Édition du 4 octobre 2022

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La guerre en Ukraine - Les enjeux

L'Ukraine : Le Vietnam de Poutine ?

On a déjà beaucoup commenté et supputé l’issue du conflit russo-ukrainien. On l’a examiné sous toutes ses coutures. On s’entend pour dire que l’affrontement sera encore long, malgré le recul récent (et peut-être temporaire) de l’armée russe devant son opposante ukrainienne, laquelle est amplement fournie en armes et munitions par plusieurs pays occidentaux, en particulier les États-Unis, ce qui explique sa force de résistance. On reconnaît que sans ce secours, elle se serait effondrée depuis longtemps.

Mais on peut dresser un certain parallèle entre le conflit russo-ukrainien d’une part, et d’autre part celui américano-vietnamien qui s’est déroulé entre le début des années 1960 et celui de la décennie suivante, surtout à partir de l’engagement militaire massif de Washington en 1965. Sans pousser la comparaison trop loin, les deux guerres ont quelques éléments en commun : la disproportion des forces en présence, la volonté d’endiguer la progression d’un ennemi (dans le cas américain au Vietnam, le communisme, dans celui de Moscou la crainte de voir l’Ukraine trop se rapprocher de l’OTAN et accueillir sur son territoire des missiles nucléaires américains) et la sous-estimation de la volonté de résistance du peuple du pays envahi par une superpuissance impériale, le Vietnam pour Washington dans les années 1960, l’Ukraine pour Moscou aujourd’hui.

Sans le soutien logistique de la Chine et de l’URSS, la République du nord-Vietnam ne serait pas parvenue elle non plus à tenir tête au corps expéditionnaire américain de 1965 à 1972 ni à renverser le gouvernement corrompu et incompétent ej place à Saïgon. Les dirigeants américains dans leur paranoia anticommuniste, justifiaient leur intervention là-bas pour bloquer l’avance communiste en s’appuyant sur la théorie des dominos : si un pays dans une région donnée tombait entre de mauvaises mains ( c’est-à-dire communistes), les autres connaîtraient le même sort. Dans leur rhétorique, le sort du "monde libre" dépendait du succès de la lutte anticommuniste.

Il a fallu de dures luttes internes aux États-Unis mêmes pour qu’un retournement assez lent de l’opinion publique, au début assez favorable ou encore indifférente à l’engagement américain au Vietnam s’y fasse sentir. Ce n’est qu’à partir de 1970 que le président Richard Nixon a décidé avec ses conseillers de diminuer la présence militaire américaine au Vietnam, prélude aux Accords de Paris en 1973 qui consacraient le retrait complet du corps expéditionnaire américain.

L’intervention américaine prolongée au Vietnam a fortement dégradé l’image des États-Unis dans le monde et même dans une bonne partie de l’opinion publique américaine elle-même.

Par réaction, après quelques années de flottement sur la mission des États-Unis dans le monde (mauvaise conscience dont le pacifique président Jim Carter a été l’incarnation), la victoire d’octobre 1980 du républicain conservateur Ronald Reagan aux présidentielles a signifié la montée en force d’un néo-conservatisme axé sur l’utilisation de la notion de défense de la démocratie dans le monde pour justifier la relance de l’impérialisme américain. D’une certaine façon, on retournait à l’anticommunisme primaire des années 1950, mais avec un vernis intellectuel plus sophistiqué. La mission : abattre le régime soviétique, ce qui se produisit en octobre 1991.

À cette époque, les États-Unis étaient tout de même moins affaiblis, humiliés et cernés par leurs ennemis traditionnels que ne l’est la Russie actuellement. Le Vietnam était loin du territoire américain alors que l’Ukraine se trouve tout près de la Russie, après avoir fait partie del’Empire russe puis de l’URSS dont elle s’est détachée en 1991.

Le régime politique instauré par Poutine (président de plein exercice depuis le 7 mai 2000) au fil des ans est beaucoup plus autoritaire que son équivalent américain, ce qui explique en partie le peu de protestations (en tout cas ouvertes) de la population face à ce conflit, même si les choses semblent devoir changer (mais jusqu’à quel point ?). On ne voit pas encore poindre dans les grandes villes russes un mouvement d’opposition au conflit en Ukraine d’une ampleur comparable à celui des États-Unis durant la seconde moitié des années 1960 contre la présence américaine au Vietnam. Tout cet état de fait permet au président russe de se maintenir à la tête du pays, d’y imposer ses méthodes (et ses intérêts) et de continuer la guerre en Ukraine, en dépit des déboires subis par son armée.

De toute évidence, il mise sur la durée pour gagner du temps (et la guerre) et lasser les gouvernements occidentaux de soutenir le pays dont il veut la conquête, du moins l’est et le sud. Mais il ne peut se permettre un retrait complet de l’Ukraine sans risquer la chute du régime qu’il dirige et dont il profite.

Il a mis la main dans un engrenage dont il ne peut plus la dégager. Contrairement à la direction américaine de l’époque vietnamienne, il ne peut abandonner totalement le territoire ukrainien déjà conquis (le sud et l’est), d’autant plus que l’est jouxte la frontière russe, et encore moins la Crimée intégrée à la Russie depuis 2014, à la suite d’un référendum qualifié de "bidon" par les chancelleries occidentales.

Comme on dit, il s’est peinturé dans un coin, sa marge de manoeuvre s’amenuise mais elle ne disparaîtra pas nécessairement. Une contre-attaque russe de grande ampleur demeure possible.

Il n’existe rien de plus dangereux qu’un fauve acculé. Il faut par conséquent souhaiter que l’opposition russe à ce conflit se consolide et grandisse, contraigne Poutine à refréner ses penchants belliqueux et dans l’idéal, provoque sa démission, auquel cas s’ensuivrait sans doute une période d’instabilité politique inquiétante. Des négociations sérieuses et honnêtes devront s’entamer entre Russes et Ukrainiens tôt ou tard.

De son côté, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky doit cesser de rêver en couleurs en voulant bouter hors de son pays le corps expéditionnaire russe. Il devra accepter de commencer des négociations avec le Kremlin et consentir éventuellement à des concessions territoriales.

Washington et certaines capitales occidentales lui rendent un mauvais service en l’appuyant à tous crins ; elles doivent renoncer à vouloir humilier Moscou en poussant sans cesse les Ukrainiens et Ukrainiennes à l’intransigeance. Plusieurs classes politiques occidentales veulent moins défendre "la démocratie" dans le conflit russo-ukrainien qu’affaiblir Moscou.

Pour reprendre la formule fameuse : la Maison Blanche veut se battre contre le Kremlin jusqu’au dernier Ukrainien.

Jean-François Delisle

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