Édition du 15 septembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Santé

Le bateau ivre du docteur Barrette !

Si on observe la multitude d’interventions médiatiques sur la réforme de la santé et des services sociaux, on peut voir qu’il y a deux types de critiques qui sont formulés d’une manière générale depuis un mois :

1. Une critique s’attaque aux fondements de la loi soit son caractère autoritaire et pro-privatisation. Elle est en prolongement des critiques émises par le mouvement syndical et communautaire, il y a dix ans, contre les projets de loi du Ministre Couillard en matière de santé et des services sociaux et qui a causé la fusion d’établissements de la santé pour en faire des Centre de santé et des services sociaux.

2. Une autre critique peu habituelle s’attaque aux enjeux organisationnels dégagés par cette loi. Plusieurs acteurs mentionnent que cette réforme est inapplicable ou encore risque de mener le réseau de la santé à sa perte. Même le chantre du néo-libéralisme québécois, Claude Castonguay s’attaque à la loi 10 en indiquant que cette loi est digne des gouvernements communistes du vingtième siècle et qu’un ministre à lui seul ne peut contrôler le réseau de la santé et des services sociaux. Ce type de critique, nous semble-t-il, est nouveau dans le réseau de la santé. En 2004 ou avant en 1992, plusieurs craignaient la perte d’un réseau public fort mais on n’entendait personne prédire que les réformes n’étaient pas applicables. Il est donc étonnant aujourd’hui de voir autant d’acteurs prévoir un avenir catastrophique au réseau de la santé. Il faut d’ailleurs mentionner que les tenants du premier type de critique davantage axé sur les enjeux politiques vont également critiquer les problèmes énormes de fonctionnement que vont causer cette réforme de la santé. Ce qui est vraiment étonnant, dans les circonstances, c’est qu’ils ont raison. On s’attendait au pire avec l’arrivée du Docteur Barrette à la tête du ministère mais on peut croire que les résultats, à ce jour, sont pires que les prédictions les plus pessimistes. Le Docteur Barrette s’amuse à malmener le réseau de la santé d’une manière comparable à Mom Boucher qui serait devenu ministre de la sécurité publique. Non seulement on crée un monstre bureaucratique et autoritaire mais une bonne partie des acquis en matière de prévention et de promotion de la santé risquent de disparaitre dans un écran de fumée.

Nous pouvons nous demander si ce type de critique axé sur des enjeux pragmatiques n’est quand même pas relié à des enjeux véritablement politiques. Assister à une mise en scène de la sorte dans laquelle on voit un politicien chercher contre vents et marées à implanter sa loi par tous les moyens nécessaires faisant entorse à la démocratie la plus élémentaire nous amène à penser que les enjeux organisationnels deviennent des enjeux éminemment politiques. Dardot et Lavali disaient dans la Nouvelle raison du monde que la gouvernance néo-libérale reposait sur trois principes : la surveillance des travailleurs-es, la mise en compétition entre les institutions et la sanction des travailleurs et les travailleuses lorsqu’ils et elles ne répondent pas critères imposés par la gouvernance. Nous pouvons dire que la réforme Barrette répond à ces trois principes mais d’une manière radicale et caricaturale. Au lieu de surveiller 2,500 ou 2,000 travailleurs comme c’est le cas aujourd’hui, on procédera à la surveillance de plus 10,000 travailleurs dans les nouveaux centres fusionnés. Ces travailleurs-ses se feront la concurrence à l’intérieur de méga-établissements qui se disputeront la clientèle avec les nouvelles règles de financement qui seront déposés bientôt au parlement. Et enfin, quoi de mieux que de sanctionner les travailleurs et les travailleuses qui refusent d’adhérer pleinement à ces nouvelles règles du jeu abusives !

Quand on lit bien le projet de loi, on se rend compte que c’est une version caricaturale de la loi 25 qui avait été décrétée 10 plus tôt par le Ministre Couillard et qui avait permis au réseau de la santé d’implanter les règles de la nouvelle gestion publique et de la gouvernance néo-libérale. Marx disait : « tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». Nous pouvons dire que Barrette est la caricature de Couillard. Cependant, si la mobilisation n’augmente pas de sitôt contre la loi 10 on pourra dire que la farce va devenir tragique.

Après 2004, nous vivons la deuxième révolution néo-conservatrice dans le domaine de la santé. Nous subissons la première révolution avec difficulté depuis 10 ans. Et il n’est pas question d’en subir une deuxième. La blague a assez durée, d’autant plus qu’elle n’est vraiment pas drôle. Il est temps de passer à la gestion démocratique de notre réseau de la santé et des services sociaux. Et pour arriver, commençons par nous mobiliser résolument contre la loi 10 !

René Charest est militant au Syndicat des travailleurs et des travailleuses du Centre de santé Jeanne Mance.

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