Édition du 19 mai 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Syndicalisme

L'épuisement comme norme

Constats de l’enquête sur la qualité de vie au travail du corps professoral de l’UQAM. Bulletin de liaison du Syndicat des professeurs et professeures de l’Université du Québec à Montréal. Numéro 310.

Les mythes et les fantasmes sur la tour d’ivoire le camouflent, l’ambition et la volonté de savoir qui animent les universitaires portent à l’ignorer, mais la vie quotidienne d’un grand nombre d’entre eux le dévoile : l’université contemporaine a le triste privilège d’être devenue un des plus malsains lieux de travail du point de vue de la santé psychologique. Enquête après enquête, des données effarantes signalent les « victoires » remportées par les universités dans la course à l’insatisfaction structurelle, à l’épuisement professionnel, à la détresse psychologique et même aux idéations suicidaires. Il n’y a guère que les secteurs des services sociaux et de la santé pour nous concurrencer dans ces olympiades de l’épuisement institutionnalisé.

Ainsi, 67 % des universitaires britanniques estiment travailler trop, et 51 % jugent que leur travail a un impact négatif sur leur santé mentale1. Une autre enquête a dévoilé que la moitié d’entre eux a souffert de dépression, d’anxiété et de problèmes de santé mentale, « un des taux les plus élevés, tous secteurs confondus2 ». Les professeur·es des universités australiennes, de leur côté, ont un taux de mauvaise santé mentale trois fois plus élevé que le reste de la population (43 % contre 12 %)3 et les résultats d’une enquête sur les universités canadiennes rejoignaient les conclusions l’étude précédente « Canadian academics appear to have a higher incidence or high levels of stress than other white-collar workers4 ». Un portrait très récemment publié de la culture de recherche5 confirme que la surcharge de travail et les longues semaines de travail sont vues comme « partie prenante » de la vie de chercheur·es (31 % déclarant travailler plus de 50 heures par semaine) et que 70 % des répondant·es ressentent quotidiennement du stress au travail6. Pas moins de 78 % des chercheur·es étaient d’accord avec l’énoncé « le degré élevé de compétition a engendré des conditions de recherche agressives ». On pourrait multiplier à l’envi les déprimantes données, examiner les variations entre les méthodes, les universités ou les pays, retracer les phases dans la lente dégradation des conditions de travail dans les universités, depuis les années 1980 et surtout 1990, suite aux coupes austéritaires et aux méthodes de la « Nouvelle gestion publique ». Mais la convergence des études est nette : il y a quelque chose de pourri au royaume du savoir...

Le portrait n’est guère plus reluisant si l’on regarde du côté des étudiant·es, et une triade d’études ayant en partie ou en totalité touché à la situation de l’UQAM montre que cette dernière n’est pas plus distincte à cet égard que les autres universités québécoises. Une enquête de l’Union étudiante du Québec7, publiée en novembre 2019, montrait que 58 % des étudiant·es avaient un niveau élevé de détresse psychologique, que 47 % avaient des symptômes dépressifs moyens ou sévères et que 9 % avaient eu des idéations suicidaires dans les douze mois précédents. À quelques variables près, la situation de détresse psychologique est tout aussi grave du côté des employé·es de soutien du secteur universitaire, d’après l’étude dirigée par notre collègue Julie Cloutier, du Département d’organisation et ressources humaines (voir article ci-contre). Les données qui concernent plus spécifiquement les membres du SPUQ sont tout aussi inquiétantes, comme le montre le résumé de l’enquête menée par l’équipe de quatre autres collègues du même département, Henriette Bilodeau, Geneviève Hervieux, Angelo Soares et Pascale Denis (article central du présent dossier). Cette triade d’études confirme une fois de plus que chez les étudiant·es, les employé·es de soutien et les professeur·es, les taux de détresse psychologique élevée, d’épuisement professionnel et d’idéations suicidaires sont nettement plus élevés que dans la population québécoise. Notons en passant que cette concordance s’établit par-delà les différences structurelles dans l’autonomie par rapport au travail ou aux études. Car, si les employé·es de soutien peuvent estimer, à 31,9 %, ne pas avoir assez de liberté pour décider comment accomplir leur travail, les professeur·es disposent au contraire d’une très grande liberté à cet égard8. Une étude récente des universitaires britanniques, qui examinait sept facteurs ayant un impact sur le stress lié au travail (attentes, contrôle, soutien administratif, soutien des pairs, interrelations, rôle et changement), soulevait une inquiétude à ce sujet précis. Bien que le degré de contrôle sur le travail était le seul de ces six facteurs n’étant pas rangé dans la pire catégorie (« qui exige une amélioration urgente »), il y avait néanmoins une nette chute, au cours de la période de l’enquête : en 2008, 85 % des répondant·es estimaient avoir un bon contrôle sur leur travail, ce chiffre était descendu à 70 % en 2012 puis à 55 % en 2014. Pour reprendre l’analyse d’une des commentatrices de cette étude : « dans le monde universitaire, il allait de soi que les attentes élevées étaient compensées par un grand contrôle sur le temps de travail et une grande autonomie dans la manière de l’accomplir, ce qui atténuait le stress. L’enquête montre que les universitaires ont désormais moins de choix quand vient le temps de décider comment travailler, moins de choix quant à la vitesse d’exécution de leur travail, moins d’autonomie en général9 ».

La dégradation marquée de la santé psychologique de l’ensemble des membres de la communauté universitaire devrait interpeller les dirigeants d’établissement et les responsables gouvernementaux, mais aussi, au premier chef, les syndicats et associations étudiantes. Les effets négatifs de cette situation sont nombreux et marqués : carrières entravées ou brisées, souffrances qui se répercutent sur la famille, les ami·es, les collègues, coûts notables et en croissance constante des congés de maladie et de la consommation de médicaments, etc. Dans le contexte de révision de la Politique no 42 sur le harcèlement psychologique, il n’est pas inutile de souligner que l’intensification des conflits et leur détérioration est une autre conséquence significative : l’étude What Researchers Think About the Culture They Work In indique que 43 % des répondant·es ont vécu des épisodes de harcèlement et que 61 % en ont été témoin. Notons que les femmes et les personnes racisées sont plus particulièrement touchées par ces phénomènes.

Ceci sans oublier les conséquences sur le fonctionnement même de l’université, sur le développement du savoir. Quand un acteur ayant joué un rôle aussi fondamental dans l’émergence et le triomphe de la « Nouvelle gestion publique » et de ses pratiques managériales de « gouvernance » et de redditions de compte que la Rand Corporation en vient à s’interroger sur les conséquences de ses idées sur la santé mentale dans l’univers de la recherche, au point de souligner que cela « peut influencer la productivité de la recherche10 », il est grand temps de réagir. Les professeur·es n’ont pas à devenir des stakhanovistes prêts à ruiner leur santé pour être des « héros du travail ». L’épuisement n’a pas à devenir la norme.

Comment s’attaquer à cette détérioration des conditions de travail, à la généralisation tranquille de la détresse psychologique élevée et, plus généralement, à la transformation des professeur·es en bourreaux volontaires et enthousiastes d’eux-mêmes, fier·es de déclarer ne plus avoir de vie hors du travail ? Quelques pistes de solution ont été esquissées, ici et là, dans les recherches ou proposées par les diverses boîtes de consultation (qui ont intérêt à mousser leurs services). Nombre de ces propositions visent à aider les professeur·es (comme les étudiant·es, chargé·es de cours ou employé·es de soutien) à développer une meilleure « hygiène » de travail, à mieux « gérer » leur stress, etc. On offre ainsi des ateliers de yoga, de méditation, des groupes d’entraide, des formations sur la santé mentale ou encore des services de consultation. Ces mesures peuvent certes avoir leur utilité, mais elles tendent à être d’ordre strictement individuel, postulant implicitement qu’il faut apprendre à vivre plus sereinement avec les exigences malsaines du milieu de travail ou d’études. Ce n’est évidemment pas la perspective qui est celle du SPUQ, laquelle cherche à examiner les causes structurelles du problème et à proposer des solutions d’ordre collectif, entre autres par le biais de la convention collective. Les répondant·es à l’enquête What Researchers Think ont d’ailleurs très majoritairement estimé qu’il appartient aux institutions de recherche et aux organismes subventionnaires plus qu’aux individus d’assumer la responsabilité de changer la culture de recherche11.

De telles démarches ne vont pas de soi, car elles vont à contre-courant de l’intensification généralisée de la compétition, de la reddition de comptes et de la quantophrénie des dernières décennies, et impliquent de nombreux acteurs hors de l’UQAM : gouvernement, organismes subventionnaires, directions d’établissement, ainsi que les autres syndicats. Mais, tout d’abord, cela est un défi local : il nous appartient à nous, comme corps professoral, de prendre acte du constat affligeant que les études présentées dans ce numéro accomplissent, et d’élaborer une réflexion collective visant à améliorer nos conditions de travail. Nous ne devons pas accepter comme un fait de nature ou comme un incontournable aspect de l’université contemporaine la détresse psychologique généralisée. Nous ne devons pas accepter que le spectre du suicide soit une conséquence parmi d’autres de la culture de la recherche. C’est le rôle du SPUQ, aussi bien comme défenseur des conditions de travail que comme acteur institutionnel de la cogestion universitaire, d’élaborer les raisons de ce refus et d’imaginer une autre manière de concevoir l’université.

Pour lire les études de ce bulletin cliquez sur l’icône


Notes

1. Jack Grove, "THE University workplace survey 2016 : results and analysis", Times Higher Education, 4 février 2016.

2. Jack Grove, "Half UK Academics suffer stresslinked mental health problems", Times Higher Education, 6 juillet 2018.

3. Winefield, A. H., Gillespie, N., Stough, C., Dua, J., Hapuarachchi, J., & Boyd, C. (2003). Occupational stress in Australian university staff : Results from a national survey. International Journal of Stress Management, 10(1), 51–63

4. Catano et al, 2010.

5. Wellcome Trust, What Researchers Think About the Culture They Work In, Londres, Wellcome Trust/Shift Learning, janvier 2020. Voir à ce sujet Ian Sample, "Researchers facing schocking levels of stress, study reveals", Guardian, 15 janvier 2020 et Anton Muscatelli, "Universities must overhaul the toxic working culture for academic researchers", Guardian, 15 janvier 2020.

6. Avec une moyenne de 4,9 sur une échelle de 7, ce dernier chiffre correspondant à la réponse « extrêmement stressé ».

7. Jessica Bérard, Jean Bouchard et Vincent Roberge, Sous ta façade. Enquête panquébécoise sur la santé psychologique étudiante, Montréal, Union étudiante du Québec, novembre 2019.

8. Anna McKie, « UK Academia ‘increasingly unsafe’ working environment", Guardian, 9 janvier 2020.

9. Siobhan Wray, citée par Anna McKie, op. cit., notre traduction.

10. Susan Guthrie, Catherine A. Lichten, Joanna von Belle, Sarah Ball, Anna Knack et Joanna Hofman, Undestanding Mental Health in the Research Environment. A Rapid Evidence Assesment, Cambridge, Rand Europe, 2017.

11. Dans le cas des « institutions de recherche », dont au premier chef les universités, les répondant.es estimaient leur responsabilité élevée (91 %) ou moyenne (9 %), pour les organismes subventionnaires les chiffres étaient de 72 % pour la responsabilité élevée et de 24 % pour la responsabilité moyenne, mais de 29 % seulement de responsabilité élevée pour les individus (et 50 % de responsabilité moyenne) : Wellcome Trust, What Researchers Think About the Culture They Work In, op. cit., p. 46.

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