Édition du 21 mai 2024

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Israël - Palestine

L’Iran et les houthistes, une alliance sans alignement

En riposte au bombardement de son consulat à Damas, l’Iran a lancé une attaque limitée contre Israël dans la nuit du 13 au 14 avril. Les houthistes yéménites y ont participé et continuent à viser les navires de commerce « ennemis » en mer Rouge. Conscient de sa propre capacité de nuisance et de son inscription dans des enjeux locaux, le mouvement armé Ansar Allah n’est toutefois pas totalement aligné avec les intérêts de la République islamique.

Tiré d’Orient XXI. Cet article a initialement été publié par le Sana’a Center for Strategic Studies sous le titre « Iran’s View of Houthi Attacks in the Red Sea : Protecting Gains and Limiting Costs », le 9 avril 2024. Traduit de l’anglais par Laurent Bonnefoy.

La guerre à Gaza a donné aux houthistes, dont le nom en arabe est Ansar Allah, l’occasion de consolider leur pouvoir au Yémen et d’étendre leur influence régionale. Pour atteindre leurs objectifs, ils ont lancé des dizaines d’attaques contre la navigation en mer Rouge. Sur le plan intérieur, cela leur a permis de mobiliser un fort sentiment propalestinien au sein de la population. Au niveau régional, le mouvement a pu s’affirmer comme une puissance émergente. Il a démontré sa capacité et sa volonté d’entraver la navigation dans l’un des principaux goulots d’étranglement du commerce mondial.

Pour comprendre les intérêts et les perceptions de l’Iran concernant la crise en mer Rouge, il est utile d’examiner son approche du Yémen avant l’opération du Hamas le 7 octobre. Pour les dirigeants de la République islamique, la montée en puissance des houthistes constitue une évolution indéniablement positive. Ces derniers sont certes confrontés à des obstacles au niveau national du fait de la situation économique difficile et du mécontentement croissant dans les régions sous leur autorité. Cependant, ils sont sortis de la guerre civile et de l’intervention menée par l’Arabie saoudite depuis neuf ans comme autorité gouvernante de facto dans le nord-ouest du pays, sans concurrent politique ni militaire. Le gouvernement internationalement reconnu reste d’ailleurs, quant à lui, faible et divisé.

Légitimer le pouvoir

Le montant exact du soutien financier de l’Iran au mouvement yéménite n’est pas connu, mais il ne dépasse probablement pas quelques centaines de millions de dollars par an depuis 2015. En fournissant aux houthistes des armes légères, des munitions et des pièces détachées pour des armes plus sophistiquées, tels des missiles et des drones, en plus de la formation et des renseignements nécessaires pour les utiliser, l’investissement limité de l’Iran lui a procuré des gains tout à fait significatifs (1). C’est en partie grâce à ce soutien que les houthistes sont devenus la puissance dominante au Yémen et un acteur clé de « l’axe de la résistance » — le réseau régional de groupes armés non étatiques guidé par Téhéran.

Le fait que les houthistes aient engagé une escalade militaire en mer Rouge permet à l’Iran de maximiser le rendement de son investissement au Yémen et ne modifie donc pas son calcul global. De son point de vue, la prochaine étape reste la légitimation du pouvoir des houthistes. C’est pourquoi Téhéran soutient un processus politique entre ces derniers et l’Arabie saoudite, dont la République islamique souhaite encourager le retrait. Si ce processus a été mis de côté pour l’instant, il ne fait aucun doute que Riyad souhaite toujours se sortir de sa guerre coûteuse au Yémen. Le résultat en sera inévitablement la consolidation du pouvoir des houthistes et non un processus de réconciliation nationale qui impliquerait une dilution du pouvoir du mouvement contrôlant actuellement Sanaa. Or, au vu de leurs récentes interventions, les houthistes seront en mesure d’obtenir encore plus de concessions de la part de Riyad lorsque les pourparlers finiront par reprendre.

Institutionalisation de« l’axe de résistance »

L’émergence des houthistes en tant qu’acteur régional puissant profite également à l’Iran au-delà des frontières du Yémen, en renforçant ses capacités de dissuasion et son aptitude à imposer des coûts à ses rivaux américains, israéliens et saoudiens. Elle indique qu’en plus du détroit d’Ormuz, l’Iran et ses partenaires peuvent perturber la navigation dans un autre point névralgique, le détroit de Bab Al-Mandeb, qui relie le golfe d’Aden à la mer Rouge, et par lequel transite environ 12 % du commerce maritime mondial.

La démonstration par les houthistes de leurs capacités régionales et l’intensification de leurs liens avec d’autres partenaires iraniens, en particulier le Hamas et le Hezbollah, confirment la tendance à l’institutionnalisation de « l’axe de la résistance ». Enfin, la capacité du mouvement yéménite à se positionner en tant que champion de la cause palestinienne renforce le récit porté par ces acteurs issus de différents coins du Proche-Orient. Les houthistes tirent ainsi parti d’une position véritablement populaire au Yémen et dans l’ensemble du monde arabe, au moment où leurs rivaux, forcément alignés sur les États-Unis, se montrent moins engagés dans la défense des droits des Palestiniens.

Un pari qui demeure audacieux

Malgré ces avancées, les récents événements survenus en mer Rouge présentent des risques pour l’Iran. Le principe dominant de la politique étrangère de la République islamique est d’éviter une confrontation directe avec les États-Unis, compte tenu de la grande asymétrie de puissance entre les deux pays. Le soutien apporté aux groupes armés non étatiques dans toute la région lui permet de repousser l’insécurité au-delà de ses propres frontières. Car ses dirigeants comprennent qu’en cas d’escalade majeure, les États-Unis ont en fin de compte la capacité de causer beaucoup plus de dégâts. C’est en partie la raison pour laquelle l’Iran a encouragé le Hezbollah à ne pas intensifier son conflit avec Israël, une retenue compatible avec les intérêts intérieurs actuels du parti libanais.

C’est dans ce contexte que la démesure des actions houthistes présente des risques pour l’Iran. Ceux-ci estiment à juste titre qu’aucun acteur au Yémen ne peut les défier. Non seulement ils peuvent résister à des frappes aériennes limitées de la part des États-Unis et du Royaume-Uni, mais ils peuvent aussi tirer profit de ces attaques sur le plan politique. En ce sens, leur tolérance au risque est plus élevée que celle de l’Iran, qui cherche davantage à éviter l’escalade. L’Iran est également conscient que le Hamas subit des dommages militaires importants et a perdu la capacité de gouverner la bande de Gaza. Ce sont-là deux leviers importants dans le jeu régional de Téhéran qui souhaite ainsi éviter que les houthistes ne subissent davantage de dommages au-delà des bombardements américano-britanniques.

Un calibrage minitieux

L’équilibre idéal pour la République islamique est une zone grise dans laquelle les houthistes, comme d’autres groupes armés pro-iraniens, provoquent l’Arabie saoudite, Israël et les États-Unis, et contribuent à les enliser dans des conflits aussi coûteux que possible. Pendant ce temps, « l’axe de la résistance » marque des points sur le plan rhétorique, renforçant sa popularité. Une telle mécanique permet à l’Iran de faire pression directement et indirectement sur ses rivaux et de leur imposer des coûts, tout en évitant une escalade qui lui serait coûteuse. C’est probablement la raison pour laquelle, comme l’ont suggéré de récents articles (2), l’Iran s’est efforcé de maîtriser certaines des milices qu’il soutient en Irak. Celles-ci avaient poussé le bouchon trop loin, augmentant le risque d’une nouvelle escalade.

Cet exercice de calibrage minutieux ravive l’ancien débat sur le niveau d’influence opérationnelle et stratégique que l’Iran exerce à l’égard des houthistes. Certains analystes considèrent ces derniers comme des mandataires et affirment que Téhéran, sans nécessairement les contrôler directement, exerce une influence majeure. Les récents événements plaident néanmoins en faveur d’un point de vue plus nuancé. Farouchement nationalistes tout en bénéficiant d’une aide iranienne importante, les houthistes sont devenus un acteur puissant de plus en plus indépendant. Il serait donc davantage judicieux de les qualifier de partenaires. Malgré quelques divergences, leurs intérêts sont pour la plupart alignés et ils collaborent étroitement dans une même quête.

L’objectif principal de la politique étrangère iranienne reste de limiter la marge de manœuvre des États-Unis en augmentant les coûts réels ou potentiels de leurs actions, de même qu’en les forçant à faire de mauvais choix et à adopter des politiques préjudiciables. C’est dans cette situation que l’Iran a contribué à pousser les États-Unis dans la mer Rouge. Washington se retrouve désormais empêtré dans la guerre au Yémen en bombardant les houthistes, avec des chances de succès limitées. Sachant qu’Israël est embourbé dans une guerre coûteuse à Gaza, et que les houthistes ont émergé comme une puissance régionale réalisant d’importants gains en termes de propagande, l’objectif de la République islamique est désormais de protéger les acquis de ses alliés tout en minimisant les pertes : effectives pour ce qui concerne le cas du Hamas, potentielles dans le cas des houthistes. L’équilibre demeure donc précaire.

Notes

1- Thomas Juneau, « How war in Yemen transformed the Iran-Houthi partnership », Studies in Conflict and Terrorism, vol. 47, n°3, 2023.

2- Susannah George, Dan Lamothe, Suzan Haidamous et Mustafa Salim, « Iran wary of wider war, urges its proxies to avoid provoking U.S. », The Washington Post, 18 février 2024.

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Thomas Juneau

Professeur associé à l’Université d’Ottawa (Canada) et chercheur non-résident au Sana’a Center for Strategic Studies.

https://orientxxi.info/fr/auteur1358.html

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