux conservateurs, garantissent qu’il ne peut être résolu en faveur de la population générale.

Au lieu de cela, ils ont persisté dans un programme de néolibéralisation qui a redistribué les richesses vers le haut. Sous la bannière de la réforme du marché, les actifs de l’État ont été transférés à des conglomérats para-étatiques. Sous la pression des sanctions, l’accès au commerce, à la finance et aux infrastructures a été monopolisé par des institutions protégées de tout contrôle. Sous la bannière de l’« auto-suffisance » et de la « résistance économique », le pouvoir coercitif s’est fondu avec le privilège économique. L’effet a été de remodeler profondément les classes subalternes.

La dérégulation du marché du travail a donné naissance à un précariat qui est désormais le segment le plus important de la main-d’œuvre : alors qu’en 1990, seulement 6 % des travailleurs étaient employés sous contrat temporaire, ce chiffre est passé à 90 % à la fin des années 2000. En 2021, 97 % des travailleurs avaient des contrats de moins de six mois. La restructuration économique a également fortement augmenté le chômage, en particulier parmi les jeunes diplômés de l’université âgés de 15 à 30 ans. Dans un pays où l’âge médian est de 32 ans, cette tranche d’âge constitue la part la plus importante de la population. La proportion de ce groupe social émergent au sein de la population totale au chômage a régulièrement augmenté, passant de 10 % en 2001 à 20 % en 2005 ; de 42 % en 2015 à plus de 50 % à la fin des années 2010.

La privation des pauvres traditionnels continue de s’aggraver. Les coupes dans les subventions pour les produits alimentaires de base et l’énergie, l’inflation persistante et la dépréciation de la monnaie nationale ont touché de manière disproportionnée les ménages des zones rurales, des petites villes et des migrants ruraux dans les grandes villes. Bien que certains restent partiellement couverts par les organisations d’aide sociale, l’érosion des subventions et du pouvoir d’achat a tout de même gravement compromis leur niveau de vie. Le résultat est une explosion des inégalités. Depuis 1994, les 10 % les plus riches de la population gagnent en moyenne environ quinze fois plus que les 10 % les plus pauvres, tandis que les 20 % les plus riches captent près de la moitié du revenu total, contre seulement 5,5 % pour les 20 % les plus pauvres. À la fin des années 2010, les estimations officielles montraient que 25 % de la population vivaient sous le seuil de pauvreté extrême (le chiffre réel est largement considéré comme plus élevé).

Tout au long de la période néolibérale, les travailleurs iraniens ont mené des grèves et des protestations, luttant contre les licenciements, les contrats à court terme et temporaires, les mauvaises conditions de travail et les bas salaires. Des émeutes ont également éclaté en raison des coupes dans les subventions, de l’inflation et de la baisse du niveau de vie. Cependant, après 2017, il y a eu un changement à la fois qualitatif et quantitatif dans l’opposition iranienne, marqué par une augmentation des troubles sociaux et l’éclatement de quatre soulèvements nationaux.

La première vague, connue sous le nom de protestations de Dey, a commencé à Mashhad et a duré de décembre 2017 à janvier 2018, catalysée par une augmentation soudaine de 40 % des prix des denrées alimentaires de base. Puis les protestations d’Aban de novembre 2019 ont éclaté dans la province du Khouzestan, à la suite de l’annonce brutale par le gouvernement d’une hausse des prix du carburant. Ensuite, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » de septembre 2022 a été initié au Kurdistan après la mort de Mahsa Amini alors qu’elle était en garde à vue de la police des mœurs. Enfin, la vague la plus récente a commencé le 28 décembre 2025 dans le bazar historique de Téhéran, précipitée par l’effondrement de la monnaie.

D’un soulèvement à l’autre, on a observé une augmentation à la fois de l’ampleur géographique des protestations et du niveau de sentiment anti-étatique. Alors que les protestations de 2017 ont eu lieu dans environ 75 villes, les plus récentes se sont étendues à 200 localités dans les 31 provinces. Parallèlement, l’ampleur de la répression étatique a augmenté, accompagnée d’une coupure quasi totale des communications. Alors qu’il y avait environ 20 morts et 4 000 arrestations en 2017, on estime que ces chiffres sont passés à environ 4 500 morts et 26 000 arrestations en 2026. La tendance à la hausse suggère une crise structurelle croissante, causée par des décennies de néolibéralisation, de mauvaise gestion économique et de sanctions internationales. Ces processus ont renforcé un complexe militaro-bonyad irresponsable, démantelé les faibles protections sociales de l’État postrévolutionnaire et produit une vaste population précaire de travailleurs et de jeunes vulnérables aux chocs économiques.

Chaque vague de protestation — qu’elle soit déclenchée par la hausse des prix des denrées alimentaires, l’augmentation du carburant, la brutalité de la police des mœurs ou l’effondrement de la monnaie — a exprimé une frustration sociale refoulée. Chacune a été plus large, plus dispersée géographiquement et plus diverse socialement que la précédente. La réponse de la République islamique a mis en avant sa colossale capacité coercitive, qui semble avoir réussi à reprendre le contrôle des rues pour l’instant. Mais la répression seule ne peut pas restaurer la stabilité ni assurer la viabilité à long terme du régime.

*

Illustration : « À la recherche de la terre », 1986. Tableau d’Ismail Shammout, peintre palestinien.

Notes

[1] Les fondements empiriques de cet article sont tirés de mon livre, Capitalism in Contemporary Iran : Capital accumulation, state formation and geopolitics (Manchester University Press, 2026 [2024]).

[2] Le conglomérat de construction Ghorb, affilié au CGRI, incarne parfaitement cette ascension. En 2017, Ghorb affirmait avoir mené à bien plus de 2 500 projets, allant des autoroutes aux lignes de métro, en passant par des barrages, des hôpitaux et des plans d’aménagement agricoles. Plutôt que d’affaiblir la position de Ghorb, le régime des sanctions a contribué à la renforcer. Lorsque Shell et Total se sont retirés du projet de South Pars, des filiales de Ghorb ont obtenu des contrats sans appel d’offres. Il est difficile d’évaluer l’ampleur réelle des activités de Ghorb, masquée par un réseau dense de filiales, de sociétés-écrans et d’entités caritatives. Cependant, en 2010, le conglomérat contrôlait apparemment plus de 800 entreprises enregistrées.

[3] Il convient de noter que, contrairement à la première décennie de la révolution, les réformes constitutionnelles de 1989 ont aboli le poste de Premier ministre et concentré le pouvoir exécutif entre les mains du président.

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Kayhan Valadbaygi

Kayhan Valadbaygi, docteur en relations internationales de l’Université de Nottingham au Royaume-Uni, est le fondateur et le directeur de Middle East Risk & Reform Advisory, une « boîte à idées » spécialisée sur la politique et l’économie du Moyen-Orient, en particulier sur l’Iran. Il est notamment l’auteur du livre » Capitalism in contemporary Iran : capital accumulation, state formation and geopolitics » (Manchester University Press).

https://www.contretemps.eu/author/kayhan-valadbaygi/

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