Édition du 22 novembre 2022

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Racisme

Entretien.

« La culture allemande d'accueil des réfugiés ne sera pas remise en cause »

17 janvier 2016 | tiré de Mediapart.fr

Deux semaines après les agressions sexuelles à Cologne le soir du Nouvel An, retour avec la journaliste et essayiste allemande Carolin Emcke sur ces événements qui ont bouleversé le pays.
Les nombreuses agressions sexuelles à la gare de Cologne, le soir du Nouvel An, ont suscité une immense émotion en Allemagne. Des immigrés ou des réfugiés étant soupçonnés d’être à l’origine des faits, l’extrême droite et les franges les plus conservatrices de la société en font la preuve de la validité de leurs thèses anti-étrangers. Dans un pays qui a accueilli l’an dernier 1,1 million de réfugiés, le débat sur leur accueil est relancé. Journaliste connue pour ses reportages sur les terrains de guerre dans les grands hebdomadaires Der Spiegel et Die Zeit, éditorialiste au quotidien Süddeutsche Zeitung, philosophe et écrivaine engagée, Carolin Emcke a accepté pour Mediapart de commenter les événements de Cologne — ce qu’elle n’a pas encore fait publiquement dans son pays.

Que vous inspirent les événements de la gare de Cologne —réitérés dans d’autres villes — qui ont choqué l’Allemagne tout entière ? Qu’en dire, au-delà de l’émotion et de l’indignation légitime ?

Il est incroyablement difficile de parler des événements de Cologne, car personne ne peut dire précisément, et avec certitude, ce qui s’est passé. Le débat public est actuellement marqué par la méfiance réciproque et une herméneutique du soupçon, si bien que chacun reproche à l’autre de le rabaisser ou de le diaboliser. Nous avons donc d’abord besoin d’avoir toutes les informations nécessaires, avant que le climat ne s’aggrave encore.

La gravité de ce qui s’est passé à Cologne réside, d’abord et avant tout, dans la violence sexuelle contre les femmes. Les agressions perpétrées par une foule qui harcèle, qui coince, qui attaque des femmes, les blesse et les menace dans leur sphère intime, sont effrayantes. Ce que les victimes décrivent me fait penser à la « meute de chasse » décrite par Elias Canetti, une masse presque organique qui court après sa victime, l’encercle et l’abat en groupe. La violence sexuelle est partout, et avant tout — ce qui est souvent nié — dans les foyers, perpétrée par le mari, l’ami, le compagnon.

Mais les événements de Cologne sont d’une nature différente, parce qu’il s’agit de groupes entiers d’agresseurs, qui agissent en tant que groupes — avec aussi, le but de dévaliser leurs victimes —, harcèlent et maltraitent des femmes sur une place publique, en présence de la police. Le sentiment d’impuissance que ressentent toutes les victimes de violence sexuelle, est comme démultiplié. Quand la police ne fait rien, et ne peut rien faire parce qu’elle est incompétente, en sous-effectif, ou débordée, cela devient un véritable cauchemar

La police de Cologne a d’abord évité d’ébruiter les faits, au point que son directeur a été limogé. Des médias ont tardé à évoquer ces agressions. Comment expliquer ces ratés de la police ? Comment expliquer cette gêne de certains médias, qui n’a fait qu’alimenter les théories des complotistes ou de l’extrême droite ?

La police n’a pas caché les faits pour protéger les réfugiés. Elle a passé la réalité sous silence pour masquer son propre fiasco. De toute évidence, la direction de la police de Cologne a complètement échoué à bien évaluer la situation sur place en cette nuit du Nouvel An. Elle n’avait pas assez de personnel sur le terrain. Et elle a essayé après coup de minimiser la situation et ces délits catastrophiques. La presse conservatrice tente de suggérer que la police a eu des préventions à cause des réfugiés, mais en réalité la police a surtout pensé à elle-même !

Il y a tout d’abord eu peu d’informations sur l’origine supposée des agresseurs de Cologne car il fallait d’abord que l’enquête ait lieu. Nous disposions des descriptions de nombreux témoins qui ont parlé d’« hommes provenant du nord de l’Afrique » et cela donnait une indication. Mais en l’absence d’identifications formelles, personne ne pouvait dire s’il s’agissait d’Allemands d’origine marocaine ou algérienne, ou bien de réfugiés, demandeurs d’asile ou déboutés sans titre de séjour. Évidemment, les populistes de droite ont utilisé cette incertitude. Ils n’ont bientôt plus parlé des victimes pour ne discuter que de leurs agresseurs. Ils ont ainsi, à nouveau, fait de ces femmes violentées un objet. Et ils ont exploité ce délai nécessaire à l’établissement des faits pour dénoncer une volonté supposée de cacher ou de travestir la réalité.

Ces événements ont été suivis de manifestations racistes et de démonstration de force du mouvement xénophobe Pegida. Les sites web des médias, des groupes de discussion sur Facebook ont littéralement été pris d’assaut par l’extrême droite. Ces réactions vous effraient-elles ? L’hostilité vis-à-vis des réfugiés ne risque-t-elle pas de grossir ?

Si. C’est terrible : dans ces événements, le fantasme raciste des droites extrêmes croise l’expérience réelle des femmes agressées. Mais justement, il est important d’analyser les deux phénomènes en même temps. D’un côté se déploient toutes les stratégies et toutes les catégories habituelles de la pensée conservatrice : l’assignation raciste, les fantasmes xénophobes dont usent toujours les populistes, leur imaginaire stéréotypé où se côtoient « les hommes arabes », « l’homme noir », « le juif » comme danger ou « nos femmes » menacées. Ils propagent un récit de la peur, parlent de « zones de non-droit », invoquent la menace d’un submersion de l’État de droit par les islamistes. Et en même temps, on doit regarder ce qui s’est passé à Cologne. D’où vient la violence sexuelle ? Quelles sont les circonstances idéologiques, médiatiques, sociales, qui la rendent possible, ou la facilitent ? Cela implique d’analyser sa propre culture, mais aussi celle d’autres milieux, d’autres contextes, qui facilitent les mauvais traitements et les humiliations envers les femmes.

Actuellement, on passe au second plan le fait que Pegida ou l’AFD [Alternative für Deutschland, mouvement europhobe et anti-immigrés, ndlr] sont des organisations dont l’idéologie est expressément anti-féministe et homophobe. Ils forment, avec d’autres groupes, une alliance clairement réactionnaire et chrétienne fondamentaliste, qui s’en prend de façon massive et explicite aux positions défendues par les féministes et les mouvements progressistes. En réalité, ils n’ont rien à faire des femmes agressées de Cologne. La seule chose qui leur importe est d’être le réceptacle des ressentiments et de la haine à l’égard des réfugiés.

Mais heureusement, il y a aussi des mouvements qui ripostent de façon positive. Sur twitter, le hashtag #ausnahmlos (« sans exception ») s’est élevé contre une lecture raciste et l’instrumentalisation des événements de Cologne, a fait des propositions concrètes pour combattre partout la violence sexuelle et le sexisme. Et il y a beaucoup de médias qui écoutent ce que les réfugiés eux-mêmes ont à dire et leur permettent d’exprimer leur dégoût face à cette violence, leur peur que tous les réfugiés ne soient stigmatisés à cause de ces agressions.

Désormais, comment garder la tête froide ? Comment faire en sorte que la peur ou le rejet ne s’imposent pas ?

C’est évidemment la grande question. Ce doit être le travail patient et quotidien de tous, pas seulement des intellectuels ou des gens de médias, mais dans chaque conversation, dans la rue, au travail, dans chaque rencontre, en restant toujours calme. Il faut aussi être capable d’interroger de façon autocritique les contradictions de notre propre pensée. Sommes-nous assez inclusifs ? Avons-nous les bons arguments ? Il faut absolument que nous parvenions à faire la différence entre la réflexion critique, l’ouverture d’esprit (y compris pour les soucis et les difficultés), la peur irréaliste et démesurée, la phobie et la haine xénophobe.

Le plus important désormais est de s’attaquer à toutes ces questions politiques qui reviennent sur le devant de la scène avec la question des réfugiés, mais qui lui préexistaient : la politique du logement, l’enjeu d’un logement accessible pour tous, l’éducation et l’enjeu de la mobilité sociale. Il faut aussi tirer les leçons des erreurs de la politique d’immigration française. Les instruments et les stratégies de la mobilité sociale et de la justice sociale doivent être renforcés. Nous avons besoin d’investissements dans la construction de logements et dans les écoles socialement mixtes, pour favoriser l’égalité des chances. Non pas parce que cela serait pertinent pour les seuls réfugiés, mais parce que c’est pertinent pour tout le monde.

L’Allemagne, du moins une partie de l’Allemagne, s’est extraordinairement mobilisée ces derniers mois, ces dernières années pour l’accueil des réfugiés. Cette mobilisation peut-elle faiblir après Cologne ?

Je suis confiante, parce que beaucoup de gens s’engagent pour venir en aide aux réfugiés : jeunes ou vieux, plus ou moins diplômés, plus ou moins bourgeois. Ils vivent des expériences concrètes avec les réfugiés. La xénophobie prospère surtout là où il n’y a pas d’étrangers. Plus il y a de contacts, plus il y a d’expérience de l’autre, et plus on devient capable de faire la différence entre la majorité des réfugiés et des groupes ou des personnes qui s’avèrent effectivement poser problème ou être des criminels. Donc je ne crois pas que la culture de l’accueil allemande soit remise en cause.

Aujourd’hui, beaucoup de ceux qui aident voient leur pays pour la première fois d’une autre façon. Ils font l’expérience des autorités et de la bureaucratie du point de vue des réfugiés. Beaucoup sont écœurés de la lenteur et de l’inefficacité de l’administration. Depuis un an, la phrase que j’ai le plus entendue est « Que pouvons-nous faire ? » « Nous devons faire plus ». La volonté d’aider des gens n’a pas diminué, elle a augmenté. Justement parce que ceux qui s’engagent ont compris combien elle était nécessaire. Les événements de Cologne montrent eux aussi l’incurie des autorités, puisque la police a été incapable de protéger les femmes.

Comment jugez-vous la réaction du gouvernement allemand, et d’Angela Merkel en particulier ?

Cela aurait beaucoup aidé s’il y avait eu plus de solidarité en Europe avec les réfugiés. Si d’autres pays avaient pris la dimension historique de cette catastrophe humanitaire et appelé à la surmonter ensemble, de façon juste et respectueuse de la dignité humaine. Il a été fatal que toute la charge soit ainsi portée par Merkel et que l’Allemagne soit ainsi, par une ironie de l’histoire, presque isolée en raison de son ouverture au monde et sa solidarité. Le durcissement précipité du droit d’asile décidé ces dernières semaines n’est d’ailleurs certainement qu’une caution à l’aile réactionnaire de la CDU [le parti d’Angela Merkel, ndlr], et un symbole de dureté adressé à l’extérieur.

Pour le reste, on ne mettra pas fin à la crise des réfugiés avec des frontières aux marges de l’Europe ou des bombardements en Syrie. Ce qui me paraît censé, ce sont les efforts internationaux et diplomatiques impliquant l’Iran et l’Arabie saoudite pour parvenir à une solution politique de la guerre en Syrie. Je ne pense pas que la guerre soit un instrument de la paix. Les combats contre le terrorisme en Afghanistan, en Irak et en Libye ont plutôt renforcé le terrorisme, et accéléré la décomposition de ces États.

Pour ce qui est du terrorisme en Europe, on devrait le combattre là où il naît : chez nous. Les islamistes et les fondamentalistes prêchent la pureté religieuse ou ethnique. La réponse à ces fanatiques dogmatiques ne peut être qu’un plaidoyer pour l’hybride, le non-pur, l’hétérogène et dans la forme un appel à la complexité, à la nuance, au doute critique. Exactement ce qu’ils ne supportent pas.

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