Édition du 4 octobre 2022

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Asie/Proche-Orient

Inde

La révolution n’est pas le mythe d’un grand soir

La révolution n’est pas le mythe d’un grand soir, elle est le contenu réel de l’époque actuelle. Les révolutionnaires, ce sont avant tout l’humanité, le prolétariat. Cet article tente de faire le point, à un moment peut-être stratégique, de la situation en Inde. Il a été écrit par Vincent Présumey sur la base des éléments d’information précieux, car le silence des médias est frappant sur cette réalité, rapportés par Jacques Chastaing.

Tiré du site Antii-K
24 janvier 2021

Fin décembre-début janvier : ça repart !

Fin décembre en Inde, la pression d’en bas s’est accentuée pour ce que les paysans ont appelé la « phase 2 » de leur grand mouvement, contraignant les directions des syndicats ouvriers à afficher l’objectif d’une nouvelle grève nationale commune de plusieurs jours, mais sans fixer de date. Une date, parmi beaucoup, s’est alors dessinée comme centrale : le 26 janvier, fête nationale et anniversaire de la constitution indienne, ce qui, de fait et bien souvent ouvertement, fait le lien entre les revendications paysannes de la grande majorité, les revendications ouvrières, et les revendications démocratiques de défense de la citoyenneté indienne contre sa destruction par le régime nationaliste hindou de Modi.

Début janvier, alors qu’une mer de dizaines de milliers de tracteurs entoure la capitale Delhi, la vague de grèves, à la fois grèves sur des revendications élémentaires et grèves de soutien aux paysans, et grève générale par son contenu politique, les opprimés prenant confiance et s’affirmant comme force collective, a repris plus fort encore, du sud au nord de l’immense pays-continent.

Par les ouvriers agricoles, les grèves gagnent les minoteries, l’agro-alimentaire, le bâtiment, les chauffeurs routiers, les services de santé, les écoles et la fonction publique, avec notamment l’entrée en grève illimitée des 100.000 employés municipaux de Delhi revendiquant … le paiement des salaires, tout simplement !

Les marches de femmes se multiplient, affirmant la profondeur du mouvement et en prenant souvent significativement la tête. Les associations de femmes paysannes, constituées souvent sur une base coopérative et traditionnelle tout en résultant de la crise sociale qui disloque les villages, entrent en relation avec les organisations féministes urbaines, et les unes apprennent des autres.

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Cette entrée en mouvement des femmes, massive et souvent centrale dans l’ensemble du mouvement, prend le contre-pied total des lois réactionnaires que le gouvernement Modi et plusieurs gouvernements d’État tentent précisément de faire passer maintenant, telles que l’obligation faite aux femmes de signaler à la police quand elles sortent de chez elles !

Les Dalits (intouchables), l’un des groupes les plus opprimés, entrent massivement en action. A Bangalore, ville qui depuis des semaines est un haut lieu de l’union des paysans et des ouvriers, les Dalits sont honorés dans les cortèges communs.

Un mouvement national.

Le mouvement est alors déterminé à affronter les « 700 meetings » que le gouvernement tente de tenir pour « expliquer » sa politique (hé oui ! comme Macron, Modi entend faire montre de sa « pédagogie » !).

Il affirme sa montée en puissance avec en ligne de mire la journée du 26 janvier : lors des fêtes dites du printemps, les lois agricoles seront brûlées en public, un ministre devra fuir depuis son « meeting pédagogique » dans l’État de l’ Haryana, puis, pour le 18 est annoncée une journée de manifestations en hommage aux femmes paysannes, en commun avec les organisations féministes, et pour le 23 est lancé un appel à bloquer les sièges des gouverneurs des États en hommage à Subhas Shandra Bose, héros national indien, qui s’était, dans le Congrès, opposé à la non-violence de Gandhi et avait cherché des alliés du côté japonais, pendant la guerre : c’est toute l’histoire nationale de l’Inde qui est reprise et repassée en revue, réappropriée, par le mouvement des masses de tout le pays.

Les campements autour de Delhi sont comme la place Tahrir et le Maïdan de l’Inde, et ont des répliques dans toutes les grandes villes, comme à Kolkata, la grande ville de l’Est (Bengale), dont la place centrale est devenue un forum permanent à partir duquel le blocage général de la ville est organisé pour les 20-22 janvier.

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La manœuvre de la Cour suprême et son échec.

Menacé et apeuré par la reprise du mouvement que les directions syndicales de salariés avait pourtant laissé « en plan » fin 2020, le gouvernement accepte de faire mine de négocier avec les organisations paysannes, lesquelles affichent une forte détermination : le retrait des lois « rurales » ultra-« libérales », ou rien.

C’est alors que le 12 janvier, la Cour suprême de l’Inde, d’une manière non prévue par la constitution, mais manifestement en accord avec Modi, suspend (ce qui n’est pas une abrogation) les lois mettant fin à tout encadrement des prix agricoles, et met en place un « comité d’experts » composé de capitalistes et de technocrates favorables à ladite « réforme ». Tout le monde comprend et la presse écrit que le but de la manœuvre est d’éviter un affrontement social et politique central autour du 26 janvier.

Quelques mois auparavant une telle ruse aurait peut-être permis de faire refluer la vague. Mais c’est l’inverse qui se produit : la manœuvre est comprise et le pouvoir – toutes institutions ensemble, de la présidence à la Cour suprême en passant par les deux chambres – en a fait trop, montrant qu’il a peur, et pas assez, montrant qu’il ne renonce à rien. Ces premiers signes de crise au sommet vont donc amplifier la poussée d’en bas.

Autour du mot d’ordre immédiat, « Retrait total et pas de suspension », mais avec en toile de fond la montée du slogan « Dehors Modi », c’est la préparation d’une montée en masse, par centaines de milliers voire par millions, sur Delhi, pour forcer les barrages policiers et militaires, et marcher sur le gouvernement, qui répond à la Cour suprême.

Les ouvriers des usines de la grande zone industrielle de Delhi, Gurgaon-Manesar, débrayent pour brûler avec les paysans les lois agraires, en scandant « Dehors Modi ». Dans les villages du Bihar (100 millions d’habitants), les portraits de Modi sont brûlés avec les lois agraires. A Bangalore, les usines de la firme d’État BEML, liée à la Défense nationale, entrent en grève sans appel des directions syndicales, contre la menace de privatisation, avec le soutien des sit-in paysans. Des hausses de salaires significatives sont concédées en catastrophe pour les employés des crèches agricoles et les personnels des maisons de santé. Au même moment, les employés municipaux en grève de Delhi gagnent sur le paiement des arriérés de salaires, mais ils votent la poursuite de la grève jusqu’à ce que la paie soit effectivement dans leurs poches et manifestent en soutien au paysans (15 janvier).

L’approfondissement de la crise politique a donc ouvert la voie à une série de victoires revendicatives qui, loin de ralentir la vague, l’accentue et renforce sa dimension politique centrale. « La révolution nourrit la grève en masse »(Rosa Luxemburg, 1905). Car ne faut-il pas à présent parler de révolution, posant la question du pouvoir central, de la nature de l’État, de l’organisation sociale ?

Le « mouvement paysan », mouvement prolétarien central.

Il faut, pour bien comprendre ce qui se passe, se sortir de la tête les représentations qui accompagnent les mots « soulèvement paysan », qui plus est « soulèvement paysan en Inde », un pays pauvre et dominé. Ce pays aux masses pauvres est au cœur de la mondialisation du capital dans les services et l’informatique. Ces paysans, et ces paysannes, sont dans une forte proportion des ouvriers agricoles et sont liés par mille et un canaux aux pauvres et aux ouvriers des villes. Ils forment 70% de la population. Il ne s’agit pas d’une paysannerie propriétaire et « petite-bourgeoise » comme dans les représentations traditionnelles. Grosso modo, un tiers d’entre eux sont des prolétaires salariés, un tiers des chômeurs chroniques et un tiers des possesseurs de tout petits moyens de production à la porte du paupérisme absolu et de la prolétarisation « proprement dite ». En fait, la « paysannerie traditionnelle » est aujourd’hui une composante de la masse humaine prolétarienne. Et la plupart naviguent entre ces trois situations, la misère des bidonvilles, les petits boulots urbains, et ils tiennent par des réseaux de solidarité traditionnelle, étatique, familiale, religieuse, aujourd’hui menacés. Dans un mouvement de survie, ils reconstituent une solidarité à l’échelle gigantesque de l’Inde et deviennent soudain, mais de façon au fond très juste, le pôle de regroupement national de toutes et de tous les opprimé-e-s. Dans les campements autoroutiers, le lien s’établit directement entre associations familiales rurales de survie et groupes féministes, et ainsi capitalisme et patriarcat sont dénoncés simultanément. Imaginez les Gilets jaunes à une échelle bien plus grande et à un niveau d’organisation qui commence à surmonter les murs édifiés autour d’eux, car ils sont ici majoritaires.

L’obstacle politique des directions syndicales.

Ces murs existent, toutefois : toutes les directions syndicales ouvrières refusent dans les faits d’appeler à quelque chose le 26, sauf la CITU, petite centrale à l’échelle de l’Inde liée au PC Indien (Marxiste) au pouvoir au Kérala, qui suit plus qu’elle n’impulse, le gouvernement du Kerala cherchant à contrôler et encadrer les mobilisations locales. Certains dirigeants syndicaux proches du Congrès parlent d’une journée d’action … le 1° avril !

Les fédérations syndicales de l’enseignement, de la plupart des centrales, viennent d’appeler à la grève générale de la profession le 23 janvier et les jours suivants – les personnels des cantines scolaires étaient déjà souvent entrés en grève, en relation avec la vague partie des zones rurales.

La question de l’armée, de la police, de l’affrontement.

Ce sont près de 100.000 policiers militarisés qui sont censés « protéger » la capitale des paysans et d’une grande partie de sa propre population. La coordination des quelques 400 organisations paysannes censée représenter le mouvement, qui avait refusé le faux compromis de la Cour suprême, a lancé le mot d’ordre Jai Jawan Jai Kisan, « Salut aux soldats, Salut aux paysans », qui appelle à la fois au respect mutuel et à la neutralité, voire au ralliement, des soldats et policiers. Des mesures sont prises dans la hiérarchie militaire contre les vétérans qui ont, déjà, rejoint, en uniforme, des manifestations, et notamment contre les militaires sikhs du Pendjab, parmi lesquels les craquements semblent les plus forts. La crise révolutionnaire gagne donc l’armée.

Le risque d’affrontement armé a conduit à un nouveau recul, nouvelle manœuvre, du pouvoir : samedi 23, l’entrée des paysans a été autorisée dans Delhi. Le 26, pour la fête nationale, il y aura donc plusieurs défilés : l’officiel, avec l’armée … armée ; celui des « paysans » dans les quartiers populaires, encerclant le centre et les quartiers riches, ce qui écarterait toutefois la possibilité d’assiéger ou d’envahir les locaux du pouvoir central ; et un défilé en motos de pauvres, et à pied d’autres pauvres les Dalits en tête, sont aussi envisagés. Le pouvoir et certains dirigeants d’organisations, étayés par les dirigeants syndicaux, parviendront-ils à faire du 26 la journée des défilés multiples sans plus ? Même dans ce cas, l’affaiblissement du pouvoir central reste une donnée à présent décisive de la situation.

Elle pose la question de l’issue politique, c’est-à-dire de l’éviction de Modi et de la formation d’un gouvernement provisoire des organisations paysannes, qui sont de facto la représentation nationale la plus légitime, avec l’appui des représentants des ouvriers, des femmes et de la jeunesse, pour organiser des élections totalement libres et hors d’emprise de la corruption et de la répression, dans toute l’Inde. Nous ignorons à quel point ces questions sont effectivement discutées parmi les prolétaires indiens en action mais nous pouvons dire qu’elles résultent du développement réel de la situation.

Musulmans, Hindous, Sikhs, autres, tous ensemble … et maintenant le Pakistan !

Un fait très important est qu’au Pakistan, l’État issu de la partition de 1947 et ennemi intime officiel de l’Inde (avec des armes nucléaires des deux côtés), la contagion de la vague indienne est là et bien là. Le soulèvement social en Inde réunit à la base hindous, musulmans, sikhs, chrétiens et athées. Le Pakistan se veut un pays exclusivement musulman, mais les prolétaires musulmans du Pakistan vibrent à l’écho de la mobilisation des prolétaires indiens (musulmans ou non), en entrent à leur tour en mouvement. A partir du 12 janvier, grève illimitée de la fonction publique et occupation illimitée de la place centrale d’Islamabad. Une coalition de 11 partis d’opposition dit exiger le départ du gouvernement avant le 31 janvier. La crise conjointe des régimes d’Inde et du Pakistan fait ressurgir l’unité, par-dessus la partition, du combat des opprimés. Le renversement révolutionnaire des deux États ouvrirait la possibilité d’une union nouvelle des peuples, mettant fin au risque permanent de guerre éventuellement nucléaire.

* * *

Ce sont de grands évènements qui vont se dérouler dans la dernière semaine de janvier en Inde et au Pakistan. Ils comportent les mêmes enjeux, les mêmes débats, que dans le monde entier. Ils sont occultés, par le pur et simple silence, par la plupart des relais d’information en France. Il faut informer sur ces évènements et en discuter le contenu et les perspectives, car ils sont au cœur de la situation mondiale.

Le 24/01/21.

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