Édition du 3 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

La gestion d’Haïti par les Américains et leurs alliés

Début juin courant, Wikileaks a publié conjointement avec les journaux Haïti liberté et The Nation aux Etats-Unis, des courriers du personnel de l’ambassade américaine de Port-au-Prince, dont l’ambassadeur, à leurs supérieurs au Secrétariat d’État à Washington.

Cette ambassade est d’ailleurs la quatrième plus importante de toutes les ambassades américaines dans le monde. Ces documents font peu de révélations, mais bien des confirmations de ce qui a été soupçonné depuis longtemps. Un des journalistes qui les a examiné souligne comment l’ambassade américaine exerce une véritable micro gestion d’Haïti. L’ambassadeur, avec un niveau d’arrogance peu commun, se permet de repousser le président haïtien et son gouvernement, leur disant qu’ils ne savent pas quoi faire, comment s’y prendre, qu’ils ne comprennent pas les intérêts du pays….

*En partant du plus récent au plus ancien, ces documents démontrent que, oui les dernières élections étaient frauduleuses. Premièrement, le Conseil électoral provisoire(CEP) a exclu, sans motif valable et sans explication le parti Fanmi Lavalas(FL) de J.B. Aristide de la course électorale. Il exigeait que le chef du parti fasse une demande officielle signée de sa main et refusait les documents expédiés par fax ! J.B. Aristide était toujours en déportation en Afrique du Sud ! Or, l’Agence canadienne de développement international (ACDI) dirigeait la Mission internationale d’observation des élections jusqu’en 2009. Cette mission avait pour mandat de « soutenir le processus démocratique en appuyant le CEP ». Son mandat a été prolongé à cause du report des élections dans la foulée du tremblement de terre de janvier 2010.

Deuxièmement, l’Union européenne et le Canada ont soutenu l’achat de temps de radio, par exemple, pour soutenir les candidatures venant d’autres partis que la FL avant son retrait de la course. L’ambassadeur américain, M. Merten, s’inquiétait de ce que l’exclusion de FL en fasse un parti martyr dans la population et qu’elle pense que M. Préval manipulait l’élection. Ce qui fut le cas effectivement. La population ne s’est pas laissée duper et moins de 23% des électeurs-trices inscritEs se sont prévaluEs de leur droit de vote. Le plus bas taux de participation de tout l’hémisphère depuis 1945. Les résultats du premier tour donnaient le candidat du gouvernement en place, M. Jude Célestin en tête devant Mme Manigat et M. Martelly en troisième position. Une contestation populaire s’est élevée. La perspective que M. Célestin devienne président pour continuer les politiques du gouvernement sortant en indisposait plusieurs.

Washington et la dite Communauté internationale, voyant les résultats du premier tour contestés, ont commandé une évaluation du vote par l’Organisation des États américains(OÉA) qui a désigné le candidat le plus populaire, (pas nécessairement celui qui avait reçu le plus de votes), Michel Martelly comme adversaire de Mme Manigat qualifiée de néo-duvaliériste. Le Canada a contribué à la pression sur cet organisme, sur le gouvernement haïtien à qui on fait valoir un éventuel retrait des aides, sur le parti au pouvoir et sur son candidat, M. Jude Célestin, deuxième dans la course selon le CEP, pour qu’il se désiste. L’OÉA a produit un rapport disant que M. Martelly était en tête et qu’il passait au second tour contre Mme Manigat. Finalement, le CEP s’est divisé sur le résultat. Seuls quatre des huit membres du conseil ont voté pour. Or, pour que ses décisions soient valides, elles doivent être adoptées à la majorité simple. Cela n’est jamais venu et le deuxième tour s’est malgré tout tenu avec le résultat que l’on sait : le candidat de la droite, de la classe possédante haïtienne et de la dite Communauté internationale, M. Martelly, est maintenant président du pays.

Le Canada a investi six millions de dollars dans ce seul épisode de son aide à Haïti. Ce sont des investissements pour empêcher le peuple haïtien de choisir librement ses dirigeants.

*Au lendemain du terrible tremblement de terre de janvier 2010, la première aide qui s’organise et se pointe aux abords d’Haïti dévasté, ce sont les troupes américaines et canadiennes. Avec un peu d’aide humanitaire mais surtout bien armées. On assiste à une véritable invasion du pays. Ces amis d’Haïti étaient convaincus qu’un soulèvement populaire se produirait et que la première urgence était de la contenir. Le gouvernement canadien a ainsi de beaucoup retardé le départ d’équipes d’aide humanitaire pour donner la priorité à l’armée. Des avions de Médecins sans frontières ont été déroutés par l’armée américaine qui avait pris le contrôle de l’aéroport de Port-au-Prince. Les médias français ont dénoncé à l’époque cette invasion. À eux seuls, le Canada et les États-Unis ont déployé 12,000 soldats. Donc, alors que les populations canadiennes et autres se mobilisaient comme jamais pour soutenir le peuple haïtien en détresse, seules des considérations stratégiques déterminaient nos gouvernements.

*On découvre aussi dans ces documents que le pétrole et la gestion de l’énergie sont des éléments extrêmement importants dans les motivations des nations qui s’ingèrent ainsi dans la vie d’Haïti. Les diverses administrations américaines ont toujours tout fait pour empêcher le développement de ce pays. Ainsi, au cours de son premier mandat, le président Préval avait réussi à négocier un contrat d’achat du pétrole avantageux avec le Venezuela. L’État allait épargner cent millions par année soit 10% de son budget qui devait, selon le contrat, aller à l’électrification d’une plus grande partie du pays à commencer par les quartiers de Port-au-Prince qui étaient toujours sans électricité.

Cuba apportait aussi son aide en fournissant des techniciens et du matériel pour remettre en état des stations à l’arrêt faute de capacité financière à les entretenir. Un des documents publiés par Wikileaks révèle que même l’ambassade américaine reconnaissait, à l’époque, les bienfaits de cet arrangement avec PetroCaribe. Le chargé d’affaires déclare que « c’est une bonne affaire pour le pays où Port-au-Prince, Gonaïves et Cap-Haïtien ont maintenant l’électricité, que les livraisons de pétrole se font régulièrement aux 15 jours, que 3 stations de production fonctionnent à nouveau et que le travail se poursuit ». L’aide de Cuba devait également faire épargner 70 millions de dollars à l’État haïtien.

Tout cela n’est pas du goût des compagnies américaines de pétrole, Chevron, Mobil, Exxon Mobil, et bien sûr de l’ambassade et du gouvernement. L’ambassadrice de l’époque, Mme Janet Sanderson s’est adressée au président Préval et au peuple haïtien pour leur dire qu’ils ne se rendaient pas compte du niveau d’opposition de son gouvernement au Venezuela et réclamait de mettre fin à cette entente.

Le Venezuela avait fait une telle proposition au président Latortue installé au pouvoir par le gouvernement américain en 2004, après le coup d’état contre J.B. Aristide. Comme il avait bien intégré sa mission, il avait repoussé l’offre et demandé au Mexique de se mettre sur les rangs. Ce qui fut fait. Le Mexique a produit un plan appelé « de Puebla ». (L’histoire vient de se répéter au Honduras avec les mêmes résultats).

Et du pétrole, il y en aurait en Haïti, dans le sous-sol….. ! Certains documents (pas ceux de Wikileaks) soutiennent que des explorations exécutées par des compagnies américaines dans les années 50 ont démontré la présence de pétrole en quantité appréciable. Les quelques puits ainsi créés ont été colmatés et réservés pour des temps futurs, quand les ressources du golfe persique s’épuiseraient. Ce pétrole serait une réserve stratégique pour les États-Unis. Dans son plan de développement au début des années 2000, le président Aristide faisait état de cette ressource comme de l’or et autres métaux précieux et entendait voir à leur exploitation en partenariat public-privé. Le gouvernement américain a immédiatement paniqué devant une éventuelle nationalisation de ces richesses comme ce fut le cas ailleurs en Amérique latine.

*Et le renversement du président fut décidé ! Il fut décidé lors de la table ronde que le gouvernement canadien a convoquée en janvier 2003 à Ottawa. Tous les amis d’Haïti y étaient : les États-Unis, la France avec le gouvernement canadien. Treize mois plus tard le président était déporté en Afrique et l’administration du pays était confiée aux Nations Unies.

Alexandra Cyr

Retraitée. Ex-intervenante sociale principalement en milieu hospitalier et psychiatrie. Ex-militante syndicale, (CSN). Ex militante M.L. Actuellement : membre de Q.S., des Amis du Monde diplomatique (groupe de Montréal), animatrice avec Lire et faire lire, participante à l’établissement d’une coop. d’habitation inter-générationnelle dans Rosemont-Petite-Patrie à Montréal. Membre de la Banque d’échange communautaire de services (BECS) à Montréal.

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