Édition du 22 novembre 2022

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Asie/Proche-Orient

Le "péril jaune", nouvelle version

La présidence américaine et beaucoup de gouvernements européens s’inquiètent de la montée en puissance de la Chine. Ils y voient une "menace pour la démocratie et la liberté". La nouvelle Chine prend à leurs yeux la relève de la défunte URSS comme ennemi principal.

Ils ont de quoi être nerveux, en effet. L’expansionnisme commercial et économique chinois s’étend maintenant à une bonne partie de la planète, en Asie, en Afrique, en Europe et même en Amérique du Nord. On s’indigne des tactiques de commerce jugées déloyales par les firmes chinoises dont les produits rejoignent notre vie quotidienne, surtout dans le secteur informatique. On pense en particulier à l’espionnage industriel et technologique que les Chinois en effet ne se privent pas d’utiliser.

L’augmentation de la puissance militaire chinoise aussi fait peur. L’armée de Beijing est déjà la plus forte au monde en termes d’effectifs ; il semble qu’elle rejoindra et même dépassera l’armée américaine sur le plan technologique dans quelques années si les choses continuent à ce rythme. La conséquence : désormais Beijing ne se gêne plus pour utiliser le chantage militaire afin d’appuyer ses revendications, surtout en ce qui regarde Taiwan. Toutefois, difficile de faire la part du bluff et des véritables intentions des dirigeants chinois dans ce dernier dossier. Les déboires russes en Ukraine doivent les faire réfléchir et les inciter à la prudence.

Il y a quelque chose d’ironique à observer l’attitude de plusieurs classes politiques occidentales vis-à-vis de l’expansionnisme chinois. Il suffit de se référer au colonialisme dont certaines d’entre elles ont fait preuve pendant plus d’un siècle (de 1842 à 1943) à l’endroit de ce pays. Il faut penser à l’odieux régime des "concessions internationales" (que les Chinois et Chinoises appelaient à juste titre "les traités inégaux") imposé à partir de 1842 (la cession de Hong-Kong à la Grande-Bretagne suite à la guerre de l’opium) au régime impérial chinois, lequel devait s’effondrer en 1911 suite à ces intrusions et à des soulèvements populaires ; ces invasions occidentales ont été réalisées avec une bonne conscience teintée de mépris pour la population chinoise.

À l’exception de Hong-Kong (qui eut dès le début le statut de colonie), certaines puissances occidentales voulaient obtenir des avantages démesurés (en particulier commerciaux) pour leurs ressortissants dans plusieurs villes ; celles-ci demeuraient en principe sous souveraineté chinoise, mais elles étaient administrées par un conseil municipal sous étroite surveillance du consul étranger. On ne parle même pas de la répression des révoltes populaires contre ce régime très injuste et de ses effets sociaux délétères, non seulement dans les villes affectées mais aussi dans les campagnes environnantes. Des troupes occidentales participèrent parfois à ces opérations d’écrasement.

Neuf grandes puissances se sont "partagé" plusieurs villes du pays : la Grande-Bretagne, le Japon, la France, l’Italie, l’Allemagne, la Russie, même la petite Belgique et brièvement, les États-Unis.

Ce système entraîna d’énormes problèmes pour la population urbaine et par contrecoup, pour la paysannerie des alentours qui dépendait des marchés urbains pour écouler ses produits. La souveraineté chinoise sortit très amochée de ce régime semi-colonial.

L’occupation japonaise de 1941 mit un terme à leur existence ; le régime de Vichy rétrocéda ses concessions au gouvernement chinois en 1943, et en 1945 des accords bilatéraux entérinèrent la disparition en droit et en fait de ces concessions. Ce n’est qu’en 1949 à la suite de la victoire des troupes communistes de Mao Zedong que les derniers étrangers quittèrent la Chine (sauf les Britanniques à Hong-Kong et les Portugais à Macao). Celle-ci mit plusieurs années à se remettre de la présence forcée des colonialistes occidentaux, d’autant que les anciennes puissances coloniales en boycottaient le nouveau régime, vu leur anticommunisme viscéral. L’accession du pays au rang de puissance nucléaire en octobre1964 ne fit qu’aggraver cette anxiété.
Même si l’URSS fut regardée comme l’ennemi prioritaire à abattre d’environ1950 à 1991, les autorités occidentales, surtout en Europe de l’Ouest s’inquiétèrent de l’influence de la pensée maoïste auprès d’une partie de la jeunesse étudiante et de militants syndicaux à la fin des années 1960 et au commencement des années 1970.
L’effondrement du régime soviétique en octobre 1991 remit la Chine à l’avant-plan des préoccupations occidentales.

C’est que la direction chinoise, après la mort de Mao en 1976 avait entamé des réformes économiques axées sur "l’économie socialiste de marché" (projet formulé en 1979), présentée comme une condition de la réalisation de l’égalité sociale. C’était le version chinoise du : "Enrichissez-vous". C’est le principal apport du nouveau président, Deng Xiaoping. Il fallait ouvrir l’économie sur le monde et implicitement, accepter les règles du jeu commercial international, ce qui contrastait avec l’autarcie et l’austérité maoïstes. La Chine connut alors une expansion économique substantielle, même si ses bénéfices furent très inégalement répartis (en dépit de l’idéologie communiste officielle du régime en place). Cet effet se fit surtout sentir de 1990 à 2000 ; en 2010, la Chine était devenue la seconde puissance économique mondiale et elle investissait beaucoup à l’étranger.

Cette évolution ne pouvait se produire qu’en empruntant des tactiques commerciales appropriées : espionnage industriel et méthodes économiques agressives. Mais en agissant ainsi, les classes politique et néo-capitalistes chinoises ne faisaient rien d’autre que de retourner à leur avantage les règles d’un jeu dont leur pays avait été si longtemps victime. Elles les ont retournées contre les anciens envahisseurs.
Au moins, la Chine ne tente pas de les occuper ni de leur imposer à domicile des traités inégaux. Il n’existe aucune concession chinoise à Los Angeles, San Francisco, Londres ou Berlin...

Jean-François Delisle

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