Édition du 18 juin 2019

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Afrique

La paix entre l’Érythrée et l’Éthiopie en soins intensifs

Sous l’œil attentif des monarchies du Golfe · La paix signée entre l’Éthiopie et l’Érythrée avait suscité d’immenses espoirs, mais malgré des avancées, elle connaît des ratés. Ce qui inquiète les pays du Golfe de plus en plus impliqués dans la Corne de l’Afrique.

Tiré de Orient XXI.

Le 9 juin prochain, une année se sera écoulée depuis l’accord de paix intervenu entre l’Érythrée et l’Éthiopie. Un anniversaire qui se fête en salle de réanimation. C’est pourtant dans l’exaltation et sans ménager sa peine que le jeune premier ministre éthiopien Abiy Ahmed avait fait campagne l’an dernier pour restaurer la paix : sur le plan intérieur en libérant les détenus politiques, en invitant les forces d’opposition à déposer les armes, dialoguer et mener une action pacifique ; en direction des voisins, en présentant une initiative de paix avec l’Érythrée destinée à mettre fin à deux décennies d’hostilité, marquées par une guerre sanglante (1998-2000). Une guerre qui avait fait des milliers de morts des deux côtés.

L’Érythrée posait jusqu’alors des conditions préalables à toute paix, non négociables : mise en œuvre de la décision relative au tracé des frontières adoptée en avril 2002, restitution de la région contestée de Badme dont la souveraineté lui avait échu, retrait des troupes éthiopiennes des territoires occupés. Asmara refusait de s’asseoir à la table des négociations avec l’Éthiopie tant que ces conditions n’étaient pas remplies. Avec l’arrivée au pouvoir de Abiy Ahmed et l’annonce de son initiative de paix inconditionnelle, toutes ses réserves ont été levées et le président Isaias Afwerki s’est engagé dans un processus dont il est l’unique acteur côté érythréen, tandis qu’en Éthiopie, ce même processus a emprunté les canaux constitutionnels après avoir obtenu l’aval du Parlement. Le fait que cet accord apparaisse comme n’impliquant que la personne du président et non un État doté d’institutions a fait dire à certains experts qu’une paix dépourvue de toute caution institutionnelle et de tout soutien populaire n’était pas viable et n’engageait pas le peuple érythréen.

Trois gouvernements à Addis-Abeba

Mais ce n’est pas là le seul élément qui explique que la paix soit aujourd’hui en salle de réanimation. Il faut compter également avec les profondes divergences de vues en Éthiopie même, et la précipitation des événements dans ce pays. Alors que les échanges de visite entre les dirigeants des deux pays ont cessé depuis déjà quelque temps, le conseiller et bras droit du chef de l’État érythréen Yemane Gebreab a affirmé dernièrement que l’Éthiopie était dirigée par trois gouvernements et que Abiy Ahmed n’avait pas la situation en main. Cette déclaration, faite en avril lors d’une rencontre avec la communauté érythréenne à Riyad était une véritable flèche décochée côté érythréen sur le processus de paix.

Dans le passé, Asmara a marqué peu d’enthousiasme à entamer des pourparlers de paix avec l’ancien premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn, précisément parce qu’elle estimait que celui-ci ne maîtrisait pas la situation. La vision du processus de paix pour chacune des parties diffère grandement, et ce en fonction du régime politique. D’un côté l’Érythrée est un pays dépourvu d’institutions et gouverné par un homme qui prend seul les décisions. Certains gouvernements trouvent d’ailleurs plus simple d’avoir affaire à lui, plutôt qu’à un pouvoir à plusieurs têtes, et le président érythréen préfère pour sa part traiter avec un partenaire fort qui a comme lui la main sur les décisions, ce qu’il ne trouve pas chez son partenaire de paix, Abiy Ahmed. De l’autre côté on a le régime éthiopien, avec un premier ministre empêtré dans des problèmes internes qui ont pris le pas sur les orientations internationales dans lesquelles il s’était tout d’abord engagé avec beaucoup d’allant.

Les conflits entre les grandes ethnies (Oromos, Amharas, Somalis et Tigrés) sont entrés dans une nouvelle phase, critique, ce qui constitue aux yeux d’Asmara un signe manifeste de la fragilité du gouvernement éthiopien. Pour résoudre ces problèmes ethniques, le premier ministre a fait le choix — inacceptable pour l’Érythrée — de nommer l’inflexible Gedu Andargachew, ancien président de la région Amhara, et Lemma Megersa, ancien président de la région Oromia, respectivement aux postes de ministre des affaires étrangères et ministre de la défense. Destinées à contenter les deux grandes communautés nationales, ces nominations-quotas sont intervenues au détriment de la région somalie, qui a dénoncé son exclusion des fonctions régaliennes.

L’intérêt des Amharas

Alors qu’ils se sentaient très à l’aise avec l’ancien ministre des affaires étrangères Workneh Gebeyehu qui avait occupé auparavant les fonctions de secrétaire d’État au sein du même département et était apprécié par Asmara pour sa grande souplesse, le président érythréen et ses collaborateurs ont désormais affaire à un ministre réputé pour son intransigeance. Il partage avec le défunt premier ministre Meles Zenawi l’idée que l’Érythrée doit être maintenue en position de faiblesse, dans une situation de « ni guerre ni paix » matériellement et psychologiquement épuisante. Car Gedu Andargachew place les intérêts de son ethnie au premier rang de ses préoccupations ; c’est d’ailleurs ce souci qui l’a porté à la tête du ministère. Et l’intérêt des Amharas est de maintenir l’adversaire traditionnel tigré en mauvais termes avec l’Érythrée, afin que ce pays ne puisse constituer pour lui une position de repli en cas d’aggravation du conflit.

Le fait qu’Abiy Ahmed ne soit pas totalement maître du jeu dans son pays et qu’il s’appuie sur les quotas régionaux inquiète d’autant plus Asmara que cela risque de remettre en selle ses ennemis traditionnels. Enfin, l’Érythrée voudrait que le premier ministre éthiopien passe outre les institutions et les complications politiques concernant le processus de paix, démarche tout à fait illogique dans le cas d’un gouvernement élu, ce que le seul décideur à Asmara considère comme un mauvais point pour ses interlocuteurs.

L’Érythrée se montrant toujours réticente à afficher clairement ses intentions et ses positions, le peuple érythréen attend avec impatience le discours du président Isaias Afwerki le 24 mai, à l’occasion de la fête de l’indépendance, et dans lequel il sera sans doute question des avancées du processus de paix… qui n’aura fait d’ici là qu’accumuler du retard.

L’appui de Kadhafi

Mise au ban de la communauté internationale, l’Érythrée a souffert des sanctions draconiennes imposées par l’ONU en décembre 2009 et renforcées en décembre 2011. L’année 2011 et celles qui ont suivi ont été éprouvantes pour Asmara, affectée par la vague du « printemps arabe » qui lui a fait perdre son principal allié traditionnel en la personne de Mouammar Kadhafi. Durant les années d’isolement, l’homme fort de la Libye a été l’unique fournisseur des devises et du pétrole dont le pays avait un besoin crucial. En 2003, le colonel avait même tenté de relancer une initiative de paix entre l’Érythrée et l’Éthiopie, mais en dépit de la dimension internationale qu’il avait voulu donner à sa démarche en la confiant à la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD), il s’était heurté à une profonde méfiance de la part d’Addis-Abeba. L’Éthiopie avait donc décliné l’offre et persévéré dans ses efforts pour renverser le gouvernement érythréen. Et pour couronner le tout, elle avait réuni les deux ennemis jurés d’Asmara, le Yéménite Abdallah Saleh et le Soudanais Omar Al-Bachir, pour former avec eux l’Alliance de Sanaa (octobre 2002), les trois dirigeants ayant pour objectif commun de resserrer l’étau sur le voisin à l’est, au sud et à l’ouest, jusqu’à la chute du gouvernement.

Comprenant les intentions hostiles de cette troïka, le président érythréen avait alors déclaré qu’il comptait sur ses alliés pour déjouer les plans de cette alliance et que celle-ci était vouée à l’échec. Aux premiers jours du soulèvement populaire du Soudan au mois de décembre 2018, il a confié à l’un de ses collaborateurs qu’Al-Bachir, dernier survivant de l’Alliance de Sanaa, finirait comme ses alliés Meles Zenawi et Abdallah Saleh. Et Isaias Afwerki peut rire en effet, puisque, décédés à l’hôpital, assassinés ou incarcérés, ses adversaires ont tous disparu. L’Érythrée avait à l’époque noué de solides relations avec l’Iran dont elle partageait l’hostilité déclarée aux États-Unis, mais cette alliance aura finalement été de courte durée.

En tête des relations avec les autres pays du Golfe venaient les liens solides et privilégiés qu’entretenait Asmara avec le Qatar, qui avait joué les médiateurs pour rétablir les relations soudano-érythréennes rompues à l’initiative d’Asmara en 1994. Considérant l’Érythrée comme un point d’accès au continent d’où il était depuis longtemps absent, le Qatar comptait dans sa stratégie africaine sur Khartoum et Asmara. Les trois pays nourrissaient une même animosité envers l’Éthiopie, qui accusait Doha de soutenir l’Érythrée dans la guerre des frontières. L’émirat a ensuite confirmé ses nouvelles orientations en se rapprochant de Djibouti, ce qui lui a permis de tenter une médiation dans le conflit frontalier opposant ce pays à l’Érythrée. Il a ainsi installé des forces de maintien de la paix sur la frontière entre les deux pays et obtenu la libération de prisonniers de guerre djiboutiens dont l’Érythrée démentait auparavant l’existence.

Le Qatar a profité du refroidissement des relations entre Asmara et Riyad, le roi Abdallah Ben Abdelaziz (2005-2015) ayant gelé les relations bilatérales en raison du rapprochement intervenu entre l’Érythrée et la Libye, mais aussi par crainte de l’activité iranienne sur la côte occidentale de la mer Rouge. Mais l’entente entre Doha et Asmara a commencé à se fissurer lorsque les dirigeants qatariens ont pris conscience de l’intransigeance de l’Érythrée, qui a multiplié les entraves au processus de paix avec Djibouti et mis ainsi le Qatar dans une position délicate sur l’échiquier international. Les positions antagonistes d’Asmara et de Doha dans l’affaire libyenne n’ont rien arrangé, la première ayant été d’un soutien moral précieux pour Kadhafi dans ses derniers moments. Les médias érythréens n’ont d’ailleurs fourni aucune information sur la situation en Libye et c’est par les médias étrangers que la population a appris la mort du colonel. À cette époque, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite étaient absents de la Corne de l’Afrique en général et de l’Érythrée en particulier, si l’on excepte la décision du roi Abdallah Ben Abdelaziz d’investir dans l’agriculture éthiopienne pour assurer les besoins vitaux de son pays.

Le retrait du Qatar

La paix entre Asmara et Addis-Abeba est intervenue dans un contexte international marqué par des évolutions majeures : tout d’abord l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump, qui a annoncé son intention de contrer la Chine, notamment en Afrique, tandis qu’au même moment des voix s’élevaient à Washington pour appeler à inscrire la levée de l’embargo contre l’Érythrée dans la stratégie de lutte contre la présence chinoise sur le continent. Ensuite, l’accession de Abiy Ahmed à la primature éthiopienne en avril 2018 ; et enfin l’initiative de paix lancée par Addis-Abeba, qui a fourni à Washington une occasion inespérée de réunir deux anciens alliés au sein d’un nouveau partenariat, ou du moins de dissiper l’hostilité réciproque de façon à œuvrer ensemble plus tard. D’autant que l’Érythrée s’était désolidarisée aussi bien de l’Iran que du Soudan et de Djibouti, et avait enfoncé un coin dans ses relations avec le Qatar en prenant parti pour l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis après le début de l’opération Tempête décisive lancée en mars 2015 contre le Yémen.

Ces bouleversements ont permis aux puissances régionales de jouer un rôle accru en leur donnant l’opportunité de faire la paix. Constatant l’échec de sa tentative de règlement du différend entre l’Érythrée et l’Éthiopie, le Qatar a retiré ses troupes stationnées aux frontières et quitté la Corne de l’Afrique. L’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats ont marqué des points appréciables dans la région avec les attaques contre les houthistes au Yémen. Le Caire et Asmara sont en bons termes depuis que l’Érythrée a soutenu le putsch du président Abdel Fattah Al-Sissi en 2013. Il faut dire qu’elle ne portait pas vraiment dans son cœur le président élu Mohamed Morsi, coupable à ses yeux d’avoir accueilli des délégations du mouvement islamiste érythréen — ce mouvement qu’elle accuse maintenant la Turquie d’abriter et d’avoir encouragé depuis le Soudan la chute du président Al-Bachir.

Riyad et Abou Dhabi ont fait pour leur part une entrée en force en Érythrée : le port d’Assab a été pris à bail pour une longue durée par les Émiratis en vue d’y installer une base militaire avancée d’où la coalition lance des raids contre le Yémen, tandis qu’ils y entraînent pour leur part des éléments de la police chargée de la protection des installations vitales en vue de les déployer à Aden.

L’Arabie saoudite et les Émirats qui se sont emparés de l’initiative de paix partie d’Addis-Abeba supervisent désormais l’évolution du processus en cours entre Isaias Afwerki et Abiy Ahmed et récompensent les deux capitales pour les progrès réalisés. Sur ce point, l’Éthiopie a fait preuve de transparence en rendant publiques les aides reçues des Émirats, alors que l’Érythrée n’a pas précisé ce que lui rapportait l’opération ni même le montant du bail de la base militaire d’Assab.

La région est le théâtre d’autres évolutions capitales : l’aggravation de la situation interne en Éthiopie, où les préoccupations internationales et régionales risquent d’être remisées au second plan ; la révolution soudanaise et le renversement du président Al-Bachir, observés avec inquiétude par l’Érythrée qui redoute les séismes politiques et qui a déjà fait les frais du premier printemps arabe à Tripoli. Une nouvelle étape s’amorce également avec le regain de tension entre Washington et Téhéran.

Toutes ces turbulences pourraient bien amener les puissances internationales et régionales à rebattre les cartes et à reconsidérer leurs alliances. Et les eaux dormantes de l’Érythrée ne seront pas épargnées par des événements qui s’annoncent dévastateurs.

Fathi Osman

Ex-diplomate érythréen, directeur de la section arabe de Radio Erena à Paris. Master en diplomatie de la paix et du développement. A travaillé comme directeur de recherches au sein du département juridique du cabinet du président érythréen.

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