Édition du 19 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Syndicalisme

La ronde de négociation de 1978-1979 (Texte 8)

La 5e ronde : Négocier avec le PQ à la veille du référendum de 1980

Si le gouvernement du Québec, dirigé par le Parti libéral de 1970 à 1976, était parvenu à dresser contre lui les grandes centrales syndicales québécoises (CEQ, CSN et FTQ), l’élection du Parti québécois, le 15 novembre 1976, a provoqué des réalignements importants dans la façon de concevoir l’État du côté des principales organisations représentant les travailleuses et travailleurs syndiqués.

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L’ère de la « concertation »

Le nouveau gouvernement du Québec, qui, de l’aveu même du premier ministre René Lévesque au lendemain de sa victoire électorale, avait un "préjugé favorable à l’endroit des travailleurs", aimait bien se donner des allures de gouvernement nationaliste et social-démocrate. Dans les faits, toutefois, ni le nouveau gouvernement, ni le Parti québécois n’entretenaient de liens organiques avec le mouvement syndical. Tout au plus, dans l’espoir d’assainir le climat social, le nouveau personnel à la direction politique du Québec a cherché à amener les "grands partenaires sociaux" (État, organisations patronales et syndicales) à coopérer dans le cadre de rencontres tripartites.

Une période dite de « concertation » s’ouvre avec l’élection du Parti québécois. Une ronde impressionnante de sommets économiques de toutes sortes se tient un peu partout sur différentes questions. La CSD, dont l’orientation collaborationniste était clairement affichée dès sa fondation, accepte d’emblée de participer à la tenue de ces rencontres au sommet entre les "décideurs économiques". La FTQ renonce à sa politique de confrontation et collabore sur une base "critique" avec le nouveau gouvernement du Québec.

Quant à la CSN et la CEQ, c’est après de nombreux débats internes qu’elles chemineront dans les méandres de la démarche de concertation que propose le gouvernement du Québec (la CEQ ne participera pas au Sommet de 1979 à Montebello). Fait à signaler, dans le but de créer un nouveau climat dans les relations entre l’État et le mouvement syndical, le nouveau gouvernement du Québec, dès son entrée en fonction, retire les poursuites intentées par le gouvernement précédent, à la suite des débrayages illégaux qui avaient eu lieu lors de la ronde de négociation de 1975-1976 et adopte certaines lois réclamées par les syndicats (par exemple, la loi concernant les dispositions anti-briseurs de grève).

Une stagflation stagnante

Au moment où s’amorce cette nouvelle ronde de négociation entre l’État et les syndiqués des secteurs public et parapublic, la conjoncture économique est peu réjouissante. Les signes d’un dérèglement de l’économie ne cessent de s’affirmer. L’évolution des principaux indicateurs économiques démontre que les gouvernements ne sont pas parvenus à combattre efficacement le chômage, ni non plus à juguler l’inflation. Les grandes économies s’enlisent dans la stagflation. Les perspectives de croissance sont au plus bas.

La détérioration des perspectives économiques, qui fait suite au deuxième choc pétrolier de la décennie soixante-dix, amène les gouvernements occidentaux à opter résolument pour la voie du durcissement politique face à la combativité syndicale. Les gouvernements doivent trouver cette fois-ci le moyen d’imposer le "réalisme économique" aux syndiqués. Les difficultés de l’économie sont de plus en plus associées à la portion trop importante du PIB que l’État accapare. On commence à dénoncer le coût des mesures sociales et culturelles adoptées par l’État durant la période des années de croissance d’après-guerre et celui qu’entraînent les conditions de travail et de rémunération des salariés des secteurs public et parapublic.

Le désir de voir diminuer la place qu’occupe l’État dans la société s’exprime, selon le gouvernement du Québec, par l’adoption de la célèbre proposition 13 en Californie. M. Jacques Parizeau affirme que les contribuables québécois souhaitent eux aussi voir l’importance de l’État diminuer. À l’aube de ces nouvelles négociations dans les secteurs public et parapublic, une nette volonté de la part du gouvernement du Québec de réaliser une politique de gestion de la crise par le biais de l’imposition de mesures d’austérité semble se dessiner [1]. Toutefois, le gouvernement espère pouvoir réaliser cet objectif, dégagé lors des sommets de Bonn et de Tokyo, dans le cadre d’une démarche dite de "restriction volontaire" de la part des salariés concernés. Le gouvernement n’opte pas, dans un premier temps, pour la voie de l’affrontement direct avec ses salariés ; ceci à cause de l’échéance référendaire. Comptant sur un appui des centrales syndicales à son option constitutionnelle et soucieux d’assainir le climat des relations professionnelles par la voie de la "concertation", il aurait été mal avisé que le gouvernement du Québec s’engage trop ouvertement dans une épreuve de force directe avec les syndicats des secteurs public et parapublic avant la tenue du référendum.

L’analyse de la conjoncture selon Jacques Parizeau et les offres du gouvernement

Pour cette ronde de négociation, le gouvernement compte sur les talents de grands communicateurs dont il dispose au sein de son équipe ministérielle pour expliquer à la population la nécessité des mesures d’austérité qu’il se prépare à imposer. En octobre 1978, le ministre des Finances et président du Conseil du Trésor du gouvernement du Québec, M. Jacques Parizeau, dans sa présentation de la position du gouvernement du Québec "sur le cadre économique et financier des négociations salariales dans le secteur public et parapublic", explique l’origine de la crise économique à partir de deux facteurs :

10) Depuis 1975-1976, le Québec s’est appauvri à cause des transferts de substance économique au Vénézuela et aux Arabes ;

20) Les travailleurs québécois, ceux du public comme du privé, doivent se résigner à cet appauvrissement, la "substance économique" n’étant plus distribuable.

Ces deux causes mises de l’avant pour expliquer la crise économique reposent l’une sur un transfert de la richesse vers l’extérieur et l’autre sur l’appétit supposément trop vorace des salariés des secteurs public et parapublic. C’est à partir de cette "analyse" que le gouvernement du Québec s’apprête à négocier avec ses salariés en espérant vaincre cette fois-ci leur "incompréhension" concernant les limites à la capacité de payer de l’État. Lors du dévoilement de sa politique salariale, Jacques Parizeau y va de ce commentaire, qui en dit long sur l’objectif de discipliner les revendications salariales des syndiqués des secteurs public et parapublic : "Je ne cacherai pas que la tentation du gel de tous les salaires dans les secteurs public et parapublic, pendant un an, soit apparue" [2].

Faisant état d’un écart considérable des salaires entre le secteur public et le secteur privé (le Conseil du Trésor établira par la suite cet écart à 16,3% en faveur des syndiqués des secteurs public et parapublic), le gouvernement du Québec s’impose comme objectif de négociation de remettre en cause certains acquis des salariés des secteurs public et parapublic et de comprimer les dépenses publiques de l’État [3].

Avant d’examiner ces offres, il faut étudier la logique qui a présidé à la définition de l’option salariale du gouvernement. Ce dernier a d’abord écarté trois options qui s’offraient à lui. La première : négocier le monétaire avec les syndicats sans égard pour sa capacité de taxer ; c’est donc dire que la rémunération des salariés des secteurs public et parapublic doit correspondre à l’évaluation que le gouvernement fait de ladite capacité de payer. La deuxième option mise de côté portait sur son rôle en tant qu’employeur dans une économie de marché ; selon cette option, le gouvernement devait se comporter comme le meilleur employeur en offrant à ses salariés des rémunérations supérieures à celles offertes dans le secteur privé de l’économie. Cette option n’a pas été retenue par le gouvernement sous prétexte qu’elle ne serait pas équitable ; dans son optique, il serait injuste de privilégier les salariés syndiqués des secteurs public et parapublic, puisque

la grande majorité des contribuables qui doivent obligatoirement défrayer les coûts des services publics ne peuvent offrir leurs services qu’à des taux se situant pour un très grand nombre d’entre eux, en-decà du niveau moyen prévalant sur le marché. Au plan économique, ajoute-t-on, il serait dangereux d’affecter sérieusement la capacité concurrentielle de la petite et moyenne entreprise du Québec si le gouvernement adoptait un modèle de rémunération privilégiant les employés de l’État [4].

Jusqu’à maintenant, nous avons vu que les deux premiers Fronts communs ont donné lieu à l’élaboration d’une politique salariale syndicale fondée sur les besoins sociaux et sur la nécessité d’établir un salaire minimum décent, tout en réduisant les écarts entre les hauts et bas salariés. Sur cet aspect d’un des importants enjeux de la négociation dans les secteurs public et parapublic, le gouvernement du Québec, dirigé par le Parti québécois, estime qu’il ne vaut plus la peine de rehausser le salaire de base des moins bien rémunéré, en faisant dépendre ce salaire de critères comme le seuil de pauvreté, le revenu minimum ou le revenu familial. Il élimine cette option encore là sous prétexte qu’il n’a pas à fonder sa politique de rémunération sur des critères sociaux s’appliquant uniquement à ses salariés syndiqués.

L’option gouvernementale est de régler les problèmes sociaux dont celui de la pauvreté par le véhicule de politiques sociales qui s’adressent à tous les gens dans le besoin. Le gouvernement n’est pas disposé à agréer des demandes qui, sous prétexte de corriger la pauvreté et d’offrir un salaire décent, distribueraient la grosse part de l’argent ainsi obtenue à des personnes qui n’en ont pas besoin et à leur seul profit [5].

L’option retenue par le gouvernement vise à asseoir sa politique de rémunération sur la base d’un alignement des rémunérations des employés de l’État sur "la moyenne observée sur le marché privé en tenant compte de l’ensemble de la rémunération, soit les salaires et les avantages sociaux".

Cette politique repose sur une conception du rôle de l’État en tant qu’employeur qui doit être distinct du rôle économique et social qui lui est par ailleurs imparti. Au départ, on doit reconnaître que l’ensemble des fonctions exercées par l’État et le niveau des services qui en découlent sont tributaires de la richesse collective de l’ensemble de notre société. Cette richesse collective dépend en grande partie de la contribution apportée à la vie économique par le secteur privé ; il faut aussi noter que ce dernier, tout en étant soumis à un certain contrôle régulateur de l’État, doit faire face à d’autres contraintes, telles la concurrence, la croissance des coûts, la situation de sous-emploi ou de chômage, ainsi que l’inflation, qui l’affectent de façon plus immédiate que le secteur public. Tous ces facteurs sont donc enregistrés sur le marché et jouent un rôle important dans la fixation du niveau de la rémunération des employés du secteur privé. Sous peine de déséquilibrer l’économie, il n’est que normal, dans un tel contexte, que le gouvernement employeur détermine la politique de rémunération de ses employés en se soumettant à des contraintes analogues ; pour cela, il doit se référer au niveau moyen de rémunération observé sur le marché québécois, reflet particulièrement fiable de l’évolution générale de l’économie et de la richesse collective [6].

La politique salariale qu’entend soumettre le gouvernement aux syndiqués des secteurs public et parapublic se définit dans un cadre de plus en plus étroit qui laisse de moins en moins d’espace pour une véritable négociation sur la rémunération. Dorénavant, les rémunérations des secteurs public et privé doivent être comparables, en tenant compte des deux composantes du salaire accordé : la rémunération (salaire direct) et les avantages sociaux (salaire indirect).

Les offres déposées par le gouvernement se présentaient comme suit :

1. Offres de 8.9%, 6.5% et 6.5% pour les emplois qui sont réputés être inférieurs de moins de 3% au niveau du marché privé. Cette offre, selon l’estimé syndical (sic), vise environ 10% des 200,000 travailleurs du Front commun.

2. Offres de 5.9%, 3.5% et 3.5% pour les emplois qui sont réputés être payés à plus de 3% du niveau du marché. Cette offre vise 90% des syndiqués. Cette offre est fondée sur l’idée "que les écarts de rémunération à l’avantage des salariés du secteur public devront être réduits le plus rapidement possible par des formules de stabilisation adéquates". Ces formules consistent à retrancher chaque année 3% des taux d’augmentation anticipés dans le secteur privé [7].

S’ajoute aussi la perte de la clause d’indexation automatique des échelles de salaires. La suppression de la clause d’indexation impliquait une baisse réelle du pouvoir d’achat des salariés syndiqués des secteurs public et parapublic. Un acquis de six années de lutte était remis en cause.

Les sommes que le gouvernement entend récupérer en réduisant la rémunération des salariés des secteurs public et parapublic doivent être utilisées pour accroître l’aide sociale et alléger le fardeau fiscal des moins bien nanti.

Comprenons-nous bien. On discute par exemple de 12% par an ou par exemple de 20% par an ou par exemple de 25% ou 26% par an. Comprenons bien le sens de 1%. 1% de la masse salariale, assumée par le budget de Québec, c’est $60,000,000. Le supplément de revenu de travail qui vient d’être voté va, en rythme de croisière, coûter à peu près $55,000,000.00 par an. Ça, c’est 1%. Le crédit d’impôt foncier pour les bas revenus, qui entre en vigueur l’année prochaine, et qui va s’appliquer à 700,000 ménages au Québec, coûte $80,000,000. Un point et un tiers pour cent de la masse salariale. Avec 3% d’augmentation que l’on donne ou que l’on ne donne pas, dans le sens de ce que je viens de dire, on finance toute l’élimination de la taxe de vente sur les vêtements et sur les chaussures. Il est clair que, dans ce sens-là, on ne peut pas jouer avec 4-5 (sic) ou 6% d’augmentation, comme si c’était rien. 5% ou 6% d’augmentation, c’est $300,000,000, c’est la possibilité de continuer à baisser les impôts au Québec dans le sens de ce qui a été amorcé [8].

La politique salariale du gouvernement lors des négociations de 1978-1979 consistait à restreindre la croissance salariale dans les secteurs public et parapublic en vue de dégager, selon le discours gouvernemental, des marges budgétaires pour d’autres fins que la rémunération des salariés syndiqués. Dans les faits, le gouvernement du Parti québécois tentait d’effectuer une percée là où le gouvernement libéral avait échoué.

Les demandes syndicales

Du côté des syndicats, lors de ces négociations avec le gouvernement du Québec, dirigé par le Parti québécois, il ne saurait être question de dresser une opposition factice entre salariés des secteurs privé et public.

« Les négociations qui s’amorcent ne sauraient être entièrement confinées à la sphère déjà large certes- nous représentons en effet 200 000 travailleurs -mais encore trop étroite du seul intérêt des travailleurs du secteur public. Les enjeux de cette négociation, parce qu’elle met en présence le gouvernement et les trois centrales syndicales, sont, dans une large mesure, politiques. Cette affirmation, subversive pour beaucoup en 1972, inopportune pour la plupart en 1975, semble aujourd’hui exprimer une vérité de sens commun tant il est devenu évident qu’en discutant des conditions de travail des salariés du public, nous allons par d’innombrables avenues entrer sur le terrain de l’intérêt de tous [9].

Le Front commun... a des responsabilités particulières qu’il entend pleinement assurer. Ces responsabilités, nous considérons qu’elles consistent à ouvrir de nouvelles avenues et à arracher de nouveaux gains, compte tenu de l’effet actuel d’organisation des travailleurs. Ne serait-ce qu’à cause de la qualité de notre employeur, au moins certains de ces gains pourront par la suite s’appliquer à l’ensemble des salariés québécois. Car à partir des gains effectués dans le secteur public, des solutions politiques se profileront et pourront s’appliquer aux travailleurs du secteur privé. Nos négociations, parce qu’elles se mènent avec l’État, permettront sans doute de hâter certaines solutions politiques, sociales et économiques [10].

Le secteur public est donc présenté dans une perspective de locomotive pour l’ensemble des salariés ; les gains obtenus par les salariés syndiqués des secteurs public et parapublic, dans les négociations avec l’État, devant profiter par la suite aux salariés du secteur privé.

La politique syndicale de rémunération s’appuyait sur les principes suivants :

1. Réduire davantage les écarts entre les corps d’emplois.

2. Réduire les écarts sur une base permanente, c’est-à-dire chaque année de la convention.

3. Pour y parvenir :

a) utiliser la revendication d’un salaire minimum décent ;

b) appliquer à chaque année de la convention l’augmentation au titre de l’enrichissement sous forme de montant fixe.

4. Éviter que le relèvement du salaire minimum ait un effet d’entraînement sur toute la structure salariale.

5. Conserver une formule d’indexation applicable en pourcentage du salaire et comportant un élément de prévention contre l’inflation.

6. Combler les lacunes de la clause d’indexation en prévoyant le versement de montants forfaitaires.

La volonté du gouvernement de limiter la croissance de la rémunération dans les secteurs public et parapublic fut répétée à maintes reprises. Lors de la présentation du budget de mars 1979, le ministre des Finances, Jacques Parizeau, précisait qu’il visait toujours à réduire l’expansion des salaires dans ces secteurs, "autrement il faudrait augmenter les impôts".

Le Rapport Martin-Bouchard

Un an avant la négociation entre l’État et les salariés syndiqués des secteurs public et parapublic et à la suitedes travaux de la Commission Martin-Bouchard, le gouvernement du Québec adopte, en juin 1978, la Loi 55, qui distingue trois niveaux de négociation (national, régional et local), et la Loi 59, par laquelle il apportera des modifications aux règles du jeu. Les amendements apportés au Code du travail par cette dernière loi ont pour effet de créer deux conseils (Conseil d’information sur les négociations et Conseil sur le maintien des services de santé et des services sociaux en cas de conflit). Concession importante qui mérite d’être signalée, ce gouvernement, qui se présentait aussi comme l’ami des travailleurs, acceptait que, lors de la détermination des services essentiels à fournir à la population dans les services sociaux et de santé, ce soit la liste syndicale qui prime en cas de désaccord entre l’employeur et ses salariés.

Le dénouement de la négociation

Cette négociation donna lieu à un certain nombre de débrayages de la part des fonctionnaires, des infirmiers et infirmières ; toutefois, à la veille d’un débrayage illimité de la part du front commun, le gouvernement convoqua l’Assemblée nationale en session d’urgence en vue d’adopter la Loi 62. Cette loi spéciale, contrairement aux autres lois du genre adoptées depuis 1967, n’avait pas pour effet de venir interrompre un arrêt de travail. Plus sournoisement, elle venait reporter dans le temps une grève qui n’était pas encore déclenchée[11]. Cette loi démontrait qu’aux yeux du gouvernement la grève n’était pas un droit que les salariés pouvaient exercer quand bon leur semblait lors d’une négociation, mais qu’il s’agissait d’un "privilège" dont l’exercice éventuel dépendait de la volonté du législateur. Il s’agissait pour le gouvernement de surseoir au déclenchement d’une grève appréhendée. Le gouvernement décida d’agir de la sorte sous prétexte que les négociations n’étaient pas dans l’impasse et que les salariés syndiqués n’avaient pas eu l’occasion de prendre connaissance de sa proposition de règlement et de se prononcer sur la teneur de cette proposition. La loi obligeait les syndicats à soumettre les dernières propositions patronales à leurs membres avant le 28 novembre 1979. Un vote en faveur des offres serait interprété comme la conclusion effective d’une nouvelle convention collective. La loi interdisait, durant les délais impartis, le droit de faire la grève.

Parmi les syndicats du Front commun, seuls les syndicats affiliés à la FAS-CSN obtinrent le mandat de défier la loi spéciale 62. Après quatre jours de grève illégale, le gouvernement bonifia ses offres. En vertu de ces dernières, les augmentations consenties variaient de 9,5% à 6,4%, indexation comprise. Les hauts salariés recevaient un montant forfaitaire de 350 $ pour compenser la perte de pouvoir d’achat. Pour ce qui est de l’indexation des salaires, le gouvernement maintenait fermement sa décision de ne pas reconduire le principe de l’indexation anticipée et surtout intégrée aux échelles de traitement, comme cela était le cas depuis la négociation de 1976. Le salaire minimum de 265 $ par semaine était accordé pour la troisième année d’application de la convention collective.

Un règlement interviendra à la fin de l’automne 1979. Celui-ci, fondé sur des pourcentages variables selon le niveau de salaire pour les deux premières années, assurera une indexation complète aux bas salariés. Pour la troisième année, il assurera une indexation complète à tous, ainsi qu’une participation à l’enrichissement collectif. Pour atteindre la revendication sur le salaire minimum (265$), on acceptera l’ajout de six mois à la convention […]

Cette ronde a aussi permis d’obtenir un congé de maternité de vingt semaines à 93% du traitement, la refonte complète des primes de disparités régionales et la réduction des heures de travail avec pleine compensation pour les ouvriers.

Sur le moment, ce règlement ne paraîtra pas mirobolant pour les syndiqués, peut-être parce qu’il ne procurait pas des gains immédiats aussi éclatants que lors des rondes précédentes. […] Cependant, quand les clauses de protection du pouvoir d’achat et d’enrichissement feront sentir tous leurs effets en 1981 et 1982, l’appréciation se modifiera. […] (Beaulne, 2003, p. 127 à 129).

À l’hiver 1980, les employés de soutien scolaire et de cégeps, affiliés à la FEESP-CSN, feront une grève de 4 semaines. Ils obtiennent un règlement qui a pour effet d’améliorer leurs conditions de travail portant sur les aspects suivants : la tâche de travail, la sécurité d’emploi et la définition de critères pour l’abolition de postes.

Du côté des enseignants affiliés à la CEQ, il fallut une grève de onze jours, en janvier 1980, pour qu’un accord portant sur la tâche de travail et la sécurité d’emploi soit négocié.

Conclusion

En général, à part les syndicats d’enseignants de la CEQ, les offres du gouvernement ont été acceptées par l’ensemble des groupes syndiqués consultés en novembre 1979. Le règlement issu de cette négociation semble montrer que le gouvernement, au niveau monétaire, sort victorieux de cette ronde de négociation avec ses salariés syndiqués.

Il ne consent que la protection du pouvoir d’achat, excluant la participation à l’enrichissement collectif, ce qui réduit de 16 à 11% l’écart de la rémunération globale du secteur public par rapport au privé [12].

Manifestement, le gouvernement venait de gagner, depuis le premier Front commun de 1971-1972, une première bataille contre les salariés des secteurs public et parapublic. Il parvenait à aligner leur rémunération sur celle des salariés du secteur privé. Cet objectif fut atteint par la modification d’un aspect important de la libre négociation : il reportait dans le temps l’exercice du droit de grève. La présente ronde de négociation n’a pas donné lieu à de nombreux arrêts de travail. La loi spéciale adoptée a eu pour effet de reporter dans le temps l’exercice du droit de grève et de soumettre à l’appréciation des membres les dernières offres du gouvernement. Ces offres ont été entérinées par la quasi-totalité des groupes qui ont participé à l’exercice (à l’exception des enseignants affiliés à la CEQ).

Yvan Perrier

BIBLIOGRAPHIE

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Beaulne, Pierre. 1979. « La lutte du Front commun : une riposte aux agressions contre les conditions de vie des travailleurs. » In La crise et les travailleurs., Plusieurs auteurs. Québec : CEQ, p. 67-81.

Beaulne, Pierre. 2003. « Négociations salariales : « Y’en aura pas de faciles ». In De mémoire vive : La CSQ depuis la Révolution tranquille, textes rassemblés par Marie Gagnon. Montréal : Lanctôt, p. 121-140

CEQ-CSN. 1984. Histoire du mouvement ouvrier au Québec : 150 ans de luttes. Montréal : Coédition CSN-CEQ, 328 p.

Desrochers, Luc. 1997. Une histoire de dignité FAS (CSN) 1935-1973. Québec : MNH, 389 p.

Dostaller, Gilles. 1979. « La crise et le gouvernement du Parti québécois ». Les Cahiers du socialisme, Automne 1979, p. 4 à 42.

Hébert, Gérard. 1992. Traité de négociation collective. Boucherville : Gaëtan Morin éditeur, 1242 p.

Lemelin, Maurice. 1981. Les négociations collectives dans les secteurs public et parapublic : Expérience québécoise et regard sur l’extérieur. Montréal : Les Presses H.E.C. / Les Éditions Agence d’ARC Inc., 381 p.

Perrier, Yvan. 1992. Étude de certaines théories de la régulation et analyse de la régulation étatique des rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec de 1964 à 1986 (de la libre contractualisation à la négociation factice). Thèse de doctorat, Montréal, Université du Québec à Montréal, 745 p.

Perrier, Yvan. 2001. De la libre contractualisation à la négociation factice. Québec ; Éditions Nota bene, 148 p.

Piotte, Jean-Marc. 1979. « La lutte des travailleurs de l’État ». Les Cahiers du socialisme, no 3, p. 4-38.

Roback, Léo. 1969. « La politique salariale du gouvernement québécois ». Socialisme 69, no 16, p. 79-84. Voir également : https://www.csn.qc.ca/wp-content/uploads/archives/TravailPermanent_19690207_Vol05No05.pdf . Consulté le 8 octobre 2019.

Rouillard, Jacques. 2004. Le syndicalisme québécois : Deux siècles d’histoire. Montréal : Boréal, 335 p.

Notes

[1] Examinant l’évolution des budgets adoptés par le gouvernement du Québec, des années 1977 à 1979, Gilles Dostaler constate, au sujet de la tendance à la compression des dépenses publiques : "Parmi ces engagements pris à Bonn durant l’été 1978, il en est un qui est répété dans le communiqué du sommet de Tokyo, soit la "diminution de la croissance des dépenses courantes dans certains secteurs publics". En ce domaine, le ministre Parizeau n’avait pas besoin des ordres de Bonn et de Tokyo, puisqu’il s’était mis au travail dès la présentation de son premier budget, en avril 1977, budget prévoyant un plafonnement des dépenses publiques et, entre autres, une réduction de la part des crédits du ministère des Affaires sociales. Il récidivait en mars 1978, en diminuant cette fois fortement l’augmentation des crédits du ministère de l’Éducation, pour ensuite déclarer, le 23 septembre 1978, devant le Conseil national du PQ : "Il reste beaucoup de choses à dégraisser dans les programmes du gouvernement". M. Parizeau continuait donc son travail avec son troisième budget, présenté en mars 1979. Augmentation de 2.6 % des crédits du ministère des Affaires sociales et de 2.7 % de ceux du ministère de l’Éducation, alors que le taux d’inflation s’approche de 10 %. Par ailleurs, le ministre des Finances donne à tous les ministères ou organismes dont le budget relève du Conseil du Trésor jusqu’au 1er avril 1980 pour réduire leurs effectifs de 2.5%. Voilà qui a sans doute inspiré à Joe Clark l’une des promesses électorales qu’il s’apprête à mettre vraiment en oeuvre !

Parallèlement se poursuit un travail de "rationalisation" des dépenses dans la santé et l’éducation dont il peut être utile d’examiner le détail. Car il s’agit là aussi d’un processus à l’oeuvre dans toutes les économies capitalistes, particulièrement là où la réduction des dépenses publiques provoque de fortes contractions de personnel. En découle la parcellisation, la spécialisation et la déqualification du travail que l’on constate partout. On remarque en particulier, un peu partout, une offensive pour prolonger le temps d’enseignement." Dostaler, 1979, p. 27-28.

[2] Jacques Parizeau, cité par Dostaler, 1979, p. 29.

[3] Cet objectif de politique économique sera corroboré dans l’énoncé de politique économique intitulé Bâtir le Québec.

[4] Gouvernement du Québec, cité par Beaulne, dans Plusieurs auteurs, 1979, p. 78.

[5] Gouvernement du Québec, cité par Beaulne, dans Plusieurs auteurs, 1979, p. 78.

[6] Gouvernement du Québec, cité par Beaulne, dans Plusieurs auteurs, 1979, p. 78.

[7] Beaulne, dans Plusieurs auteurs, 1979, p. 78-79.

[8] Gouvernement du Québec, cité par Beaulne, dans Pluseiurs auteurs, 1979, p. 77.

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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