Édition du 10 décembre 2019

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Le choléra et autres plaies fragilisent l'ONU à Haïti

L’épidémie de choléra qui sévit en Haïti a déjà fait plus de 1110 morts et contaminé quelque 18 300 personnes. A une semaine des élections législatives et présidentielle, le climat est extrêmement tendu dans un pays qui n’avait pas connu cette maladie depuis au moins un siècle

De nombreux incidents ont eu lieu jeudi 18 novembre dans la capitale Port-au-Prince. Une centaine de manifestants s’en sont pris aux soldats de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah). Bilan : un mort et plusieurs blessés.

En début de semaine déjà, les soldats chiliens avaient essuyé des jets de pierres et répliqué en tuant deux personnes et en blessant quatorze autres.
Les Népalais accusés à cause la bactérie de souche sud-asiatique
Pourquoi ces affrontements ? La population accuse les soldats népalais membres de l’ONU d’avoir introduit le choléra via une base de la région rurale de la rivière Artibonite, où sont apparus les premiers cas de contamination.

Ces accusations font écho au résultat de l’étude réalisée par les centres de prévention et de contrôle des maladies d’Atlanta : cette dernière conclut que la bactérie du choléra en Haïti est de souche sud-asiatique.

Depuis, les forces de l’ordre, Médecins sans frontières (MSF) et d’autres organisations sont la cible d’un peuple en colère qui réclame le départ de la Minustah. Des rumeurs selon lesquelles des soldats népalais auraient déversé leurs excréments dans un affluent du fleuve Artibonite alimentent les tensions.
Dans certaines villes d’Haïti, les routes sont bloquées, ce qui empêche les ONG de soigner les malades ou de les ravitailler.

Dans l’imaginaire collectif, « l’épidémie vient toujours d’ailleurs »

Joint par Rue89, Jean-François Riffaud, porte-parole de la Croix-Rouge française présent en Haïti, dit ne pas avoir été victime des manifestants :
« Depuis quelques semaines, les rumeurs circulent, mais nous n’avons pas fait face à une population agressive.

Quand on est dans les camps ou dans les centres de traitement, les violences ne sont pas dirigées contre les ONG et on arrive à travailler sur le terrain. »

MSF a tout de même été victime de jets de pierres et de projectiles. Un des responsables de Médecins du monde tente une explication :
« Le choléra a une telle image et est tellement méconnu de la population qu’ils ne veulent surtout pas côtoyer les malades. »

Pour Jean-François Riffaud, dès qu’un pays connaît de nombreuses catastrophes, il faut accuser le coup :
« Il y a la question de l’autre, de l’étranger qui se pose dès que des catastrophes naturelles se produisent. Même inconsciemment, la population préfère se dire que cela vient de l’extérieur plutôt que de l’intérieur. »

Rony Brauman, président de MSF, partageait cet avis ce 18 novembre sur France Info :
« Dans les représentations collectives, l’épidémie vient toujours d’ailleurs. […] Mais il y a une forte chance que l’épidémie vienne de la mer [du plancton, nldr]. »

Et si L’ONU payait ses anciens scandales ?

Namie Di Razza, juriste et spécialiste de la Minustah, estime qu’il n’est plus rare qu’un peuple s’en prenne aux forces de l’ONU.

« La population vit comme une forme d’ingérence la présence de l’armée internationale alors que le gouvernement approuve sa présence. Mais il y a aussi un contexte précis qui fait écho aux accusations de la population.
En 2008 par exemple, l’ONU avait aussi été violemment prise à partie lors des émeutes de la faim.

Mais même avant, certains scandales provenant des casques bleus sont restés dans les mémoires et l’image de l’ONU n’a fait qu’en pâtir. »
En effet, nombre de scandales, avérés ou non, fragilisent la réputation de ces forces de paix.

0. En juillet 2004, certains soldats des Nations unies présents en Haïti étaient accusés de plusieurs viols sur la population.

0. Les mêmes accusations ont été émises contre les casques bleus déployés au Soudan. Comme le rapportait Libération, le Daily Telegraph affirmait qu’entre 2004 et 2007, des soldats et du personnel des Nations unies ont violé et abusé d’enfants âgés d’une douzaine d’années.

0. Un rapport d’Amesty international de 2006 écrit que les forces internationales ont fait usage, en Côte d’Ivoire, de la « force létale » et ajoute que « des dizaines de civils ont été tués et blessés ». Selon l’organisation « les forces françaises ont, à certaines occasions, fait un usage excessif et disproportionné de la force ».

0. En novembre 2007, la porte-parole de l’ONU, Michèle Montas, annonçait que 111 soldats sri-lankais de la force de l’ONU en Haïti allaient être rapatriés pour avoir acheté des services sexuels. Un contingent onusien marocain avait aussi été suspendu en Côte d’Ivoire la même année pour les mêmes raisons.

0. En 2008, lorsque le Conseil de sécurité décide d’augmenter le nombre de soldats engagés à l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), de nombreuses installations des Nations unies sont saccagées et des rumeurs accusent la mission de maintien de paix d’être complice des rebelles.

Toutes ces rumeurs ou accusations fondées, qui sont loin d’être exhaustives, alimentent le climat de suspicion qui plane sur ces forces internationales. Et avait incité Kofi Annan- ancien secrétaire général de l’ONU- à décréter une »tolérance zéro, qui vaudra pour l’ensemble du personnel des opérations de maintien de la paix des Nations unies ».

Les responsables de l’ONU présents sur place, dénoncent eux, une instrumentalisation du peuple qui serait responsable des affrontements. La Minustah a précisé dans un communiqué que « la façon dont les événements se sont déroulés porte à croire que ces incidents ont une motivation politique, visant à créer un climat d’insécurité à la veille des élections ».

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