Édition du 19 octobre 2021

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Asie/Proche-Orient

L’action féministe palestinienne : protester contre la violence faite aux femmes

L’histoire des organisations féministes palestiniennes remonte à aussi loin que 1917. C’est une histoire dynamique de la participation des femmes à la vie sociale et politique du pays. Mais, la protestation féministe coordonnée du 26 septembre 2019 en a pris plusieurs par surprise.

Fidaa Zaanin, The Bullet, 21 août 2021
Traduction, Alexandra Cyr
photo Capiremov.org

Note de la traductrice : Fidaa Zaanin est une socialiste féministe palestinienne vivant à Berlin. Même si l’événement de référence de l’article date, avec la rédaction vous avons jugé que l’analyse du mouvement féministe palestinien était suffisamment intéressant pour procéder à la publication du texte.

Ce jour-là, des centaines de Palestiniennes sont descendues dans les rues de douze villes des territoires occupés, des camps de réfugiés.es et à l’étranger, dont Berlin et Londres, certaines pour la première fois de leur vie. Elles répondaient à l’appel du groupe Tal’at, pour protester contre la violence faite aux femmes notamment contre les soi disant « crimes d’honneur » dans leur société. Elles dénonçaient aussi toutes les formes de violence liées au patriarcat, à la masculinité toxique, la violence sexuelle, le harcèlement dans les lieux de travail, l’exploitation économique, l’exclusion de la politique locale, les lois sexistes et le colonialisme.

C’est le meurtre d’Israa Ghrayeb, une jeune fille de 21 ans, par un membre de sa famille dans les territoires occupés, qui a déclenché cette nouvelle forme d’action. Il n’est pas rare que les Palestiniennes se mobilisent et cette manifestation n’était ni unique ni une première. Mais, une telle mobilisation, aussi forte et coordonnée était un développement inusité de l’époque récente. Elle peut être attribuée au discours féministe vigoureux qui a allié les enjeux politiques et sociaux en ces temps turbulents et à la montée de la violence envers les femmes de Palestine.

Cette mobilisation est survenue après ce que des observateurs.trices ont appelé des années de stagnation du mouvement des femmes et une marginalisation accrue de leur voix et de leurs intérêts dans la lutte nationale. L’action dont il est question ici, s’est faite sans les organisations aux méthodes traditionnelles de mobilisation précisément sans les ressources et les réseaux des organisations de femmes directement affiliées aux partis politiques palestiniens. Tal’at est indépendant. Contrairement aux autres organisations de femmes palestiniennes, ni les partis politiques ni les institutions ne le contrôlent et n’ont de rôle dans les tactiques et les moyens qu’il met de l’avant.

Une lueur d’espoir

Cette mobilisation était une réponse urgente portée par le slogan : « Pas de nation libre sans femmes libres » qui a très vite capté l’attention que ce soit localement parmi les sections de Palestiniennes progressistes, dans les groupes féministes arabes et internationaux, chez plusieurs groupes féministes d’Amérique latine et des États-Unis. Les organisatrices ont réussi à dépasser les points de contrôle militaires, les fragmentations géographiques et les frontières. Elles ont réussi à rejoindre divers individus et groupes via leurs propres réseaux. Dans ces contacts, certaines se connaissaient par leurs activisme politique et social antérieur mais d’autres se rencontraient pour la première fois. Leur premier outil de mobilisation furent les réseaux sociaux mais de l’affichage a aussi été utilisé dans certaines villes.

Pour certaines Palestiniennes, cette mobilisation a représenté une lueur d’espoir : un avenir meilleur et plus juste était possible pour tous et toutes dans une Palestine libre. Malgré la fierté et l’optimisme qui ont accompagné cette action, tout comme l’ampleur du support et de la solidarité qu’a suscité le discours féministe progressiste et sa position ferme contre toutes les formes d’oppression, une contre- réaction est venue des Palestiniens conservateurs et réactionnaires qui refusent le féminisme qu’ils voient comme une importation idéologique purement occidentale qui aurait pour but de détruire leurs valeurs familiales et le tissu social. Pour d’autres, la libération des femmes est un projet prématuré qui ne peut être réalisé que plus tard, après la libération nationale. Ils vont jusqu’à dire que la dignité et les vies des femmes ne sont pas une priorité.

Expériences et propos diversifiés

Tal’at a offert une vraie alternative aux Palestiniennes qui attendent un changement réel dans leur société et veulent que leur voix soit entendue en politique. Elles veulent une place pour leurs revendications progressistes au cœur de celles qui structurent la lutte pour l’émancipation nationale. Elles veulent que cette libération soit une valeur attachée à tous les aspects de la vie. L’action de Tal’at a aussi introduit une discussion en ligne sur les conceptions du féminisme chez ces femmes : ce que le terme inclut, ce qu’il couvre ou ne couvre pas et ce que cela peut signifier d’être féministe dans le contexte palestinien d’aujourd’hui.

Cette question a soulevé un débat quant aux alliés.es et supporters à introduire dans le mouvement féministe du pays. Par exemple, certaines propositions de groupes de femmes israéliens de se joindre à Tal’at ont été refusées, en expliquant qu’être féministe en ce moment en Palestine exige le contrôle total sur les discours et prises de positions du mouvement. Tal’at a publié une déclaration donnant le détail des raisons qui mèneront toujours à ce genre de décision. D’importants débats s’en sont suivis entre des femmes et des militantes portant sur les discours féministes en Palestine. Ceux que j’ai pu observer étaient respectueux et ne parlaient pas comme si les femmes palestiniennes formaient un seul bloc. Au contraire, ils prenaient en compte la diversité sociale et politique qui règne chez-elles.

Cette prise en compte ouvre la possibilité de comprendre les expériences des Palestiniennes telles qu’elles sont acquises selon l’endroit où elles se trouvent et leurs identités qui forment de multiples couches d’oppression. Car leur diversité marque leurs besoins, leurs préoccupations, leurs attentes et même leurs rêves. Beaucoup se sont aussi rendu compte que la fondation de n’importe quelle organisation féministe palestinienne autonome doit reconnaitre ces multiples différences. Sans cela il ne s’agirait que d’une autre tentative futile qui ne peut que bénéficier à quelques-unes au dépend des autres et ne ferait pas avancer la lutte pour la complète libération.

Ceci dit, il est pratiquement impossible de rapporter la teneur de tous les discours et programmes d’action féministe en cours sur le terrain. Impossible aussi de faire état de l’ensemble des points de vue et des attitudes des femmes qui se présentent comme féministes. Il est d’autant plus difficile de le faire que cette réalité n’a pas encore été suffisamment étudiée. De plus, les termes « féminisme », « discours féministes », « intersectionnalité » et « patriarcat » sont présents depuis peu dans la sphère publique et les débats.

Toutefois, clairement, une variété de discours féministes et différents courants de féminisme comme d’action a émergé chez les militantes, sur le terrain, simplement parce que le système structurel de violences les touche différemment. Les discours et les idées se développent donc selon leurs préoccupations. Il existe un accord autour de points centraux comme la libération nationale, la participation à la vie politique, les féménicides, les conditions de travail des femmes, leurs droits reproductifs et à la santé. Les divergences portent sur l’importance à leurs accorder et sur les stratégies utilisées pour comprendre ces réalités et la manière de s’y attaquer.

Le féminisme conservateur

Dans la société conservatrice qu’est la Palestine, la religion, les croyances et certains enseignements ont encore une puissante influence sur les structures de vie quotidienne et touchent bien sûr les discours sur la condition des femmes et leurs droits. Le discours féministe conservateur qui domine dans la société s’appuie sur la religion pour formuler ses revendications et analyser ce qui est acceptable ou non. Il se confine d’ailleurs sur ce qui est acceptable et ses objectifs se limitent généralement à demander des réformes légales comme celles concernant les droits à l’héritage mais en accord avec la loi islamique. De même, pour la protection des droits contre la fraude et la manipulation.

Cette approche évite généralement tout ce qui peut aller contre les enseignements de l’Islam comme le droit pour les femmes de circuler publiquement sans être voilées, de sortir sans l’approbation d’un gardien, de participer au travail du sexe ou simplement à une vie sexuelle libre. Le rejet de ces enjeux, combinés aux normes sociales patriarcales, font que le discours féministe conservateur est enfermé dans un corridor bien étroit quant à ses revendications comparativement au discours séculier.

Mais, puisqu’il ne confronte pas la société telle qu’elle se présente, le discours conservateur bénéficie d’un plus grand espace pour mener campagne en toute sécurité sans être diabolisé ou ciblé, contrairement à sa contrepartie. Le débat religieux conservateur sur le féminisme et les droits des femmes a aussi porté sur leur droit à l’éducation, à l’accès aux soins de santé, au travail, aux droits pour les handicapées, à ce qui concerne « la loi sur le statut personnel » et à la violence faite aux femmes.

Un débat vif a lieu en ce moment à Gaza sur des changements à apporter aux lois qui régissent la garde des enfants et aux droits de visite (dans les cas de séparation des parents). Les femmes revendiquent qu’au moins Gaza soit doté de la même loi que la Cisjordanie en cette matière. À Gaza, les femmes perdent leurs droits de garde dès que les garçons ont sept ans et les filles neuf. Dans la plupart des cas le droit de visite est refusé aux divorcées pour les punir ; elles peuvent ne jamais revoir leurs enfants. Mais, en Cisjordanie, les femmes conservent leurs droits de garde jusqu’à ce que les enfants, filles ou garçons, aient 15 ans et les règles de visites sont meilleures pour les deux parents.

Ce chaud débat sur la garde des enfants a été déclenché par le meurtre de Madeline Jarab’a, tuée parce qu’elle avait contacté sa mère divorcée. Madeline avait 20 ans. Un mois plus tard, Amal Al Jamaly, 10 ans, a été tué par son père dans la foulée d’un désaccord entre lui et sa mère. Ces meurtres ont poussé la plupart des femmes dont les mères majoritairement divorcées, à demander des changements à la loi. Aujourd’hui 1,500 femmes composent ce groupe qui a déjà organisé des campagnes dans les médias, élaboré une pétition et manifesté devant le conseil législatif avec des slogans et en brandissant des pancartes sur lesquelles étaient écrits des versets du Coran et des « hadith » (communications orales du prophète Mohamad et traditions musulmanes qui en découlent n.d.t.) portant sur l’organisation des relations intra familiales durant le mariage et après le divorce.

L’autre féminisme

Un autre féminisme existe qui est mené par un plus grand réseau de groupes et de militantes des droits des femmes. Leurs revendications vont plus loin et osent questionner les normes et structures sociales patriarcales, dans la religion, dans le patriarcat domestique ou quant à la violence structurelle faite aux femmes dans les institutions reconnues. Ce courant comprend des réformistes, des radicales, des libérales, des femmes de gauche qui toutes s’opposent à l’Islam politique.

Leur priorité porte sur la violence faite aux femmes et sur les « crimes d’honneur ». Elles luttent aussi contre la politisation du corps des femmes, les abus sexuels, le harcèlement dans les lieux de travail, l’exploitation économique, le port obligatoire du « hijab ». Elles luttent aussi pour leur liberté de mouvement, leurs droits reproductifs et leur santé, leur droit au travail avec des conditions correctes, la protection des femmes par l’État, des lois plus solides les concernant et l’assurance que ces lois seront en conformité avec les traités internationaux ratifiés qui portent sur ces questions, telle que la Convention pour l’élimination des toutes les formes de discriminations envers les femmes.

Une nouvelle génération plus jeune et plus forte

Ce nouveau discours vient d’une nouvelle génération qui émerge, qui s’identifie comme féministe, n’a pas honte du terme ni peur des contre coups. Tal’at fait partie de cette nouvelle génération et en est un exemple comme Al Qaws, une organisation LGBTQ féministe qui a son siège à Jérusalem et des bureaux à Ramallah, Haïfa et Jaffa. À Gaza, #MeTooGaza se concentre sur le harcèlement sexuel et les « crimes d’honneur ».

Cette jeune génération est décidément plus forte et comprend le système patriarcal avec plus de nuances tout comme les rapports de pouvoir, les dynamiques entre les genres et la manière par laquelle tous les systèmes d’oppression sont liés autant en théorie que dans la pratique. Ce niveau de compréhension peut être en lien avec l’usage des réseaux sociaux et donc à plus d’accès à l’information que ce soit à propos des théories féministes, des courants existants et des luttes féministes dans le monde. Et il va sans dire que #MeTooGaza est grandement influencé par #MeToo mondial.

Il y a donc une différence claire entre ces groupes et la génération précédente de militantes. Elle pouvait être consciente des inégalités de genre mais son implication était plus limitée. Cette génération était affiliée aux partis politiques palestiniens qui ont souvent restreint le féminisme en pratique et retenu les militantes politiquement. Une membre de l’Union générale des Palestiniennes, l’institution qui représente officiellement les femmes au sein de l’Organisation de libération de la Palestine et finalement les femmes de tous les partis politiques, a donné une explication assez claire du type de rapports que cela donne dans la pratique : « Les femmes membres de l’Union générale des Palestiniennes et celles des ONG qui lui sont associées, doivent donner la priorité aux intérêts du parti avant celui des femmes. C’est obligé. Si les hommes du parti considèrent qu’un enjeu concernant les femmes n’est pas une priorité il ne le deviendra pas dans l’ordre du jour des femmes. Et les femmes qui représentent les partis politiques au sein de l’Union générale des Palestiniennes ne vont donner la priorité qu’au soutien et à l’aide aux femmes membres de leur propre parti ».

Les sujets débattus en ligne dans les cercles des jeunes féministes vont beaucoup plus loin depuis les orientations sexuelles, les identités de genre jusqu’au transgenre. Les échanges portent aussi sur la répartition des rôles dans les familles puisque c’est là que les inégalités commencent et deviennent la norme, sur le plaisir, la charge émotionnelle liée au travail, la prostitution, le viol durant le mariage, le droit à l’avortement, l’intersectionnalité et le contrôle des hommes sur le corps des femmes et sur leur sexualité. Elles s’expriment plus ouvertement à propos du harcèlement sexuel et des abus dans la sphère privée. Dans une société qui considère tabou tout ce qui concerne la sexualité et les expressions sexuelles, cette nouvelle pratique est significative.

Ces jeunes militantes sont aussi très conscientes que s’attaquer aux questions sociales comme l’oppression que subissent les femmes est une affaire politique. Alors elles sont tout aussi critiques envers les pratiques néolibérales que de l’évacuation des « intérêts collectifs des femmes » hors de la politique en les confiants aux ONGs qui aboutit à des liens très formels avec des contribueurs.trices pour des projets comportant des dates butoirs. C’est ce qui se passe trop souvent à Gaza tout comme dans les territoires occupés. C’est pour cette raison que Tal’at a pris ses distances avec ce qu’elle identifie comme un féminisme de façade et déclaré à nouveau être un mouvement indépendant alors que tant de femmes ont perdu confiance dans les ONGs s’affichant en faveur des femmes dans leurs propositions.

Cette jeune génération de féministes est aussi critique des tendances réformistes dans les discours de leur contrepartie laïque. Elles rejettent le patriarcat à l’œuvre au sein du système politique et refusent l’idée que le programme féministe ne doive se limiter qu’à des revendications pour des changements superficiels qui ne bénéficient qu’à l’élite féminine. Par exemple, elles ne supportent pas que des avantages attachés aux services rendus à l’Autorité palestinienne puissent servir à dorer son image.

Contrairement aux autres féministes, elles n’acceptent pas qu’il faille se contenter de gains plutôt mineurs, comme la nomination de femmes au sein des structures de l’Autorité palestinienne, qu’on en recrute pour les services policiers, que l’on fasse entrer plus de femmes dans le gouvernement, pour en tirer quelques bénéfices ni non plus de se limiter dans ses positions politiques pour pouvoir agir à l’intérieur du système. Elles ont compris que l’Autorité palestinienne et ses institutions font partie du système patriarcal responsable des violences faites aux femmes, qu’elle reproduit les violences faites aux groupes marginalisés et que donc, qu’elle devrait être démantelée par le processus de libération. Certaines militantes pour les droits des femmes ne sont pas d’accord avec cette position et considèrent que l’Autorité palestinienne est un acteur important dans la situation et qu’elle ne devrait pas être rejetée.

Un discours en mouvement

Si on se souvient de ce qu’était le discours féministe en Palestine il y a cinq ans, on se rend vite compte qu’il a gagné en maturité. Il continue de changer même si c’est lentement. Il est devenu plus nuancé : de nouveaux enjeux ont maintenant fait surface comme le lien entre classes sociales et l’oppression des femmes, l’importance de produire des connaissances féministes en Arabe et même celui du féminisme abolitionniste noir.

De plus, certains sujets jugés tabous comme la sexualité sont maintenant abordés dans les échanges même si cela se passe en plus petits cercles ou en ligne. Cela ne fait pas encore partie du discours dominant et se passe seulement dans des groupes féministes progressistes et en privé.

Le silence et les complicités entourant les « crimes d’honneur »

La violence faite aux femmes et ce que l’on nomme les « crimes d’honneur » sont les problèmes majeurs qui hantent les Palestiniennes. Généralement, ces enjeux sont balayés sous le tapis. On les rejette dans la sphère privée en les qualifiant « d’affaires personnelles », en niant le caractère systémique de ces horribles violations. Les femmes qui osent se plaindre ou en parler se font couvrir de honte.

En Palestine, il n’existe pas de statistiques fiables sur les « crimes d’honneur » et la violence faite aux femmes. Beaucoup de ces événements ne sont jamais rapportés. Toutefois, ces dernières années, nous avons pu observer une montée des divulgations publiques de ces crimes sur les réseaux sociaux. Selon des organisations de défense des droits des femmes, 35 femmes ont été tuées à Gaza et dans les Territoires occupés en 2020. Mais ce n’est là qu’un estimé. Plusieurs cas sont enregistrés sous le titre de « crime d’honneur » parce que les familles ou les exécutants n’ont aucune honte à les déclarer. Mais, certains autres décès sont enregistrés au titre de « suicide » ou encore « d’accident » de façon à fermer la cause au plus vite et empêcher toute enquête plus approfondie.

La notion « d’honneur » derrière les « crimes d’honneur » est très vague même si c’est le motif le plus souvent utilisé pour déclarer ces assassinats. Il n’y a aucune liste des comportements de ce qui entacheraient l’honneur des familles et mériterait une punition. Cela peut aller d’actes anodins comme ne pas respecter le code de moralité, avoir un compte Facebook, recevoir un coup de téléphone d’un collègue de travail, parler à un inconnu ou rentrer tard à la maison. Ce flou est lié à l’idée qu’une femme doit préserver sa chasteté comme le prescriraient les lois religieuses établies et dominantes et les normes sociales patriarcales de la société palestinienne. Les célibataires subissent une pression supplémentaire parce que la société tente de contrôler leur sexualité et de maintenir leur « virginité ». En respectant les normes sociales et les lois religieuses, les femmes entrent dans la catégorie « bonnes ». Celles qui agissent autrement, sont de mauvaises femmes.

Les « crimes d’honneur » sont aussi utilisés pour cacher d’autres crimes comme empêcher l’accès au droit à l’héritage ou de choisir son partenaire. Ceux qui commettent ces crimes savent très bien qu’en invoquant cette raison, ils recevront une sentence réduite ou ne seront pas condamnés. Même les femmes assez chanceuses pour avoir le privilège d’avoir accès à une déclaration officielle de ces menaces ou abus, le plus souvent, voient leur plainte refusée par la police. Ce type de comportement de la part du personnel de la police ou des hôpitaux n’est pas un phénomène individuel. Ces institutions et leur employés.es sont les gardiens.nes du système patriarcal, font partie du problème.

Divulguer des harcèlements sexuels et des abus n’est pas un processus de tout repos. Les femmes ont peur de porter plainte, de rechercher un peu de justice. Quand elles le font, elles doivent passer à travers un long processus avec des examens médicaux qui sont une véritable atteinte à leur intégrité corporelle et ajoute à leur traumatisme. (…) La plupart du temps le tout prend fin sans que l’accusé soit condamné et qu’il n’y ait eu de justice.

Dans ce contexte les femmes ne parlent pas des viols ou des harcèlements sexuels qu’elles ont subis de la part d’un proche ou d’un membre de la famille. Devant l’absence d’institutions gouvernementales ou de lois qui les protègent réellement, elles continuent de vivre avec leur abuseur. À Gaza par exemple, il existe deux refuges pour femmes battues et abusées. L’un est sous l’autorité du gouvernement l’autre appartient à une ONG. Ni l’un ni l’autre n’offre de vraies solutions. Selon les témoignages recueillis auprès de femmes ayant fréquenté les deux, la direction de celui propriété de l’ONG a une approche traditionnelle dans sa conduite d’aide comme par exemple avoir recours à des médiations masculines et à des interventions tribales. Dans l’autre c’est encore pire ; les femmes sont couvertes de honte et blâmées pour ce qui leur arrive. Les intervenants.es brandissent la vieille idéologie conservatrice qui soumet les femmes à la violence. Au lieu d’y trouver un refuge et la protection, les femmes se voient obligées de négocier avec le patriarcat.

Un nouveau champ de bataille : les médias sociaux

Les structures patriarcales et les normes sociales palestiniennes ne font pas que normaliser la violence contre les femmes, elles les empêchent de chercher justice. Cela se passe avec la complicité des institutions officielles qui renforcent ainsi la reproduction de la violence. Les trous dans les lois permettent aux abuseurs de s’en tirer sans peine ou de ne recevoir que de légères sentences. En fait, tout le système est conçu pour les protéger.

Les femmes ont perdu confiance dans ce système et questionnent constamment les institutions sur leur capacité à leur offrir sécurité et protection. En conséquence, elles ont été poussées dans leur réflexion à chercher des moyens de rendre leurs préoccupations publiques. Elles ont donc utilisé les réseaux sociaux comme Instagram, Twitter et Facebook en espérant que cela leur apporterait une certaine protection.

Par exemple, si ses vidéos et conversations n’avaient pas fuit sur les réseaux sociaux, ce qui est arrivé à Israa Ghrayeb serait resté sans écho. Mais ces fuites ont déclenché une vaste campagne sous le #JusticeForIsraa pour demander justice et une enquête. Autrement, elle n’aurait été qu’une autre victime non reconnue, un simple numéro.

De même pour Madeline Jarab’a ; n’eut été de l’engagement personnel de féministes, personne n’aurait su ce qui s’était passé et qu’une petite fille avait été tuée. À cause des pressions publiques de la part des féministes, son père a été arrêté mais libéré plus tard. Une disposition de la loi permet à un membre de la famille de pardonner à son abuseur et dans ce cas c’était son propre père.

En août 2020, deux jeunes femmes de Gaza ont dénoncé sur Facebook les abus physiques qu’elles subissaient dans leurs familles. Les incidents étaient survenus à divers moments. Cette audace sans précédent défie toute les règles et les restrictions sociales imposées aux femmes quant à la violence dont elles sont victimes. Cela doit rester une affaire privée. Alia Yassin, une de ces deux jeunes filles s’est réfugiée au refuge gouvernemental en août 2020. Elle m’a raconté : « Durant la première semaine, les intervenantes ont été gentilles avec moi. Mais durant la deuxième les choses se sont gâtées. On a tenté de me retirer mon téléphone, fait des pressions pour que je retourne à la maison avec ma famille abusive. J’étais comme en prison ; ce n’était pas un endroit sûr et protecteur ». Elle s’est finalement organisée pour partir en Égypte.

Un mois plus tard, le 17 septembre 2020, une autre jeune fille a utilisé Facebook et Instagram pour parler du harcèlement sexuel qu’elle subissait de la part de son père et d’autres membres de sa famille. Ce que les familles redoutent le plus c’est que ces situations deviennent publiques et entachent leur réputation.

Parce qu’il n’y a pas de prise en charge publique de ces situations, de plus en plus de groupes féministes palestiniens émergent sur les réseaux sociaux où ils donnent des informations sur le féminisme et les droits des femmes. Ils rendent publics les crimes commis contre les femmes et développent des réseaux. Ils déclenchent aussi des campagnes comme #MeTooGaza. À cause de l’anonymat qu’offre les réseaux sociaux, ils peuvent s’attaquer au harcèlement sexuel avec une relative sécurité et une certaine protection dans leur société conservatrice. Cela permet au moins aux femmes de partager leurs histoires et de se soutenir mutuellement. Les femmes peuvent aussi y découvrir de nouvelles formes de soutien ce qui est impossible en dehors du NET.

Les réseaux sociaux permettent aussi aux groupes de communiquer directement les uns avec les autres et de créer des systèmes de support en ligne qui brisent la solitude des survivantes et des victimes de crimes sexuels. Elles comprennent qu’elles ne sont pas seules dans leur lutte. Mais cette pratique a provoqué des réactions à rebours : les menaces misogynes ont surgi tout comme le cyber harcèlement et le chantage. Il en est résulté un débat sur les tactiques à employer pour contrer ces attaques et assurer la sécurité des membres de ces groupes.

Combattre le patriarcat et la colonisation

Si on compare la situation en Palestine et ailleurs dans le reste du monde arabe à celle que la loi d’Arabie Saoudite qui impose aux femmes d’être « protégées » par un homme (de leur famille), on pourrait penser que ça n’existe pas. Ce serait une erreur. En Palestine il y a une règle informelle de gardiennage masculin qui est soutenue et renforcée par la société et les institutions. Même si la loi fondamentale du pays stipule le contraire. Ainsi, les femmes ne peuvent souvent pas étudier à l’université, travailler, faire une balade, visiter une amie, choisir leur partenaire ou voyager sans l’approbation de ce gardien.

Ainsi, des femmes toutes majeures, ont été refoulées au poste frontière de Rafa, à Gaza lorsque les douaniers leur ont demandé d’appeler « leur gardien » pour avoir son approbation pour ce voyage. Le 14 février 2021, la Haute cour de la Sharia (loi islamique. N.d.t.) a émis une circulaire empêchant les femmes célibataires de tout âge de voyager sans le consentement de leur gardien. Sous la pression publique et des campagnes d’opposition, cette cour a déclaré avoir entrepris une révision de sa circulaire. Ceci dit, malgré une révision, informellement, les femmes vont encore devoir requérir l’approbation de leur gardien ou prendre le risque d’être obligées de retourner à GAZA. On les aura privées de leur voyage.

Les normes conservatrices qui prévalent dans le monde arabe sont une source intarissable de problèmes auxquels doivent faire face les groupes féministes palestiniens. Ces enjeux ne leur sont donc pas spécifiques. Ainsi, on ne peut comprendre l’oppression que subissent les Palestiniennes sans l’analyser dans le contexte de la violence structurelle attachée à l’occupation israélienne. On ne peut séparer les violences que subissent les Palestiniennes tous les jours de celles subies par la société tout entière.
Les politiques israéliennes qui permettent l’appropriation des terres et des corps palestiniens depuis des décennies, incluent la violence contre les femmes. La dureté politique et économique qu’apporte l’occupation, joue un rôle de renforcement de la violence dans la société palestinienne. Par exemple, les Palestiniennes qui détiennent la citoyenneté israélienne sont sujettes à des formes différentes de violence. Les institutions israéliennes renforcent délibérément les liens patriarcaux en renvoyant les femmes à la violence de leur milieu sous prétexte que c’est spécifique aux communautés arabes. À Gaza, les femmes ont très peu de contrôle sur leurs vies. Elles vivent sous le blocus israélien et égyptien. C’est l’occupation qui lie toutes ces situations.

Les militantes féministes luttent à la fois contre le patriarcat dans la société palestinienne et contre les politiques colonialistes. Elles risquent ainsi d’être arrêtées et torturées dans les prisons israéliennes. Elles sont recherchées et humiliées aux points de contrôle, surveillées, leur liberté de mouvements leur est retirée, elles sont assiégées, subissent du chantage, on les empêche d’avoir accès aux soins médicaux et on leur nie même le droit à l’auto détermination. Mais la jeune génération de féministes rejette le discours qui veut que la priorité soit donnée à la libération nationale dans la lutte à mener et donc que celle qui en découle pour la lutte féministe, soit mise en attente. Elle plaide plutôt pour que ces ceux combats soient menés en même temps, main dans la main.

Devenir un mouvement

La liste des enjeux auxquels font face les féministes et celles qui luttent pour défendre les droits des femmes en Palestine, est bien longue. Elles sont dans une position difficile, partagées qu’elles sont entre le patriarcat dominant dans leur société et l’occupation étrangère. Même si les problèmes d’injustice et d’oppression poussent à la construction d’un mouvement social, la réalité impose des limites à leurs capacités d’engager une lutte politique. En plus, la division géographique (entre la Cisjordanie et Gaza. N.d.t.) présente un grand obstacle pour le développement de ce mouvement féministe.
Les possibilités de mobilisation et d’organisation sont aussi gravement affectées par le manque de ressources et d’infrastructures. La démarche est d’autant plus lente. D’autres facteurs négatifs sont aussi à l’œuvre comme la frustration, le découragement, les attaques persistantes de la part des conservateurs.trices et la menace de devoir s’organiser sous une bannière politique avec tous les dommages que cela entrainerait. Ces dynamiques à l’œuvre fragilisent toute tentative des féministes palestiniennes de lancer une campagne féministe de quelque sorte que ce soit.

Au cours des dernières années, il y a eu une dépense d’énergie incroyable pour bâtir ce mouvement. Les changements dans les discours locaux et la demande des groupes féministes pour sortir du statu quo (rendraient la conjoncture plus favorable). Mais ce qui est devant nous en ce moment à titre de féministe, est une scène, pas un mouvement. Si Tal’at a créé un moment dynamique, reste à voir s’il persistera et établira une continuité.

Mais les dernières énergies investies et la manière par laquelle les féministes s’y accrochent, sont la preuve qu’il y a une demande pour du changement, un vrai désir de justice entre les genres et de libération. Pour construire ce mouvement maintenant et pour l’avenir, les féministes doivent redéfinir les paramètres politiques, exiger que leur présence soit rendue publique plutôt que confinée aux événements d’urgence nationale. Nous devons repenser l’organisation et créer de nouveaux modèles ajustés au contexte socio-politique et culturel en Palestine. Cela nous permettra de conceptualiser une vision plus large de notre libération nationale.

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